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Les avis de - bd.otaku

Visualiser les 89 avis postés dans la bedetheque
    bd.otaku Le 15/07/2021 à 07:52:54

    L’adaptation d’œuvres littéraires en bande dessinée a le vent en poupe. Il n’est que de songer aux cinq albums consacrés à « 1984 » sortis en rafale cette année ou aux multiples variations sur « Moby Dick » par Eisner, Gillon, Chabouté, Alary, Desprez, Lomaev ou encore Sienkiewicz. Certaines maisons d’édition y consacrent des collections entières telle Delcourt avec « Ex-libris » et d’autres, toute récentes comme Philéas, en font leur fonds de commerce.
    Dans un tel contexte, les livres de Michel Bussi traduits en 36 langues et vendus à plus de 10 millions d’exemplaires, ne pouvaient qu’intéresser les éditeurs de bande dessinée. Après « Mourir sur Seine » en 2018, « Nymphéas noirs » en 2019, « Gravé dans le sable » en 2020 voilà donc que paraît aux éditions Glénat l’adaptation du plus grand succès de cet auteur populaire : « Un avion sans elle » avec Fred Duval et Nicolaï Pinheiro aux commandes. S’agit-il d’une simple mise en images ou bien d’une véritable recréation ?

    LE ROMAN DU SUCCES

    23 décembre 1980, un avion de ligne s’écrase dans le Jura. Tout le monde meurt carbonisé sauf un bébé de 3 mois éjecté par miracle de la carlingue. Deux familles se disputent la miraculée que les médias ont baptisée « Libellule » et, comme les tests ADN n’existent pas encore, nul moyen de savoir s’il s’agit d’Emilie Vitral petite-fille d’un modeste couple de vendeurs de frites dieppois ou de Lyse-Rose de Carville héritière d’un richissime capitaine d’industrie. La justice doit trancher et, contre toute attente, « attribue » le bébé aux Vitral. Les Carville ne s’avouent pas vaincus et engagent un détective privé, Crédule Grand-Duc pour enquêter sur l’affaire. Il va y consacrer 18 ans de sa vie et consigner ses investigations dans un carnet qu’il va léguer à Lylie avant d’être mystérieusement assassiné …

    Je n’avais jamais lu Michel Bussi avant de le découvrir grâce au « Nymphéas noirs » de Duval et Cassegrain et d’enchaîner avec la lecture de plusieurs titres. Si je comprends l’engouement qu’il peut susciter car c’est un formidable raconteur d’histoires, un véritable roi du twist, héritier de Dickens ou Dumas pour ses fins de chapitres haletantes, je ne suis cependant pas totalement conquise par ses romans et en particulier par son plus grand succès à ce jour (1, 2 million d’exemplaires vendus). Quels griefs ai-je à l’encontre de cette œuvre, me demanderez-vous ? Eh bien tout d’abord je lui reproche d’être trop longue : « Un avion sans elle » est un pavé de 570 pages dont un bon tiers aurait pu être élagué. Les fausses pistes s’y multiplient à l’excès pour faire durer artificiellement le suspense et l’intrigue s’en trouve malencontreusement délayée. Ensuite, le style dans lequel est écrit le journal de Grand-Duc est vraiment pompeux et même si cela permet de caractériser le personnage, c’est assez fastidieux à lire. De la même façon, les monologues intérieurs d’Emilie sonnent faux. Mais ce qui me gêne le plus c’est le portrait psychologique des protagonistes : l’héroïne est inexistante et les autres stéréotypés. Les riches sont des vilains-pas beaux horriblement malhonnêtes et calculateurs tandis que les pauvres ont pour eux la beauté mais aussi l’intelligence du cœur …On a parfois l’impression de se retrouver dans un film de Chatilliez mais pas sûr qu’ici la caricature soit réellement voulue …. En revanche, je reconnais un vrai talent à ce géographe de formation pour l’évocation des paysages qu’il s’agisse de la ville de Dieppe et de son quartier du Pollet ou du Mont St Odile (devenu le mont Terrible) et des forêts du Jura.

    DE L’ADAPTATION A LA RECREATION

    Si Fred Duval n’avait pas été à nouveau au scénario, je crois que j’aurais donc passé mon chemin … Or, s’il a respecté l’œuvre en en maintenant la double temporalité et le rythme lent sur 18 ans (le récit de Grand-Duc) et très rapide sur quelques jours (la recherche de Lylie par Marc) ; s’il a également gardé le double suspense autour d’une héroïne qui est au centre de l’intrigue sans en être le moteur en nous faisant nous interroger sur sa filiation mais aussi sur le but de ses déambulations dans Paris, il s’est vraiment approprié le roman.
    Il l’a tout d’abord élagué : l’histoire parallèle de l’épouse de Nazim qui mène une contre-enquête est supprimée, il y a moins de meurtres, des personnages secondaires gagnent en importance aussi en condensant d’autres comme Lucile Moraud la journaliste de « l’Est républicain ».

    Ensuite, en bon historien qu’il est, Duval a insisté sur le cadre et l’époque. La ville de Dieppe au début des années 1980 acquiert plus d’importance encore que dans le roman. De nombreuses planches sont consacrées au quartier du Pollet et on a une véritable mise en contexte historique : on aperçoit Giscard conversant avec les de Carville dans un flash-back qui n’existait pas dans l’œuvre source, on voit les affiches de la campagne présidentielle et la liesse populaire lors de la victoire de Mitterrand ou du quart de finale France-Brésil … Duval récrée avec talent des instantanés d’une époque qui trouvent des échos chez le lecteur.

    Enfin, le scénariste propose une version beaucoup moins bavarde que le roman. D’abord parce qu’il aurait été très fastidieux d’avoir des planches entières de « talking heads » et surtout parce que son travail sur les silences -- il propose de grandes vignettes d’ambiances et de décors et des pages muettes d’une grande force -- , permet de mettre ainsi davantage en relief les morceaux conservés de dialogues, la lettre de Lylie, les messages vocaux et les extraits du journal de Grand-Duc en voix off.

    INTERPRETATIONS GRAPHIQUES

    Duval a donc épuré et œuvré dans le sens d’une plus grande lisibilité, brillamment épaulé en cela par Nicolaï Pinheiro qui a travaillé près de deux ans sur cette adaptation.

    Ainsi le passage d’une époque à l’autre et d’un mode de narration à l’autre demeure très compréhensible grâce au code couleur adopté par le dessinateur : cartouche sur fond beige moucheté à la manière des pages d’un vieux livre pour le carnet de Grand-Duc, cartouches bleus ou roses ou verts pour les monologues intérieurs contemporains, couleurs assourdies pour les années 1980 et très vives pour 1998.

    S’éloignant de son style habituel aux cadrages resserrés et plans très rapprochés, Pinheiro « dézoome » et utilise grandes vignettes et vues aériennes ou plans d’ensemble pour ancrer l’histoire dans son contexte socio-culturel. Les lieux sont parfaitement et minutieusement retranscrits après des repérages à Dieppe et Paris. Si le diable est dans les détails, il reçoit l’absolution ! Des panneaux d’affichage pour Eurodisney comme cela s’appelait alors en passant par les best-sellers littéraires du moment (Mary Higgins Clark ou le « Dora Bruder » de Modiano) , les posters des groupes à la mode ( Nirvana, Pearl Jam, R.E.M …) ou le Nokia 5110 jusqu’au modèle de Macintosh bleu turquoise qui faisait fureur à l’époque, tout est authentique et le dessinateur adopte presque le rôle d’un accessoiriste de cinéma !

    Mais Pinheiro ne se contente pas de cette approche quasi naturaliste, il utilise de nombreux symboles (les corbeaux du parc, les statues du cimetière) ainsi que des références cinématographiques : l’affiche d’« Il faut sauver le soldat Ryan » placardée sur les abribus quand Marc se lance à la recherche de Lylie, mais surtout le David Lynch de « Blue Velvet » pour la scène de la découverte de l’assassinat du détective avec la focalisation sur les libellules ou bien le Kubrick de « Shining » pour celle du parc aux jumelles énigmatiques. Le dessinateur adopte également une palette de couleurs chatoyantes presque fauviste parfois par son côté tranché qui peut paraître paradoxale pour un roman noir. Mais ce côté chaleureux rappelle à la fois la lumière qui baigne les lieux de prédilection de l’impressionnisme et surtout la tonalité des romans de Bussi qui finissent sur des happy end.

    Le tour de force du dessinateur est assurément sa caractérisation des personnages. Ces derniers ne sont plus réduits à des idéotypes et gagnent littéralement en épaisseur par un trait tout en volume avec un rendu quasi sculptural. Même si Mathilde de Carville a de faux airs de Christine Lagarde, elle est humanisée. On comprend bien davantage son obstination à ne pas lâcher l’affaire pour ne pas sombrer dans la tristesse et sa difficulté à faire son deuil. Ses regards sont très expressifs tout comme ceux de l’héroïne dont on comprend les déchirements et la crise identitaire à travers toute la palette d’émotions contradictoires qui passent sur son visage cadré en gros plan dans les scènes du parc, du bar, ou de la clinique. L’on perçoit enfin très bien l’anorexie traumatique de Malvina par ses attitudes infantiles ou son accoutrement et on assiste à la déchéance de Crédule Grand-Duc : on le voit vieillir, grossir et s’affaisser sous le poids de sa frustration et de sa culpabilité. Le dessin confère au récit une dimension tragique qui n’était pas présente et le trait semi-réaliste permet de croire à l’histoire.

    Si l’œuvre de Bussi constitue une vraie manne pour les éditeurs et si les adaptations de ses romans se multiplient, ce n’est pas toujours avec une égale réussite… A l’adaptation trop sage (voire paresseuse pour le scénario) de « Gravé dans le sable » répondent les appropriations de Fred Duval qui a su dans « Nymphéas noirs » comme dans « Un avion sans elle » trouver des dessinateurs avec une patte graphique capable de sublimer les romans dont il a conservé « l’essence et les sens ». Il épure, condense, gagne en efficacité et en fluidité mais aussi en nuances en gommant un certain manichéisme et en insistant sur le contexte socio-culturel. Le trait de Nicolaï Pinheiro ajoute, quant à lui, un supplément d’âme aux personnages d’«Un avion sans elle » et ses choix de couleurs anticonformistes donnent véritablement un nouvel éclairage à l’intrigue. Les fans de Bussi y trouveront assurément leur compte (ce qui n’avait pas été le cas pour la série TV) et ceux qui n’ont pas lu l’œuvre se laisseront happer par cette « road Bd » qui, comme l’œuvre source, est un véritable « page turner » mais acquiert à la fois profondeur et dimension poétique. Un excellent album, à la fois percutant et divertissant. On aurait tort de bouder son plaisir …

    bd.otaku Le 20/06/2021 à 09:19:44

    Moins d’un an après avoir ouvert le ban de la collection « bd » chez Albin Michel avec l’adaptation des « Croix de bois » de Dorgelès, Morvan et Percio nous proposent un nouvel opus chez le même éditeur. Il s’agit cette fois d’un scénario – ô combien ! - original qui prend comme arrière-plan les derniers jours du maquis du Vercors.
    Le 8 juin 1944, un groupe de sept résistants, deux femmes et cinq hommes, avance péniblement sur un chemin escarpé qui mène à une ferme abandonnée sur le plateau du Vercors d’où ils doivent surveiller l’un des accès au massif : le pont de la Goule noire. Cette « ferme du loup » où ils s’installent a été le lieu d’un événement tragique quatre ans plus tôt. Une famille entière, les Aguettaz, y a été massacrée par les Nazis. Entière ? pas si sûr …
    Les protagonistes de ce récit sont inventés mais le cadre et les événements relatés sont bien réels. Si la Résistance est souvent source d’inspiration pour les auteurs de bande dessinée (à commencer par JD Morvan lui -même scénariste de la série jeunesse « Irena » nommée aux Eisner Awards ou de la biographie de Madeleine Riffaud à sortir en août), étonnamment l’épopée du Vercors n’avait guère été abordée. C’est désormais chose faite et ce de façon très habile.
    *
    Le groupe de résistants est un assemblage à la fois hétéroclite et emblématique : on y trouve une cheffe de groupe opposante allemande au régime, un juif polonais qui a fui le nazisme, un Espagnol qui a combattu durant la guerre civile, un tirailleur sénégalais, un habitant du Vercors, une jeune femme à la fois radio et infirmière, tous venus d’horizons différents et unis par la même soif de liberté et de justice.

    Chacun d’eux va être l’occasion de flash-backs qui permettent de leur donner une épaisseur et un vécu mais surtout d’effectuer un rappel de l’Histoire de façon dynamique et non pas didactique. On va ainsi apprendre de la bouche de Jeannette par exemple à qui Dalloz lui-même l’avait raconté comment est née l’idée du « plan montagnard ». On revient également dans les conversations sur le martyre du village de Vassieux en Vercors.

    Cela crée un suspense : on comprend que ce qui avait été considéré comme une forteresse naturelle imprenable est devenu une souricière. L’épisode de Vassieux prend le rôle du prologue tragique : tout est joué d’avance et l’Histoire se répète…

    En dehors de ces flash-backs, le lecteur assiste alors au déroulement du plan « montagnard » avec le verrouillage des points d’entrée (dont le pont de la goule noire) le 8 juin, puis à la proclamation de la République en Vercors le 3 juillet et au début de l’assaut de la Wermarcht le 21 juillet. Ce dernier occupe le dernier tiers de l’album : le temps s’étire, le rythme lent crée une dramatisation comme un « ralenti » cinématographique pour souligner l’horreur et la violence dont l’épisode quasi insoutenable de la grotte de la Luire. L’horreur culmine dans une ellipse : le bilan des exactions et des pertes dans une simple page sur fond noir p.116, factuelle et glaçante … L’horreur liée à ces terribles faits historiques est soulignée aussi par la puissance de l’allégorie : grâce au destin fictif de l’enfant (l’innocence) devenu loup en ces temps particuliers à cause de la cruauté des hommes.

    Le tout est secondé - ou plutôt accompagné comme un musicien qui interprète et sublime une partition- par le puissant dessin de Facundo Percio. Il utilise le fusain et le pastel ce qui donne un aspect brut et viscéral. L’artiste vient des comics et a collaboré avec Warren Ellis et Alan Moore … la noirceur, il connaît ! Il a un trait jeté et charbonneux. Il croque aussi bien des trognes expressives en gros plan que les reliefs tourmentés des montagnes dans des pleines pages ou des scènes de massacre en plan d’ensemble. Il conviendrait d’adjoindre au duo Morvan-Percio le coloriste Delpeche. Souvent considéré comme un « homme de l’ombre » il est ici cité sur un pied d’égalité avec les deux autres sur la couverture de l’album tant il est vrai que ses couleurs un peu délavées participent intégralement à l’établissement de l’atmosphère.
    *
    On a souvent tendance à réduire la Résistance à De Gaulle. Avec un tel album Morvan, Percio et Delpeche rendent hommage aux Résistants de l’intérieur, montrent leurs sacrifices et les dommages collatéraux … Si Vassieux en Vercors fait partie des cinq communes élevées au rang de compagnon de la Libération (avec Lyon, Grenoble, Paris et L’ile de Sein), c’est ainsi la mémoire de toute une région qui est honorée grâce à cet album. Une lecture passionnante, enrichissante, salutaire et marquante... Indispensable !

    bd.otaku Le 17/06/2021 à 09:22:53
    Ténébreuse - Tome 1 - Livre premier

    Voilà près d’un an et demi qu’Hubert nous a quittés laissant derrière lui, comme autant de petits cailloux (des …scrupules, étymologiquement !), quelques albums posthumes qui paraissent au compte-gouttes et nous éblouissent. Après le multi primé « Peau d’Homme » publié en avril 2020, deux de ses dernières œuvres sortent en cette fin de printemps : son unique « biopic », « Joe la Pirate », vie de la milliardaire Barbara Carstairs, réalisé avec sa complice Virginie Augustin et publié en mai chez Glénat ainsi que le premier tome du diptyque médiéval crée avec Vincent Mallié, « Ténébreuse », proposé dès ce mois de juin en édition limitée noir et blanc dans la collection « Aire Libre » des éditions Dupuis avant sa sortie en version « classique » en septembre.

    Ces derniers ouvrages sont emblématiques des deux courants qui traversaient la production d’Hubert : une inspiration réaliste d’une part - voire documentaire - comme celle qui a donné naissance au recueil « les Gens normaux » qui traite à travers dix témoignages du vécu et du ressenti de la communauté LGBT ; une veine beaucoup plus onirique et fantaisiste, d’autre part, celle qui présidait à l’élaboration de ses contes qu’il s’agisse de la série « Beauté » avec les Kerascoet, du « Boiseleur » en duo avec Gaelle Hersent ou de la tétralogie des « Ogres-dieux » concoctée avec Bertrand Gatignol. Et puis bien sûr, il ne faudrait pas oublier la trame autobiographique qui sous-tend plus ou moins explicitement chacune de ses œuvres puisqu’il déclarait joliment qu’« écrire un personnage c’est l’habiller de petits bouts de soi ».

    IL ETAIT UNE FOIS …

    Ainsi donc, Il était une fois un chevalier déchu Arzhur, méprisé par ses anciens compagnons d'armes pour un crime qui entache à jamais sa réputation. Accompagné de son écuyer Youenn, il erre de tavernes en champs de bataille à la recherche du prochain contrat qui remplira sa bourse. Une nuit, trois mystérieuses vieilles femmes lui proposent le pacte dont rêve tout mercenaire : retrouver honneur et fortune en délivrant une fille de roi, retenue captive dans les ruines d'un château abandonné ...
    En choisissant de proposer à Vincent Mallié un conte de fantasy médiéval, Hubert se replace sciemment dans les pas de Loisel et Letendre auprès de qui le dessinateur œuvra sur deux albums de « La quête de l’oiseau du temps avant la quête ». On retrouve d’ailleurs des faux airs de Bragon chez Arzul, la nouvelle femme du roi ressemble à Mara jeune, et la truculence de l’écuyer Youenn évoque la gouaille de l’ami Javin. Le scénariste adresse également quelques clins d’œil dans ses dialogues à la saga « Star Wars » en reprenant la célèbre formule « j’ai un mauvais pressentiment » et en faisant parler la vieille nourrice dans une syntaxe à la Yoda. Il fait aussi référence aux contes celtes grâce aux prénoms de ses personnages et parce que la relation entre Goulven et Meliren rappelle celle du Roi d’Ys et de sa femme : un simple chevalier devenu Roi grâce aux pouvoirs de sa femme, créature monstrueuse et mystérieuse, qui lui donne une épée et une armure « forgées de l’autre côté ».
    Il n’y a quasiment pas de voix-off enfin et les dialogues sont plutôt concis. Une belle place est laissée au dessin qui s’épanouit dans de larges plans d’ensemble aux décors soignés (auberges, châteaux ou ruines) ou au contraire dans des plans serrés sur les visages et des gros plans très expressifs où prévalent les jeux de regards rajoutant émotions et tension dans les interactions entre les personnages. Mallié joue avec brio de la dynamique des cases dans un découpage majoritairement en trois ou quatre strips mais rythmé et varié par l’alternance de bandes verticales et horizontales et de cases étirées qui donnent à l’ensemble un format cinémascope. Si la version noir et blanc permet d’apprécier la finesse de tous les détails, elle donne aussi de l’ampleur aux passages de batailles beaucoup plus jetés et confère une aura mystérieuse aux nuées qui représentent la fureur de Meliwen ou les bêtes nées d’Islen.

    DU RECIT D’AVENTURES A LA METAPHORE

    L’histoire de « Ténébreuse » s’inscrit donc dans un faisceau de références culturelles mais Hubert s’amuse aussi à en jouer. Ainsi, la princesse n’est pas la demoiselle en détresse à laquelle on s’attendait, le dragon n’en est pas vraiment un, le chevalier n’est pas preux . Ce n’est pas non plus la jeune fille qui est en harmonie avec la nature et qui connait les plantes et leurs bienfaits mais Arzul ! Et ce dernier démontre aussi à sa compagne de voyage avec beaucoup d’humour que monter en amazone est une véritable hérésie… Ce jeu sur les stéréotypes a une valeur ludique donc mais surtout symbolique. Comme dans « Peau d’homme », Hubert nous invite à voir au-delà des apparences et prône la tolérance.
    On peut se demander qui désigne le titre : Islen ou sa mère ? L’adjectif « ténébreuse » est ici employé comme un prénom. Il peut qualifier une personnalité secrète et dangereuse ou bien chez qui règne l’obscurité. Or, si l’écuyer d’Arzul dépositaire de la sagesse populaire décrète dès le début sous forme de maxime « on dit que ce qui arrive à la faveur des ténèbres apporte rarement du bon », l’héroïne présentée est plutôt lumineuse et participe à la rédemption du héros. On pourra voir alors que, comme dans la saga des Ogres-Dieux et plus particulièrement dans le 4eme tome avec le personnage de Bragante, Hubert développe dans cette œuvre une réflexion sur l’importance du déterminisme social et des projections familiales. Islen, bien que différente, est perçue comme un double de sa mère par les sujets du royaume. Elle porte sa couronne de papillons (qui, comme le rapporte Vincent Mallié dans l’avant-propos, est le détail moteur de l’inspiration d’Hubert) comme une couronne d’épines, un fardeau. Elle doit se trouver en se différenciant, en se contrôlant aussi. Finalement à travers son parcours, le scénariste développe une belle métaphore de l’adolescence et de ses errances, en rejoignant ainsi ses œuvres les plus personnelles telles « la ligne droite ».

    Alors qu’on lui demandait pourquoi il avait un tel attrait pour les contes, Hubert répondit qu’il aimait « les contes qui grincent » et qu’il voulait « parler du réel avec la liberté de créer des images étranges et surtout émotionnellement fortes ». « Ténébreuse » est un beau conte métaphorique plutôt lumineux pour l’instant. Si on pouvait regretter le choix du noir et blanc pour « Joe la pirate », ici il se justifie pleinement puisqu’il permet de faire ressortir les thèmes principaux de l’album : la noirceur, la lumière, le combat quasi biblique des deux, la rédemption aussi. Cette version épurée est donc une réussite. On regrettera seulement son prix excessivement élevé qui ne la met pas à la portée de toutes les bourses.

    bd.otaku Le 15/06/2021 à 21:06:29
    Black Squaw - Tome 2 - Scarface

    NDLR : Au moment de poster cet avis sur le tome 2 de « Black squaw » , je découvre l’avis d’Alice Cooper sur le tome 1 constitué finalement moins d’une critique de l’album lui - même que de ma chronique ! J’utilise donc mon droit de réponse ! Je n’ai nulle relation avec les auteurs ( et je suis donc flattée qu’on pense que ce soit l’un d’eux qui écrive !), je ne suis pas intéressée à la vente, j’avais seulement envie de partager un coup de cœur ! J’ai l’habitude d’ expliquer pourquoi j’aime ou n’aime pas telle œuvre par respect pour leurs créateurs justement. Ce n’est pas nouveau, Boileau le disait déjà au XVIIe « la critique est aisée mais l’art est difficile ! » Très facile de balancer un "une étoile", plus dur d’étayer ! Je conçois que l’on n’aime pas, concevez donc qu’on aime ! J’ai trouvé le scénario uchronique du tome 1 très fin et je ne suis pas la seule (voir l’avis de saigneur de guerre) mais peut-être fallait-il un minimum de culture générale pour l‘apprécier et comprendre par exemple les premières pages (une hypothèse sur le mystère de la disparition de Nungesser et Coli qui permet de dater l’histoire et de découvrir du même coup que ce qui va nous être raconté est partiellement inventé parce que la vraie Bessie Coleman est morte depuis un an déjà !). Après cette mise au point, place au tome 2 !

    Après « Mezek » et « Double 7 » en compagnie de Julliard (2011 et 2018) , « Angel Wings » avec Romain Hugault (depuis 2014) et « Dent d’ours » (2013-2018) avec Alain Henriet , Yann a enchainé avec une nouvelle série « aéronautique » aux côtés de ses deux complices : Henriet et Usagi. Après un premier tome riche en péripéties, nous voici déjà au deuxième épisode de « Black Squaw » prévu en deux cycles de trois albums. Yann et Henriet en profitent pour revenir sur le passé de l’héroïne à travers des flashbacks et développer également des séquences sur les gamins de Waxahachie.

    A L’ORIGINE D’UNE VOCATION

    L’œuvre commence par un flashback en apparence déconnecté de l‘histoire de Bessie : on se retrouve dans les tranchées d’Argonne où ses frères, engagés volontaires dans le 369e régiment d'infanterie – celui des Black Rattlers (les "serpents à sonnette noirs") – participent à la guerre de 1914-1918. Ils croisent dans le no man’s land un certain Eugene Bullard dont l’avion vient de se faire descendre par les Allemands et le sauvent. Ce personnage surnommé l' « Hirondelle noire de la mort », a réellement existé tout comme son petit singe mascotte d’ailleurs ! Lui aussi noir Américain, Bullard avait décidé de devenir pilote, à une époque où c'était impossible pour un noir aux Etats-Unis. Comme ce n'était pas le cas en France, il s'était engagé dans la Légion étrangère, afin d'obtenir la nationalité française. À force de courage, il avait ainsi obtenu son brevet ! Combattant hors pair, Bullard avait gagné le droit d'écrire une maxime sur le fuselage de son avion : « Tout sang coule rouge ». Malgré son héroïsme, les autorités américaines refusèrent de reconnaître ses victoires... mais il servira de modèle à la vraie Bessie et l’encouragera à croire en ses rêves.
    On se rappellera alors la case de clôture du premier tome dans laquelle elle s’endormait, adulte, en serrant sur son cœur la photo dédicacée obtenue par ses frères dans le flash-back. On évoquera également la jaquette réalisée pour l’édition limitée du tome 2 dans laquelle Bessie adulte, apparait au milieu des tranchées, ladite photo à la main. Ainsi, la filiation symbolique est mise en évidence. Grâce à ce syncrétisme des époques on devine quel fut le parcours de Bessie qui partit passer également son brevet en France à l’image de son idole et l’on comprend mieux certains détails : les affiches du cabaret « Le Chat noir » et la pendule en forme de Tour Eiffel dans sa planque, sa maîtrise du français … Le flash-back du retour à la maison après la démobilisation dans lequel Walt et Johny font le panégyrique de la France comme terre d’accueil et de tolérance vient finalement expliciter en dialogues et dessin le cheminement qui nous était brièvement retracé dans le dossier documentaire à la fin du premier opus. L’ensemble souligne la détermination de Bessie qui, honorant son nom cherokee « Corneille obstinée », veut continuer sur sa terre natale le combat entamé par Bullard (qui ne revint jamais aux Etats-Unis), et ses frères pour la levée des stéréotypes racistes et l’appréciation des hommes - et des femmes - quelle que soit leur couleur de peau alors même – ceci nous est rappelé au détour d’une case- que l’un des principaux zélateurs du mouvement suprémaciste n‘est autre que le président Woodrow Wilson en personne…

    BESSIE PORTE-ETENDARD DE REVENDICATIONS

    L'héroïne est extrêmement séduisante. Henriet s'est inspiré de photos de la Bessie réelle mais aussi de Halle Berry et de Rihanna pour créer une belle métisse aux yeux verts. Il l'a rajeunie également : dans l'album en 1927, elle semble avoir une vingtaine d'années alors qu’elle en aurait eu 35. Comme l’explique le dessinateur, « Black Squaw c’est un peu un fantasme ultime. Il fallait que cette héroïne de papier soit dotée d’un charme indéniable ». Elle suscite l’admiration d’Al Capone et son charme opère également sur les gamins de Waxachie qui, de circonspects et moqueurs au tome 1, lui vouent désormais un véritable culte. Si certains visages rappelaient ceux du jeune trio de « Dent d’ours », le leader de la bande se nomme Tom et leurs traits plus affinés et individualisés dans cet album font songer à ceux des personnages de l’anime des années 1980 fondé sur l’œuvre de Twain. Comme dans « Tom Sawyer » et plus encore « Huck Finn », les enfants deviennent solidaires de la jeune paria et l’aident à se débarrasser des méchants lancés à sa poursuite. Leur attitude induit par ricochet celle des jeunes lecteurs tandis que leurs parents ne manqueront pas d’avoir un pincement au cœur lorsqu’ils liront les propos enflammés et dithyrambiques des frères aînés de Bessie sur la France, terre d’accueil pour les minorités dans les années 1920 …

    UNE SERIE POPULAIRE

    Ce second tome, grâce à ces petits personnages secondaires et aux trognes mémorables des hommes de main du Klan, grâce aussi à la présence en guest-star d’Al Capone lui -même (voire le titre du volume) pince sans rire et cruel constitue également un récit d’aventures rafraîchissant. Là encore le dessin d’Henriet fait merveille. Dans la bataille aérienne, toutes les cases sont en mouvement. Le découpage est clair et dynamique. Il porte toujours autant d’attention et de soin aux décors et au détail et livre des pages sur la Première guerre mondiale de toute beauté, aidé en cela par les couleurs fort bien choisies d’Usagi. Les séquences consacrées aux enfants apportent, quant à elles, une respiration dans l’album par rapport au sentiment de « trop plein » d’événements qu’on pouvait parfois ressentir au tome 1 ainsi qu’une dimension parfois comique.
    Si cette série ne révolutionne pas le 9e art, elle est rafraichissante et familiale et l’on aurait tort de bouder son plaisir !

    bd.otaku Le 09/06/2021 à 16:16:48
    Le canonnier de la Tour Eiffel - Tome 1 - Le Canonnier de la Tour Eiffel

    Jack Manini est passionné par le Paris de la Belle Epoque qui vit tant de bouleversements sociaux, économiques, technologiques et politiques. Il y situa jadis les aventures d’« Estelle » et naguère celles de « la Fille de l’exposition Universelle » T3. Il s’associe cette fois, au scénario, à son directeur de collection de chez Bamboo, Hervé Richez et convie David Ratte au dessin pour évoquer dans « Le Canonnier de la Tour Eiffel » le Paris de 1905 et ses petits métiers oubliés à l’occasion d’une jolie romance placée sous le signe de Paul Grimault et de Jacques Demy.

    IL ETAIT UNE FOIS LES PETITS METIERS DE PARIS

    Comme pour « l’oiseau rare » du duo Simon-Stalner, un livre de photographies d’Eugène Atget est à l’origine du projet. Au tournant du XXe siècle, les petits métiers de Paris disparaissent en effet progressivement à cause de l’industrialisation et de la diffusion des grands magasins. Le photographe qui s’intéresse aux aspects du vieux Paris, s’attache alors à photographier les marchands ambulants de la capitale poursuivant ainsi une longue tradition iconographique née au XVIe siècle et cherchant à donner à l’art une valeur patrimoniale. Dans cette série de photos, on trouve ainsi pêle-mêle : le fort des Halles, l’arroseur public, l’allumeur de réverbères, le « ministre de la Mort » (un chiffonnier qui collectait les maigres biens de ceux qui venaient de rendre l’âme), le ramasseur de mégots et la vendeuse de lait d’ânesse, seul lait aux vertus nutritives comparables au lait maternel, qui tous occuperont une place plus ou moins prépondérante dans l’album. Le dessinateur y soigne particulièrement les décors et les costumes et nous présente des scènes documentées dynamiques et en mouvement. Et l’on découvre enfin l’éphémère métier de « canonnier de la Tour Eiffel » qui donne son titre à la bande dessinée : entre 1900 et 1907, on tirait à midi un coup de canon quotidien du deuxième étage de la tour afin que les Parisiens puissent régler leur montre ou savoir l’heure s’ils n’en possédaient pas… Les gens se donnaient ainsi rendez-vous « sur le coup de midi » ou à « midi pétante », expressions qui perdurent de nos jours.

    Le thème du rendez-vous va être le second ressort du scénario. Chaque jour, Juvénal Lantier, le vieux canonnier s’acquitte de sa tâche mais quand il est victime d’un malaise, on doit impérativement le remplacer. On somme Camille, ramasseur de mégots et sculpteur de marionnettes de son état, mais ancien artilleur de la coloniale de remplir cette mission. Or, le jeune homme éprouve un véritable dilemme : il vient de rencontrer la femme de sa vie, dont il sculptait sans relâche le visage sans même la connaître : Valentine, la petite marchande lait d’ânesse. Et ils se sont donnés rendez-vous à midi pile. Comment pourra-t-il s’acquitter de la mission qui lui est confiée tout en honorant sa promesse ?

    C’EST LA ROMANCE DE PARIS

    On quitte alors le Paris historique voire sociologique pour plonger allégrement dans la romance et la fantaisie. Le livre est dédié à Michel Legrand, le compositeur des « Demoiselles de Rochefort » et l’ombre de Jacques Demy plane bien sur l’intrigue et le dessin… A l’instar de Camille qui a vu Valentine dans ses rêves et l’a sculptée en Colombine pour son ami marionnettiste, le peintre Maxence a peint son idéal féminin sans la connaître et ne rencontre Delphine que dans les dernières secondes du film alors qu’ils n’ont cessé de se croiser. Les deux intrigues tournent donc autour d’un rendez-vous manqué. On y trouve également une ville de carte postale : le chef décorateur Bernard Evein a fait repeindre plusieurs centaines de volets de la place Colbert de Rochefort et 40 000 m2 de façade et le réalisateur voulait même que le pont transbordeur soit rose mais la mairie s’y opposa ! Le sentiment de « déréalité » qu’on éprouve en voyant le film, se retrouve à la lecture de l’album : le Paris de David Ratte est bien propret et les métiers des gens de rien présentés de façon pittoresque ; la ligne claire adoptée et les couleurs pastel lumineuses de Mateo Ratte accentuent cette impression, mais c’est voulu.

    Hervé Richez décrète en effet, que cet album fait partie d’une nouvelle ligne éditoriale de grand Angle qui prône « un merveilleux grand public » et sera formée de récits positifs et de contes qui font oublier la difficulté des temps actuels. La structure même de l’album découpé en trois actes rappelle le déroulement du spectacle de marionnettes donné aux enfants au pied de la tour Eiffel qui se déroule en parallèle. Comme Gédéon le vieux marionnettiste modifie l’histoire de Pierrot et Colombine (ils auraient dû mourir sur la Lune par manque d’oxygène) pour faire rêver les enfants, Richez et Manini changent la destinée des amoureux. Un Paris sordide est interlope est bien évoqué mais balayé d’abord par la cocasserie des trognes et des dialogues (ah, les trois goussets superviseurs du canonnier !), ensuite par un manichéisme revendiqué digne des feuilletons de la fin du XIXe : méchant hyperbolique et couple ingénu à croquer qui ne sont pas sans rappeler les personnages du Roi, de la bergère et du ramoneur dans « le Roi et l’oiseau » de Paul Grimault et Jacques Prévert et enfin par une intrigue virevoltante non dénuée de suspense. David Ratte soigne particulièrement les expressions et les regards de ses personnages pour provoquer l’empathie du lecteur et propose des cadrages variés qui donnent un véritable rythme à la narration.

    « Le canonnier de la Tour Eiffel » est donc un très joli album « feel good » aux teintes douces qui réveille notre part d’enfance tout en proposant une vision documentée du Paris de la Belle-Epoque. Il ouvre une nouvelle série concept autour de la tour Eiffel : chaque récit sera indépendant, mais les personnages secondaires se retrouveront d’un tome à l’autre. Le prochain récit, « la petite voleuse de la Tour Eiffel », est déjà en chantier et se passera un an avant l’intrigue du « canonnier » : il mettra en scène un inspecteur de police qui tombera amoureux d’une pickpocket. S’il est aussi poétique et ludique que ce premier opus, il devrait nous ravir !

    bd.otaku Le 04/05/2021 à 21:21:06

    Le tandem de « Monsieur désire » se reforme pour « Joe la pirate » et c’est peu dire qu’on attendait ce dernier opus avec impatience. Unique biographie dans l’œuvre d’Hubert mais quelle biographie ! Celle de Marion Barbara Carstairs, une « Violette Morris » américaine pour son côté frondeur et anticonformiste dotée en plus d’une fortune colossale puisque petite fille richissime d’un actionnaire de la Standard Oil. En treize chapitres dans une narration linéaire et une ligne claire proche de celle d’Yves Chaland, Virginie Augustin et Hubert nous racontent donc le destin hors du commun de cette enfant née à Londres en 1900 qui traversera le siècle entre « champagne et extravagance » pour s’éteindre en Floride à 93 ans.
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    Celle qui décrétait « je n’ai jamais été une petite fille. J’étais queer déjà dans la matrice » et ajoutait « je suis ma propre création. Je ne dois rien à personne et surtout pas à mes parents » se rebaptisa « Tuffy » à l’âge de 5ans, puis « Joe ». Elle vécut mille vies en une : elle servit en France dans la croix rouge durant la première guerre, battit des records de vitesse dans des courses de bateau, fonda un garage féminin , acheta une île dans les Bahamas qu’elle gouverna, appris à piloter un avion, collectionna les conquêtes féminines (pas « mil et tre » mais 123 tout de même !) parmi lesquelles Tallulah Bankhead et Marlene Dietrich, fréquenta le duc et la duchesse de Windsor et eut pour confident et meilleur ami une poupée « le major Wadley » avec laquelle elle se fit incinérer…
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    Un très riche matériel biographique donc, presque taillé sur mesure pour nos deux auteurs qui se sont documentés et appuyés sur l’ouvrage de Kate Summerscale «The Queen of Whale Cay » malheureusement non traduit en français et sur des clichés d’époque parois fidèlement reproduits. Ils nous offrent des dialogues piquants et qui font mouche, un découpage enlevé avec parfois de superbes pleines pages avec de magnifiques noirs contrastés ainsi que des notices biographiques fort utiles de toutes les célébrités évoquées dans un appendice final… Et pourtant, il manque un petit « je ne sais quoi ». La linéarité de la narration et le noir et blanc épuré mettent finalement le lecteur à distance instaurant un côté paradoxalement trop sage et désincarné. La couverture magnifique, l’unique séquence en couleur (aux crayons) été le portrait final dans ses tons chauds et mordorés laissent entrevoir ce qu’aurait pu être cet album tout comme les deux derniers chapitres. A la fin du roman graphique en effet, le visage trop lisse et semblable à celui de sa poupée de Joe Carstairs se trouve enfin marqué par le vieillissement et elle quitte son masque d’éternel Peter Pan trublion pour montrer son décalage avec les flamboyantes seventies… Là soudain, elle devient humaine et vraiment intéressante …

    bd.otaku Le 20/04/2021 à 09:20:32

    Nicolas Dehghani formé à l’école des Gobelins travaille depuis une dizaine d’années dans les clips et la publicité. En parallèle, il s’ouvre à l’illustration et collabore avec des magazines comme « Les Echos », « XXI » , « l’Obs » ou encore « le New Yorker » ou « Variety ». C’est ainsi qu’il est repéré il y a deux ans par Frédéric Lavabre fondateur et directeur éditorial des éditions Sarbacane qui lui offre l’opportunité de réaliser sa première bande dessinée : « Ceux qui brûlent ».

    C’est un polar a priori classique. Une jeune inspectrice fluette Alex Mills en plein burn-out après un accident n’est guère considérée dans sa caserne de machos. On lui a collé comme partenaire le has been du commissariat : Pouilloux un grand échalas bedonnant et dégarni, la cinquantaine et de faux airs de Pinot simple flic. Ca fait bien rire ses collègues « ah ah vous allez cartonner tous les deux ! On dirait que t’as enfin trouvé l’homme de ta vie » et, elle, ça l’exaspère. Alors, quand à deux pas du commissariat on retrouve un corps mutilé et brûlé à l’acide dans une benne à ordure et qu’on envoie le duo sur les lieux pour s’en débarrasser, Alex, est bien décidée à transformer cela en opportunité pour prouver sa valeur quitte à flirter avec l’illégalité…

    D’emblée, on trouve avec le patronyme de l’héroïne une référence au film « Seven » puisqu’elle le partage avec le personnage joué par Brad Pitt. Mais contrairement à l’œuvre de David Fisher qui mettait en scène une enquête complexe avec un assassin machiavélique et retors, ici l’intrigue policière n’est finalement qu’un prétexte : elle est un peu expédiée et sa résolution semble presque le fruit du hasard. On pourrait alors percevoir une nouvelle signification au titre choisi : « ceux qui brûlent » ce n’est peut-être ni les assassins qui manient l’acide, ni leurs victimes carbonisées mais le tandem des enquêteurs qui « brûle » de frustrations, d’interrogations, d’émotions.

    La part belle est ainsi faite aux personnages. Ils vont tous les deux se révéler différents de ce qu’ils semblent être a priori : Alex la teigneuse est beaucoup plus fragile qu’elle ne veut l’admettre et Pouilloux « l’empoté » bien plus fin qu’il ne semble l’être et ses bavardages indigents plus sensés qu’on ne pourrait le croire … Cette évolution est fort bien amenée au long des 188 pages du récit à travers des dialogues et des monologues percutants, des jeux de regards impressionnants et de savoureuses références cinéphiles. Et puis bien sûr, comme dans « Seven », le décor joue lui aussi le rôle de personnage à part entière. L’action se déroule dans une grande ville jamais nommée mais qui semble être New York. Les différents lieux traversés dépourvus de fond ou se détachant sur une couleur « béton » sont rendus presque abstraits et baignent dans une même atmosphère poisseuse et glauque qui suinte la peur voire la folie. On n’y aperçoit jamais le ciel sauf à l’épilogue. La majorité des séquences se passe de nuit ou par temps de pluie et les gris dominent. Certaines cases et même une double page complète sont noires. L’encrage est très appuyé et cela permet de mettre vraiment en valeur contrejours et clair-obscur. La palette de couleurs est volontairement réduite : du beige, de l’orange saumoné qui rappelle le feu et quelques touches de bleu pâle. L’auteur arrive à merveille à créer ambiances et tensions. Il manie l’ellipse et ne montre pas. Il choisit également de prendre son temps et propose un découpage très aéré avec de longues séquences aux angles de prise de vue variés dans un style semi réaliste très expressionniste et épuré.

    Les éditions Sarbacane avaient , entre autres, permis de révéler Lucas Harari avec son premier album« L’Aimant » en 2017. Il semble qu’ elles aient trouvé un nouvel auteur en la personne de Nicolas Dheghani. Elles lui offrent la possibilité de déployer son talent dans ce polar épuré à la bichromie soignée, magnifiquement imprimé sur papier épais avec une belle reliure toilée qui ne pouvait être que noire … forcément ! On espère le voir bientôt de nouveau à ‘œuvre car son coup d’essai est plus que prometteur.

    bd.otaku Le 12/04/2021 à 11:04:39
    Contrapaso - Tome 1 - Les enfants des autres

    Teresa Valero, scénariste de « Sorcelleries » avec Juan Guarnido ou de « Curiosity Shop » avec Montse Martin se lance pour la première fois comme auteur complet dans « Contrapaso, les enfants des autres » qui sort simultanément en Espagne chez Norma Editorial et en France aux éditions Dupuis. Comme dans son précédent ouvrage « Gentlemind » (avec Antonio Lapone aux pinceaux), elle s’intéresse à la destinée d’un organe de presse qui lui sert de prétexte à l’évocation d’une époque.
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    L’album se déroule à Madrid en 1956 et raconte l’histoire d’un jeune journaliste, Léon Lenoir fils d’un communiste français tué pendant la guerre civile et d’une madrilène qui, élevé par son oncle général de Franco, est parti à 18 ans étudier en France. À son retour en Espagne, il va s’occuper de la rubrique fait-divers dans le journal La Capitale et y retrouver sa cousine Paloma illustratrice pour le magazine féminin du journal. Il devra surtout faire équipe avec Emilio Sanz, un ancien militant phalangiste. Une série de crimes les conduira à faire face à la répression de la dictature et à décider s’il vaut la peine de risquer leur vie pour répandre la vérité.

    ENTRE SERIE NOIRE ET FRESQUE HISTORIQUE

    « Contrapaso » semble a priori se situer dans le genre de la série noire : on nous présente un criminel en série qui tue en toute impunité depuis des années, des journalistes qui se comportent en détectives, des intrigues et des fausses pistes. Mais cet album a quelque chose de plus et rouvre les blessures du passé en interrogeant l’Histoire. Grâce à une intrigue palpitante, l’autrice entraine le lecteur dans la période sombre de l’après-guerre. Même si la dictature de Franco n’est pas forcément familière au lecteur français, le quotidien des Espagnols, le poids de la censure, la religion, le patriarcat exacerbé et la pauvreté qui régnait dans la capitale avec les cabanes de fortune sont évoqués de façon claire et vivante. L’année choisie ne l’est pas non plus par hasard : en 1956 se produisent les premières manifestations étudiantes contre le syndicat unique qui marquent la volonté de la jeunesse espagnole de ne plus couper la société en deux avec vainqueurs d’un côté et vaincus de l’autre ou pour reprendre le sous-titre du roman graphique enfants des uns et « enfants des autres ».
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    D ’autres thèmes tout aussi passionnants, toujours intimement liés à l’enquête et pas artificiellement plaqués sur l’intrigue, nous sont donnés à découvrir. On perçoit ainsi le rôle idéologique joué par certains médecins pour asseoir le régime : certains personnages sont directement inspirés de du docteur Vallejo Najera qui mit au point une théorie eugénique n’ayant pas grand-chose à envier aux Nazis ou d’autres prestigieux psychiatres comme le Dr López Ibor auteur de méthodes pour « guérir » la neurasthénie féminine ou l’inversion.

    PERSONNAGES GRIS DES ANNEES GRISES

    Teresa Valero prête particulièrement attention à la construction de ses personnages. Certains comme la fille du médecin légiste ou le curé communiste ancien phalangiste sembleraient sortis de l’imagination fertile de l’autrice mais l’éclairante postface nous apprend qu’ils ont réellement existé. Si les seconds rôles sont extrêmement soignés, que dire alors des protagonistes ? Si l’on a bien a priori un blanc bec qui ne supporte pas la vue du sang et un vieux madré blasé, la relation entre les deux journalistes met du temps à se construire et échappe au cliché du duo d’enquêteurs que tout oppose qu’on trouve souvent dans les séries policières. Ils ne sont finalement pas si dissemblables que cela dans leurs expériences et comme dans leurs traumatismes. De même le personnage de Paloma ne remplit pas le rôle de la jolie fille de service. Elle est un personnage clé à la fois pour la résolution de l’enquête mais également pour stigmatiser le sort réservé aux femmes dans le régime de Franco. Le trio est complexe, profondément humain, empli de contradictions et leurs relations passées ou à venir devraient nourrir l’intrigue du prochain volume.

    UN ALBUM DENSE ET VIREVOLTANT

    Teresa Valero vient de l’animation et son dessin est plein de mouvements avec un sens cinématographique du cadrage et des cases qui s’enchainent très vite donnant un rythme haletant à l’histoire. Elle fait preuve d’un véritable talent graphique et son style rappelle celui de Guarnido tant par le trait que par le traitement des couleurs, le choix de l’aquarelle, l’attention quasi maniaque portée aux décors et le choix de morceaux célèbres de l’époque pour créer une bande son.
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    Malgré la pagination généreuse (150p) on a même parfois l’impression de trop plein car les dialogues sont extrêmement denses et que les cases se multiplient et fourmillent de détails. C’est le seul bémol qu’on pourrait apporter, mais est-ce vraiment un défaut quand on reproche souvent à un album de bande dessinée de se lire en dix minutes ? Ici, il vous faudra prendre votre temps pour un récit qui donne matière à réflexion et trouve des échos dans le monde contemporain.
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    Le titre ne prend ainsi pleinement son sens que dans les dernières pages et le récit s’éloigne alors du contexte historique franquiste pour saluer de façon plus générale l’importance de l’art et montrer que quand on vous prive de liberté et qu’on vous censure... on peut s’affranchir en écrivant et en dessinant. Un thème d’actualité qu’il est bon de rappeler à l’heure où certains grands hebdomadaires internationaux décident d’arrêter le dessin de presse pour éviter les polémiques …


    Teresa Valero a mis la barre très haut pour son coup d’essai. Elle planche déjà sur la suite de ce polar à la sauce madrilène : on devrait en apprendre plus sur le trio de protagonistes, les voir poursuivre l’enquête qui obsède Sanz depuis des années et plonger cette fois en leur compagnie dans le milieu du cinéma espagnol des années 1950. On guettera l’arrivée de ce nouveau volume et pour patienter on relira cette première aventure afin d’en apprécier toutes les subtilités.

    bd.otaku Le 29/03/2021 à 09:27:48
    Facteur pour femmes - Tome 2 - Livre 2

    Il y a un peu plus de cinq ans « Facteur pour femmes » de Didier Quella-Guyot et Sébastien Morice rencontrait un joli succès public et critique en narrant les aventures du jeune Maël, pied-bot et réformé, qui tandis que tous les hommes valides de son île étaient envoyés à la grande boucherie de 14, endossait le costume de facteur et réconfortait les femmes et fiancées esseulées moins en distribuant leur courrier qu’en donnant de sa personne…
    Ce roman graphique était conçu comme un one-shot ; c’est donc avec une certaine surprise qu’on a appris la sortie d’un tome 2 d’autant que le dessinateur du projet initial avait laissé sa Bretagne pour se plonger dans l’adaptation de la « trilogie marseillaise » de Pagnol dont le premier diptyque – « Marius » - est déjà paru… Le facteur sonne toujours deux fois me direz-vous … mais que doit-on penser de ce nouvel opus, avec Manu Cassier aux pinceaux : s’agit-il d’une opération commerciale de la collection grand Angle des éditions Bamboo ou bien d’un approfondissement salutaire de cette tranche de vie bretonne ?

    Didier Quella-Guyot, ancien professeur de Lettres et d’Histoire, excelle à présenter des facettes de la première guerre mondiale que l’on ne connaissait pas qu’il s’agisse du bombardement de la capitale de la Polynésie française par des navires du IIème Reich marquant l’arrivée incongrue de la Première Guerre mondiale dans les atolls du Pacifique dans « Papeete 1914 » ; des chiens de guerre dans « Monument amour » ou de la vie à l’arrière dans le premier tome de « Facteur pour femmes ». Il aime bien mêler l’Histoire à la petite histoire dans ses fictions solidement documentées et y ajouter une dose de polar. Après Simon Combaud dans Papeete, c’est un curé qui va se heurter au mutisme d’iliens et mener son enquête et c’est finalement Linette la fille de Solange et Maël qui va recueillir les confessions de Simone la voisine, et celles post-mortem de sa mère et de Tangi l’ancien maire sur l’assassinat de Maël et ce qui s’en suivit.

    Le scénariste raconte dans la postface de ce tome 2 comment c’est grâce à sa femme que germa l’idée d’une suite. Elle lui demanda, en effet, ce qu’allaient devenir ces femmes après la guerre avec un secret pareil et il n’en fallut pas davantage pour relancer son imagination… Dans ce nouvel opus, il décide donc de s’intéresser non plus au « facteur pour femmes » mais « aux femmes du facteur ». Contrairement au premier volume qui baignait dans une atmosphère de légèreté et d’insouciance que certaines des protagonistes qualifieront même de « bon vieux temps » et qui s’appela provisoirement « Ah que la guerre était jolie » , ce deuxième tome est beaucoup plus pesant.

    D’abord parce que ce monde d’après est paradoxalement bien plus âpre. « On l'a oublié mais après la guerre ce fut encore la guerre, celle des hommes qui voulaient reprendre leur place dans les champs, dans les usines, les administrations ... partout ! » (p19) et l’on voit ainsi développés des personnages qui n’étaient qu’esquissés dans le premier opus : Germaine, Servanne et Rose. La garde-champêtre choisit de porter des pantalons et de se déplacer à vélo provoquant l’ire des villageois, tandis que les deux autres jeunes femmes déterminées contrairement à ce que pourrait laisser penser leurs prénoms- ne se laissent pas faire dans la société patriarcale. Refusant d’être esclaves ou douces et dociles, elles se battent pour leur émancipation et leurs droits et signalent à la gent masculine qu’il s’agisse du contremaitre de la conserverie de Concarneau ou du fils de Gaud, le bien dénommé Conan qui a tout du barbare voire du c…ard, qu’elles peuvent fort bien se passer d’eux y compris au lit ! Cette thématique de l’émancipation féminine dans les années 20 reprend et approfondit sous forme fictionnelle ce que le scénariste avait déjà récemment développé dans sa biographie de l’aviatrice Hèlène Boucher.

    Ensuite parce que comme Tahiti dans Papeete, 1914, la terre cévenole isolée par une inondation dans la bien nommée L’Île aux remords ou encore l’île d’Esclaves de l’île de Pâques (avec déjà Manu Cassier), tout ou presque se déroule sur l’île finistérienne. Même Rose ou Linette qui en étaient parties y reviennent. On a ainsi un huis-clos étouffant avec secrets à tiroir et révélations en cascade. Les non-dits et le pacte des iliennes vont détruire des vies. Là encore, Didier Quella-Guyot choisit de développer un personnage qu’on ne faisait qu’apercevoir dans le premier tome : celui de la gardienne du phare Nolwen. Il en brosse un portrait tout en délicatesse qui sert cette fois de ressort dramatique. Ses remords et ses regrets éveillent les soupçons du curé et mettent en danger la confrérie des « filles du vélo » tout en rappelant au lecteur l’horreur du crime commis.

    Ainsi ce tome 2 permet un approfondissement psychologique des personnages. Dans le premier opus, les conquêtes de Maël formaient une jolie galerie dans l’éducation sentimentale du personnage mais ne possédaient pas de réelle épaisseur. Ici, elles se révèlent dans tous les sens du terme. On a reproché çà et là au style de Manu Cassier de n’être pas dans la lignée douce et solaire de celui de Morice. Il me semble au contraire que son trait anguleux et que ses femmes parfois très masculines conviennent parfaitement à l’atmosphère d’omerta ainsi qu’à la gravité du contexte historique. Ainsi, même si les cases sans contour et la palette de couleurs sont reprises et instaurent une homogénéité entre les deux volumes, la patte Cassier apparaît dès la couverture. Sur l’édition classique du tome 1, Sébastien Morice choisissait de ne pas montrer le facteur Maël ni la guerre mais plutôt les femmes dans leur cadre de vie : sous un ciel serein, on apercevait les eaux étales et bleutées, des oiseaux marins, quelques embarcations une jetée et un phare avec en premier plan une jolie bigoudène serrant sur son cœur une lettre tandis que d’autres à l’arrière-plan rentraient au village après avoir lavé et essoré leurs linges sur le littoral dans le style pictural de l’école de Pont-Aven. La nouvelle couverture reprend les mêmes éléments mais les réagencent différemment : on y voit plusieurs femmes jetant des regards inquiets en direction du large houleux sous une haute falaise au sommet duquel trône un phare allumé en plein jour et l‘on se demande alors ce que regardent ces femmes, pourquoi elles apparaissent en groupe avec leurs traits tirés et ce que représente symboliquement la lumière du phare. On passe ainsi de l’image folklorique du tome 1 à une version dotée de mystère insistant sur le côté naturaliste et policier du récit.

    Ce tome 2 de « Facteur pour femmes » est donc une réussite et apporte un véritable « plus » au roman graphique de départ en brossant un saisissant portrait de la condition féminine d’après-guerre et en ajoutant son lot d’intrigues. Attention néanmoins : pour le savourer pleinement, même s’il est précisé partout que c’est une histoire indépendante, il est fortement recommandé d’avoir lu le premier !

    bd.otaku Le 19/03/2021 à 15:28:01
    Raven (Lauffray) - Tome 1 - Némésis

    Après avoir illustré puis coscénarisé « Long John Silver », Matthieu embarque en solitaire dans l’aventure « Raven » qui reprend le thème de la piraterie. Sur la couverture, bleue comme la mer, on voit un homme (Raven) confronté aux éléments, en haut d’un mât, sabre au clair. Elle donne d’emblée les thèmes principaux de l’album : un jeune héros, des dangers, de la bravoure. Paradoxalement elle n’évoque pas le duo féminin qui aura pourtant une grande importance. Mathieu Lauffray est expert ès piraterie et ça se voit ! Il n’a pas à mettre en place un nouvel univers (ce qui prend du temps en amont) et peut ainsi se consacrer à son scénario -l’intégralité de son triptyque est écrite- et à ses personnages.
    Si « Long John Silver » coécrit avec Xavier Dorrison était inspiré de « l’Ile au trésor » de Stevenson, on apprend dans la courte préface du tome 1 que Mathieu Lauffray a trouvé son inspiration chez le père de Conan, Robert Howard, cette fois en adaptant très librement une de ses nouvelles : « Black’s Vulmea Vengeance ». On y trouvera donc des personnages qu’affectionne l’auteur américain. Il faut aussi noter que Lauffray avait énormément apprécié sa collaboration avec Wilfrid Lupano sur « Valerian » et que cela semble lui avoir donné envie de davantage de légèreté dans sa nouvelle série. Alors que « Long John Silver » était plutôt crépusculaire et se déroulait lors du déclin de la piraterie, « Raven » se passe en 1666, en pleine apogée du monde de la flibuste.

    UN HOMMAGE A LA BD DE GENRE

    Nombre de scènes sont attendues dans un récit de pirates (les abordages, la chasse au trésor, la rivalité…) et le héros arrive à se sortir in extremis de bien des périls mais c’est la loi du genre et l’on ne boude pas son plaisir. On sourit souvent des situations dans lesquelles se retrouve plongé le héros poissard. Il y a un côté décalé, « lupanesque ».
    Lauffray ajoute avec la famille Montignac un autre classique du récit d’aventures : la Robinsonnade. C’est là que l’histoire fonctionne moins bien : le fort construit en 4 mois est bien trop somptueux et les naufragés trop « frais et dispos ».
    Les dialogues sont pittoresques et la narration très facile à suivre puisqu’elle est globalement linéaire : on ne trouve qu’un seul flashback : la scène inaugurale ; l’album est constitué de deux histoires parallèles qui se rejoignent rapidement et d’ellipses facilement identifiables.
    L’intérêt principal du scénario tient dans la rencontre « d’individus qui ne se seraient jamais croisés dans un monde ordonné ». Le trio de personnages principaux va donc produire des étincelles dans le triptyque qui va lui être consacré. Les trois personnages principaux paraissent, de prime abord, archétypaux. Ne serait-ce que par leurs noms : Lady « Darksee » (« mer sombre » phonétiquement) et Raven (« le Corbeau », oiseau de mauvais augure, symbole de la mort). Raven est français ce qui est rare dans un récit de piraterie. Il est jeune, bouillonnant, chevaleresque … ce qui le perd souvent. Il a un visage au couteau et des cheveux hirsutes … noir corbeau. C’est une sorte de « Fanfan la Tulipe », un personnage solaire qui vient sans cesse perturber les plans de son ennemie. Lady Darksee, quant à elle, en impose à ses hommes par son autorité malgré sa petite taille. Elle dissimule sous une mèche de cheveux une cicatrice au visage : elle a été marquée au fer rouge d’un cœur et d’initiales (le nom du propriétaire ? la lettre de sa faute ?) et porte un bandeau comme si elle avait été éborgnée. Elle est machiavélique. : une vraie méchante !
    On pressent que le héros va balancer entre Lady Darksee et Anne de Montignac. Cette dernière est la jeune ingénue préservée des rudesses de la vie, grande, rousse, brave. Elle est solaire elle aussi. Elle représente tout ce que Darksee déteste (et jalouse peut-être secrètement) et qu’elle va s’évertuer à détruire dans les dernières pages du tome introducteur.
    Ce trio m’évoque un autre trio chez Alexandre Dumas : Raven serait d’Artagnan ; Darksee, Milady de Winter et Anne, Constance Bonacieux. En tous cas il promet des relations explosives dans les deux autres tomes à venir qui permettront, je l’espère, de les doter d’une psychologie un peu plus développée. Mathieu Lauffray semble en être conscient puisqu’il envisage déjà de consacrer un diptyque à Darksee une fois la trilogie achevée comme un « préquel » qui permettrait d’en savoir davantage sur son parcours.
    Ce tome 1 est un tome introducteur et il pose donc bien les personnages et les enjeux. On regrettera que le format n’ait pas été un peu plus généreux (62p au lieu de 54) pour éviter un côté un peu superficiel peut-être.

    UN DESSIN SOMPTUEUX

    Lauffray réussit en BD ce que faisaient NC Wyeth ou Pyle dans leurs tableaux de pirates : on a à la fois une acuité historique et beaucoup de dramaturgie. Dans ses personnages il mélange un style réaliste et manga parfois (le marin à la pipe sur le bateau de Black Vane, Tim sur Tortuga). Ses paysages des Tropiques sont somptueux et certaines grandes cases ressemblent à des toiles de Fernand Keller par leurs couleurs et leurs ambiances par exemple le panoramique sur l’Ile de Tortuga (p. 18-19).
    Les couleurs participent à la création d'ambiances. J’aime beaucoup le côté aventureux donné par les cadres de récitatifs transformés en parchemin. Lauffray soigne toujours les détails. Il intègre aussi très bien les onomatopées dans ses pages, contribuant ainsi au dynamisme de l’ensemble.
    Les scènes d’abordage sont très originales : une double page avec le combat « en fond » sur laquelle sont incrustées quelques vignettes narratives et gros plans. Elles permettent d’exprimer la violence et le chaos tout en faisant progresser la narration. C’est dans les scènes de tempête que l’on apprécie le plus l’encrage puissant du dessinateur : la double page consacrée au naufrage des Montignac est ainsi magnifique. On sent bien la puissance des vagues, le mouvement de l’eau et le danger. Il y a souvent des ruptures de tons après les scènes d’action avec des pages muettes. Le découpage est très cinématographique : Mathieu Lauffray ayant longtemps travaillé pour le cinéma, il en maîtrise parfaitement la grammaire.

    En lisant « Raven » on retrouve son âme d’enfant. Ne boudons pas notre plaisir et évadons-nous en ces temps de confinement grâce au talent de conteur et au dessin de Mathieu Lauffray.

    bd.otaku Le 19/03/2021 à 13:35:18

    Même si a priori cela ne m’était pas destiné ( je l’avais chipé à mon fils) j’avais adoré l’adaptation du roman de Julia Billet « la guerre de Catherine » par Claire Fauvel. Je n’avais pas été la seule puisque l’ouvrage avait obtenu le fauve d’or jeunesse à Angoulême en 2018 ainsi que le prix Artemisia. J’attendais donc de découvrir avec impatience son nouvel opus pensant y trouver l’atmosphère de « l’Esquive » de Kechiche et une peinture passionnée à la Julie Maroh.

    J’aurais aimé pour un récit qui s’annonçait épique que Rue de Sèvres choisisse un format plus grand. A la première lecture, les cases paraissent un peu compressées. Je suis aussi gênée par l’aspect très glacé du papier qui fait ressortir davantage le traitement numérique des cases et parasite les émotions. En revanche, j’apprécie tout de suite le découpage : la variation des formats de vignettes, le jeu sur les gouttières, le dynamisme ainsi insufflé et les respirations prodiguées par les pleines voire double pages. Je trouve très belles aussi les pages intérieures et leurs dégradés de bleu nuit (étoilée).

    Pour moi, c’est le scénario où le bât blesse. Tout est trop prévisible. La « trahison » d’un des personnages est visible à des kilomètres. J’ai aussi une désagréable impression d’accumulation de clichés : on a la fille d’immigrés essayant de s’extraire de sa culture et de son milieu d‘origine et entrant en conflit avec ses parents traditionnalistes ; une amitié entre deux filles qui n’ont rien en commun à part leur barre d’immeuble et leur passion pour la musique ; la description d’un milieu musical que je connais guère (celui des labels indépendants parisiens et des festivals provinciaux ) mais qui ne me semble guère être nuancé.

    C’est sans doute que je ne fais pas partie du cœur de cible ( un lectorat féminin ado ?) mais pourtant ça ne m’avait pas gênée pour la lecture de « La guerre de Catherine ». Tout me semble trop convenu ici y compris l’aspect qu’on devine plus personnel (la volonté de s’émanciper d’un destin tout tracé et du schéma grandes études-bon travail-mariage-enfants pour s’accomplir artistiquement).

    Les décors sont moins travaillés que dans les albums d’avant (« Phoolan Devi » compris) et parfois les visages pâtissent aussi de ce traitement rapide. Mais la fougue qui manque dans les dialogues et l’intrigue on la trouve dans les dessins, les cadrages variés et une utilisation originale du lettrage qui lorsqu’il s’agit de textes musicaux devient enveloppant. J’ai bien aimé l’inventivité pour faire passer les émotions ressenties par Nawel lorsqu’elle se sent transpercée et mise à nue par la musique de Isak Olsen ( on a l’impression d’assister à une radiographie avec son squelette apparent) et la composition décloisonnée des double pages liées à la fondation du groupe ou aux concerts. J’ai trouvé superbes les pages nocturnes (y compris la balade à Paris) mais beaucoup trop criardes les pages diurnes au lycée et dans la cité.

    On aurait pu avoir un beau récit d’initiation et de passage à l’âge adulte dans ce parcours où la créativité et la remise en question servent de moteur. Mais il me semble que c’est raté car les personnages sont trop caricaturaux. La seule chose qui me semble avoir été bien croquée c’est le statut précaire et épuisant des étudiants obligés d’avoir un travail d’appoint pour pouvoir étudier. Ceci est fait avec sobriété et subtilité. Les périodes de dépression de Nawel et sa cristallisation amoureuse sont aussi délicatement évoquées. Cela laisse entrevoir toutes les potentialités de l’artiste qu’est Claire Fauvel et creuse encore davantage le regret d’un album inabouti…

    bd.otaku Le 19/03/2021 à 10:37:11

    Ames romantiques s’abstenir ! Si vous croyez au grand amour à la Rose et Jack dans « Titanic », passez votre chemin car dans « Merci l’Amour, merci la Vie ! » Yannick Grossetête met à mal toutes vos croyances et vos fantasmes…en les confrontant à la réalité des relations amoureuses de ce premier quart du XXI eme siècle. Et c’est corrosif à souhait puisqu’à l’heure des réseaux sociaux et des sites de rencontres, l’Amour avec un grand A est aux prises avec l’ego !

    L’auteur qui œuvre ici en solo, contrairement à son diptyque précédent « Michel French lover » où Yann le Gouefflec (« Mondo reverso ») était au scénario, marche dans les pas de Fabcaro. Changeant de style graphique et optant pour une veine beaucoup plus épurée style dessin de presse, il nous distille des instantanés amoureux piquants voire grinçants avec rappels internes et running gags (dont la fameuse variation sur « Titanic »).

    Mais …. et c’est là où le bât blesse, il ne parvient jamais réellement à sortir des sentiers battus et à éviter les clichés en abordant ces thèmes tant de fois visités. Il n’arrive pas contrairement à Fabcaro dans « Et si l‘ amour c’était aimer » ou « Moins qu’hier (plus que demain) » à trouver une voie et une voix nouvelles. L’album format manga se lit très vite et est aussi vite oublié… Plaisant mais nullement essentiel.

    bd.otaku Le 18/03/2021 à 10:16:48

    Dans ce premier roman graphique, Bérénice Motais de Narbonne qui est passée par la section animation des Arts Décos de Paris, creuse l'univers construit dans son court-métrage de fin d'étude « Astrale ». Magda, son héroïne, y tient de nouveau le premier rôle. Agée de 14 ans, elle sèche le collège pour fuir le harcèlement dont elle est victime, n'arrive pas à communiquer avec sa mère et déprime terriblement depuis le départ de son frère, Carmen, et de leur ami, Gael au lycée de la grande ville d'à côté. Quand les garçons reviennent brièvement pour les vacances, ils découvrent un environnement qui a changé. A leur contact, Magda n'a plus qu'une obsession : « quitter la baie » à son tour…

    L'autrice nous dresse le tableau des possibles de l'adolescence à travers ses trois personnages : Magda celle qui prend conscience que son corps comme son environnement se métamorphosent et demeure impuissante ; Gaël celui qui joue avec le feu par peur de l'avenir et esprit de révolte ; Carmen celui qui est déjà résigné et presque adulte… Ils sont en pleine transition et constatent bouleversés les changements qui les assaillent : celui de leur corps tout d'abord, de leurs sentiments les uns pour les autres ensuite, et de leur environnement enfin puisque la petite ville balnéaire dans laquelle ils ont grandi est en voie de bétonisation. Gael et Magda éprouvent dans cette découverte une détresse psychique et presque existentielle liée aux bouleversements de l'environnement qu'on nomme « solastalgie ».

    On a l'impression que Bérénice Motais veut nous transmettre le même sentiment que Greta Thunberg lorsqu'elle s'adressait aux décideurs politiques : « je veux que vous paniquiez, je veux que vous ressentiez la peur que je ressens tous les jours ». Et elle y parvient grâce à son magnifique dessin servi par un papier au fort grammage. Elle utilise en effet la technique de xylogravure qui donne à son album des accents du « Cri » de Munch et fait aussi penser aux labyrinthes à la Escher. Ses planches en noir et blanc aux accents dramatiques font ressentir à la fois angoisses, échappatoires et transformations et fondent les différents états dans lesquels se trouvent les protagonistes. On passe sans transition de pages presque documentaires à des rêves nocturnes ou des hallucinations. L'ensemble devient alors nimbé d'une atmosphère cauchemardesque et claustrophobe.

    « Quitter la baie » a été sélectionné pour Angoulême dans la catégorie jeunesse 12-16 ans. Il me semble que son lectorat va bien au-delà de cette tranche d'âge. Il permet une évocation des bouleversements écologiques et surtout un portrait d'une adolescence à vif. Un ouvrage difficile, exigeant, et marquant tout à la fois.

    bd.otaku Le 10/03/2021 à 16:40:21

    Le titre décalé est à l’image du livre tout entier : en apparence drôle mais aussi révélateur d’une réalité assez crue dispensée sans tabou et toujours signifiante : le poil de nez c’est une métaphore de toutes ces choses dont on ne connaît l’importance que lorsqu’on les perd… Et Noémie qui a vingt ans au début du récit, fait des études d’art, vit à 200 à l’heure et croque la vie à pleines dents, va apprendre à ses dépens la valeur des choses qu’on tenait pour acquises quand elle découvre qu’elle a un cancer. Certes, il est « bénin » et curable mais les traitements et ses effets psychologiques n’en seront pas moins lourds pour elle et sa famille….

    L’histoire s’ouvre sur les parents inquiets de Noémie assis dans leur cuisine attendant les résultats médicaux que leur fille doit leur communiquer et se clôt deux ans et demi plus tard avec ces mêmes parents dansant enlacés sur leur balcon devant les montagnes libanaises. On passe de l’inquiétude à la joie retrouvée dans cette structure en écho. On retrouve également une symétrie dans les pages d’ouverture et de clôture. Sur la page de titre : trois petites silhouettes montrent le déclin physique progressif de l’héroïne et sur la page finale, trois nouvelles silhouettes y répondent dans lesquelles on reconnait à nouveau Noémie qui retrouve sa féminité petit à petit mais apparaît changée.

    Entre les deux, neuf chapitres, chacun séparés par une page de titre avec un dessin en médaillon traitant d’un parcours assez classique allant de la « révélation » (I) , en passant par l’ »invasion »(II) et la maladie (III) mais donnant surtout à voir les montagnes russes émotionnelles de la narratrice durant cette épreuve : « nuages » (IV), « euphorie » (V), « mal-être » (VI) pour finir par évoquer ce que l’on fait rarement : la gestion de l’après cancer et de ses retombées dans « dépression » (VII), « thérapie » (VIII) et « bien-être » (IX). On a parfois l’impression d’être dans son journal intime : elle en retranscrit d’ailleurs des passages et le grammage du papier apparente aussi parfois l’œuvre à un carnet de croquis cathartique.

    Pourtant ce livre n’est jamais égocentrique ni larmoyant. Il est clair et pédagogique et recense les étapes et les effets secondaires de la maladie. Vous ne verrez d’ailleurs plus la couleur orange de la même façon après cette lecture car les pages qui décrivent les chimios en sont saturées pour provoquer visuellement l’équivalent de l’écœurement qui assaille la narratrice ! Les dessins sont colorés et foisonnants ; les pages sont de véritables explosions de couleur - elle utilise des boites de 120 polychromos - qui contrastent parfois avec la noirceur du propos ! La mise en page est très inventive, dynamique et toujours surprenante.

    Ce roman graphique présente aussi une famille soudée et aimante avec des portraits de femmes fortes et drôles dignes d’Almodovar ! On rit souvent de leurs disputes et de leurs outrances. L’autrice nous amuse également grâce à ses reprises parodiques de chef d’œuvres picturaux que sont « la création d’Adam » de Michel-Ange, « La liberté guidant le peuple » de Delacroix ou encore « la naissance de Vénus » de Botticelli qui désamorcent ainsi le trop plein d’émotions.

    Mais ces citations permettent également une réflexion sur l’art. L’autrice montre comment elle a pu mieux exprimer ce qu’elle ressentait grâce à des chansons comme « le mal de vivre » de Barbara ou « les feuilles mortes » de Montand et les troublantes similitudes entre un épisode de son vécu et celui relaté dans « Mon Roi » de Maïwenn. Ainsi la poésie, la chanson, le cinéma et même la bande dessinée (d’où le long passage sur Angoulême qu’on pourrait a priori prendre pour une digression) ont pu servir de médiateur à ses émotions. Et nous lecteurs, nous ne pouvons nous empêcher de faire le rapprochement avec le roman graphique que nous tenons entre les mains : « De l’importance du poil de nez » est un livre important qui nous permet de mieux comprendre la maladie ainsi que le ressenti des malades et de leur famille. A la manière d‘un arc en ciel qui naît de la pluie et du soleil, ce livre chatoyant nous fait rire, pleurer et nous interroger. C’est une véritable leçon de vie à la valeur universelle et salutaire.

    bd.otaku Le 06/03/2021 à 09:52:08

    Bercée comme beaucoup au son « d’un cavalier qui surgit hors de la nuit et court vers l’aventure au galop » des dimanches soirs, j’attendais avec impatience ce « Don Vega » signé Pierre Alary afin de raviver la nostalgie de l’enfance. Le dessinateur devient ici également scénariste, mais soumis au copyright de la marque ne peut utiliser ni Tornado, ni le sergent Garcia ou encore Bernardo . Il fait de cette entrave une richesse dans cet album solo : il s’éloigne de la version Disney, remonte aux origines du personnage de fiction et nous en livre une vision bien plus juste historiquement et surtout bien plus âpre…
    Nous voici donc plongés dans la Californie du milieu XIXème siècle. A l’époque où elle n’appartient plus au Mexique mais ne fait pas encore partie des Etats-Unis. Période instable donc et par conséquent véritable aubaine pour les profiteurs en tout genre qui cherchent à se remplir les poches. Avides de pouvoir et de richesse, il font souffrir ou tuent les péons, ces pauvres travailleurs exploités et spoliés de leurs terres, condamnés pour survivre à travailler dans les mines aurifères. Parmi eux, le seigneur Gomez. Mais la révolte gronde. La légende de Zorro, le vengeur masqué, donne des idées à certains. Les péons s’organisent et tentent de résister. Malheureusement, la hargne et la violence des hommes de main de Gomez menés par le redoutable Borrow viennent à bout des pauvres hères masqués. Ce n’est que lorsque le fils Vega rentre d’Europe et revient dans le berceau familial que les choses vont prendre une nouvelle tournure…
    Pierre Alary nous plonge dans un univers très western, avec des personnages archétypés et une intrigue finalement assez convenue (sauf le sympathique clin d’œil final). L’intérêt réel de l’ouvrage réside dans son traitement est très cinématographique. Son découpage est varié, rythmé avec des cadrages et des prises de vues spectaculaires . Son trait semi réaliste est très dynamique. Ses décors sont extrêmement travaillés. Il joue sur les éclairages et travaille en séquences différenciées par une palette de teintes en bichromie au services des ambiances. Enfin il utilise très brillamment la technique de la trame japonaise. L’ensemble a un petit ton vintage digne des fumetti qui colle bien au propos ; la fin ouverte laisse présager une suite et c’est tant mieux !

    bd.otaku Le 05/03/2021 à 21:06:25

    Parce qu’il appartient à la maison d’édition Dupuis et non aux ayants droits de son créateur (Rob-Vel en 1938), le personnage de Spirou passe d’un dessinateur à l’autre dans sa série mère « Spirou et Fantasio » et surtout dans la collection de one-shots « le Spirou de » dont « Pacific Palace » est la 17e déclinaison. Christian Durieux qui nous avait déjà envoûtés avec « Geisha, le jeu du Shamisen » ou « Un enchantement » en est l’auteur ; une association qui a priori ne coule pas de source et pourtant ...

    Dans un hôtel de luxe, au bord d’un lac alpin, Spirou regrette d’avoir fait engager à ses côtés Fantasio limogé du « Moustic » car l’ex-journaliste n’a vraiment pas la vocation de groom et multiplie les impairs, faisant enrager M. Paul le directeur de l‘établissement. Mais ce dernier est condamné à faire avec car l’hôtel a été réquisitionné et vidé de sa clientèle pour accueillir discrètement un hôte encombrant : Iliex Korda, dictateur déchu du Karajan accompagné de sa garde rapprochée, sa femme et sa fille Elena aux envoûtants yeux verts…

    « Le petit théâtre de Spirou »

    Durieux déclare que la Bd est souvent comparée au cinéma mais qu’il « la conçoi[t] différemment. Elle a en effet plus à voir avec le théâtre. Chaque case est une petite scène ». Or, on peut voir dans « Pacific palace » une construction et des thématiques qui l’apparentent à ce genre littéraire.
    D’abord dans l’élément humoristique (ADN de la série) qui est introduit grâce au personnage de Fantasio. On rit souvent de ses impairs, de sa naïveté et même du duo qu’il forme avec Spirou et qui n’est pas sans rappeler Laurel et Hardy ; mais plus encore ce caractère virevoltant, vibrionnant, un peu pleutre aussi rappelle le valet de comédie (et donne ainsi un nouveau lustre au costume de groom) tandis que la rivalité amoureuse ou les quiproquos évoquent, eux, le vaudeville.
    Spirou est ici beaucoup plus témoin et spectateur qu’habituellement ; il n’y a pas d’actions bondissantes avec un « super-groom » mais un huis clos qui se déroule sur un peu plus de trois jours et trois nuits. On a une unité de lieu, une unité d’action et un traitement du temps en trois phases qui rappelle celle du drame romantique : exposition (jour 1), le nœud (jour 2) et la catastrophe (jour 3). D’ailleurs l’auteur met des indications de date pour signaler ces trois étapes un peu comme le ferait un dramaturge avec des didascalies. Ensuite, comme l’indique la couverture réservée à l’édition limitée dans laquelle Spirou et Elena semblent interpréter la scène du balcon de « Roméo et Juliette, Durieux reprend la thématique du drame shakespearien de l’amour impossible et celle du drame hugolien de l’amour entravé par la raison d’état. Enfin, il met en scène grâce à cette composition et également à l’aide d’une mise en abyme du « jeu », les faux-semblants qui règnent dans la société et plus particulièrement sur la « scène » politique internationale …

    Une fable politique

    Nous voilà donc bien éloigné des aventures ludiques de Spirou ! L’album permet alors une réflexion politique à la manière des « Spirou » d’Emile Bravo. Christian Durieux portait ce projet depuis … 1993 quand les dictatures d’Europe de l’Est tombaient en cascade après la chute du Mur. Il se demandait ce que ferait la France si un dictateur avec lequel elle aurait entretenu des liens étroits s’y réfugiait une fois destitué. Mais Si c’est Ceausescu, le dictateur roumain surnommé le « Génie des Carpates » ou « le Danube de la pensée » qui a servi de modèle à Durieux pour Korda, l’auteur ne dote pas son personnage de la destinée du sanglant dirigeant qui finit devant un peloton d’exécution en compagnie de sa femme. Non, il lui donne plutôt celle de « Bébé doc », Jean-Claude Duvalier, tyran haïtien, qui fut accueilli en France, tiens tiens, dans un palace au bord du lac d’Annecy en 1986. Durieux fait donc de son album une fable politique sur les compromissions du pouvoir et cet aspect caustique ne s’applique pas qu’à la seule figure du potentat déchu…
    Tout cela est subtilement amené. Le décor devient ainsi personnage à part entière ; l’auteur en soigne les détails en s’inspirant de lieux réels ce qui nous donne des clés de lecture. Son bijou architectural Art déco est ainsi un mix du Crillon et du Métropole tandis que la piscine est empruntée au Résidence Palace. Ce n’est sans doute pas un hasard que ces deux derniers établissements soient un fleuron de l’hôtellerie de Bruxelles … capitale européenne ! Le lieu fonctionne alors comme une métonymie mais aussi comme une métaphore : ses couloirs, et ses pièces vides et les jardins déserts contribuent à créer une atmosphère oppressante de fin de règne. Ceci est amplifié par le déchaînement météorologique.

    « Un enchantement »

    Le dessinateur ne cherche nullement à se départir de sa patte originale pour coller au style de la série. On reconnaît les personnages de l’œuvre, Spirou, Fantasio et Seccotine mais loin de faire du « Marcinelle », il est beaucoup plus dans l’esprit ligne claire. Il dessine des personnages à la Hergé avec des points à la place des yeux et des sourcils à géométrie variable mais ceux-ci sont toujours très expressifs. On a comme une quintessence de tous les styles différents de Durieux dans cet album. Les personnages sont parfois réalistes, parfois ronds ou élastiques. Ils peuvent même être cartoonesques et sauter à la manière d’un personnage de Tex Avery !
    Et puis bien sûr il y a ses couleurs qui sautent aux yeux. Le dessinateur n’a pas son pareil pour créer des ambiances différentes grâce à ses couleurs directes. Le livre s’ouvre sur une ambiance bleue qui annonce la scène centrale (et inoubliable) de la piscine, puis des camaïeux d’ocre et d’orangé qui créent une ambiance feutrée pour le palace et ses jardins et enfin se clôt sur le jaune-vert de la tempête. Tout cela est mis en valeur par des cadrages variés et un découpage ciselé. L’auteur joue des cases, s’en affranchit parfois, crée des médaillons qui sont autant de tête de chapitres, multiplie les vignettes strips, les cases verticales et les grandes vignettes; il joue en virtuose de la page et variant ainsi le rythme du récit surprend sans cesse le lecteur.



    Christian Durieux signe un « Spirou » extrêmement personnel, un récit bien plus adulte qui permet de drainer un nouveau lectorat (dont moi !). A la lecture de la fin alternative qu’il fit paraitre dans le premier numéro de l’année du journal, on mesure la différence de tonalité avec les productions habituelles. Cet épilogue inédit est bien davantage dans la « ligne du parti » : joyeux, optimiste, léger, digne d’une comédie sentimentale à la Capra. Dans « Pacific Palace », le ton est nettement plus désabusé, à la Renoir … Au début de l’album, Durieux dresse la playlist des chansons qu’il a écoutées lors de la composition de « Pacific Palace » dont les titres du groupe Cocoon de Marc Daumail . Je me permettrai, à mon tour, de vous donner des conseils de morceaux à écouter pour décupler votre plaisir de lecture : « Sweet Lena » et « Blue Night » composés spécialement par Cocoon. Vous y retrouverez des bribes de dialogues et la délicieuse petite musique mélancolique de « Pacific Palace ». L’ensemble vous trottera longtemps dans la tête.

    bd.otaku Le 04/03/2021 à 16:17:26

    Quand on parle de l’invention du journalisme en immersion, on pense immédiatement à Albert Londres et on oublie que quelques décennies avant lui, il y eut une pionnière : la jeune Nellie Bly. Très connue dans son pays natal où elle est devenue sujet d’une comédie musicale, a bénéficié d’un timbre à son effigie et a donné son nom à un prix décerné chaque année pour distinguer une journaliste, elle l’est nettement moins en France. Le retard est en passe d’être rattrapé : mise une première fois à l’honneur par Pénélope Bagieu dans le tome 2 de « Culottées » en 2017, cette femme de tête se voit consacrer pas moins de trois biographies dessinées en dix mois ! Le dernier en date « Nellie Bly dans l’antre de la folie » de Virginie Ollagnier-Jouvray et Carole Maurel paraît dans la collection « Karma » aux éditions Glénat. En quoi réussit-il, lui, à transcender le simple biopic ?

    Un renouvellement du genre du biopic

    Cet album très fouillé qui a nécessité trois ans de travail n’est pas un biopic au sens classique du terme puisque comme l’indique le sous-titre, « dans l’antre de la folie » Virginie Ollagnier et Carole Maurel choisissent de se focaliser sur les dix jours qu’elle passa dans l’asile de Blackwell. C'est une idée de Pulitzer patron du célèbre journal newyorkais « The World » : pénétrer dans un asile et observer ce qui s'y déroule au plus près, en faisant passer sa journaliste pour une aliénée. Elle pose donc en 1887 sa valise dans une pension pour femmes, déclare qu’elle est perdue et que les autres pensionnaires lui veulent du mal puis qu’elle a « perdu ses troncs ». Elle finit par être emmenée dans un hôpital psychiatrique au large de Manhattan après un diagnostic express. Ce nid de coucou est un véritable Alcatraz: on ne quitte pas l’asile de Blackwell’s Island, où les pensionnaires les plus dangereuses marchent attachées par une longue corde, comme des bêtes traînées à l’abattoir. Nellie Bly découvre que des femmes saines d’esprit, des immigrées d’Allemagne, de France ou du Mexique, sont internées à tort…

    Cette histoire fondée sur le récit « Dix jours dans un asile » que Bly fit paraître en feuilleton dans le « World » puis en volume est présenté ici avec du suspense. D’abord parce que si l’on ne connaît pas la vie de Nellie Bly, on peut aisément être dupé au début de l’album et croire que cette Nelly Brown (son identité d’emprunt) est vraiment folle. En effet, le flash-back explicatif sur Pulitzer et « The world » ne vient qu’après. Ensuite parce que le sous-titre choisi est plus énigmatique qu’une simple reprise du titre de l’article et laisse planer le doute : on ne sait pas si elle va en sortir. Les menaces sont nombreuses comme l’indique la couverture. On y voit Nellie Bly de profil, menton en avant et air déterminé. Elle est élégamment vêtue et arbore un chapeau « à panache rose » mais l’arrière-plan est inquiétant : les tons sont bleuâtres, le ciel est chargé et les nuages se muent en de mystérieuses tentacules qui l’enserrent et la rendent prisonnière. En surimpression on aperçoit les encordées, l’asile et des arbres morts.

    La matérialisation de la folie et du danger est effectuée dans le corps de l’œuvre à travers la présence récurrente de monstres proches de Cthulhu tapis dans l’ombre, de tentacules qui envahissent l’espace et de silhouettes fluorescentes. Le jeu sur la lumière est aussi partie prenante. On a l’impression que le bâtiment de l’hôpital psychiatrique est malfaisant et crée une atmosphère à la Henry James. On a ainsi un glissement vers le film d’horreur (d’ailleurs hasard ou référence, « l’antre de la folie » est aussi le titre d’un film de Carpenter !) mais cela permet de mieux souligner l’horreur de la situation et de retranscrire l’engagement émotionnel de Nellie qu’on ressent si bien à la lecture de son article.

    Une transposition efficace

    Virginie Ollagnier et Carole Maurel optent donc pour un traitement fantastique paradoxal qui in fine permet une dénonciation naturaliste. On observe un réel aspect documentaire dans ce roman graphique. Comme la journaliste, les deux autrices « portent la plume (et la mine de plomb) dans la plaie » selon la formule d’Albert Londres. Virginie Ollagnier s’était déjà intéressée à la psychiatrie du début du XXe siècle dans son premier roman : « Toutes ces vies qu’on abandonne » en 2007 mais pousse ici son souci de documentation à l’extrême en s’appuyant notamment sur les actes authentiques d’un congrès de la société américaine de psychiatrie et sur les méthodes de traitements préconisées : bains glacés, camisole en tissu et chimique etc …

    On y retrouve également des détails sordides qui transposent bien ceux du récit de la journaliste : aliments avariés, vermine, travail forcé, coups, humiliations psychiques … Les mêmes litotes sont présentes (les visites suspectes des médecins la nuit, la naissance puis la disparition d’enfants au sein de l’établissement). Certains passages, comme les visites de curieux qui viennent voir les folles comme ils se rendraient au zoo évoquent également le roman de « Le bal des folles » de Victoria Mas. Pas d’emphase, un simple constat. Le lecteur tire ses conclusions et s’en indigne lui-même.

    Le dessin n’est jamais redondant. Il donne la part belle aux expressions des personnages, individualise chacune des pensionnaires et nous permet ainsi de nous attacher à elles. Maurel joue également sur les angles de prise de vue, les cadrages et les décors qui sont détaillés et signifiants. Elle varie le découpage et nous offre de superbes pleines pages. Pour dénoncer les conditions insalubres dans lesquelles évoluent ces femmes, les couleurs sont froides, bleutées avec un rendu un peu sali. La dessinatrice utilise également un encrage à la plume et à la mine grasse qui donne un côté très charbonneux parfois aux planches et s’accorde bien avec la noirceur du propos. L’héroïne, quand elle n’est pas encore internée, porte des tons roses (elle a longtemps été surnommée Pinky à cause de son goût pour cette couleur) mais une fois à Blackwell, elle est comme aspirée par le lieu et se fond dans le décor grisâtre.

    Portrait d’une personnalité « exemplaire »

    Des épisodes de l’album tranchent avec cette dominance, il s’agit des flash-backs car cet album c’est avant tout le portrait d’un personnalité hors-normes. Les flash-backs ne sont pas arbitraires mais montrent le cheminement de Nellie Bly et ses motivations. C’est une perpétuelle indignée, de son enfance déclassée et des violences envers sa mère dont elle a été le témoin, elle garde une rage et une colère. Elle lutte avant tout contre l’injustice et sa volonté de défendre les femmes pauvres en particulier c’est ce que montre fort bien la scénariste.

    Ces retours en arrière sont amenés avec fluidité lors de la nuit de veille que s’impose Nellie à la pension afin de manquer de sommeil et de passer plus aisément pour folle puis lors de ses insomnies à l’asile. Ils ne constituent pas une digression mais prolongent le propos. La vie de Nelly Bly permet, en effet, comme ses écrits de dénoncer la maltraitance dont est victime la gente féminine. Le sort de sa mère d’abord « condamnée » à se remarier pour survivre à la mort de son père car spoliée par les enfants du premier lit puis par le notaire et surtout son exemple à elle. Nelly n’est ainsi jamais embauchée comme l’aurait été un homme mais demeure pigiste même après son coup d’éclat et quand elle dérange on tente de la remettre à sa place « de femme » et on veut lui confier la rubrique théâtre ou la page jardinage …On a ainsi un savant jeu d’échos entre le microcosme de l’asile et le macrocosme de la société de la fin du XIXe : certaines femmes sont envoyées là -bas parce qu’elles sont des poids pour leur famille qui ne peuvent plus subvenir à leurs besoins, parce qu’elles n’obéissent pas parce qu’elles ont trompé leur mari. On cherche à brimer les individualités et à faire entrer les femmes dans une norme…

    C’est donc un magnifique album agrémenté comme toujours dans la collection Karma d’un beau cahier graphique final avec des recherches de personnages, des pleines pages inédites et surtout une passionnante interview des deux autrices menée de main de maître par le directeur de collection Aurélien Ducoudray. Virginie Ollagnier y décrète « Nellie est entrée dans ma vie lorsque j’ai cherché des modèles de femme à ma fille ». Au-delà de l’anecdote de Blackwell, cette aventure « dans l’antre de la folie » montre la dure condition féminine dans la société occidentale de la fin du XIXe et le rôle clé joué par la jeune femme « pour donner la parole à ceux qui en sont privés » et dénoncer les injustices. Nous quittons la journaliste juste après le succès et les retombées médiatiques, politiques et sanitaires de son premier gros coup et l’on se prend à rêver d’un nouvel album qui mettrait en exergue cette fois comment Nellie Bly a fait non seulement de ses écrits mais aussi de sa vie un combat émancipatoire et on aimerait que les autrices nous embarquent dans un tour du monde en soixante douze jours ou derrière les lignes …

    bd.otaku Le 28/02/2021 à 20:17:14

    « Apache » c’est la première bande dessinée réalisée par Alex W. Inker en mars 2016, déjà chez Sarbacane , déjà dans une gamme restreinte de couleurs, déjà original par sa facture à l’italienne. Des prémisses donc de ce style si particulier que l’on retrouvera dans les œuvres suivantes.

    Il n’est nullement question de western ici mais du Paris de la Belle époque et de l’après grande guerre ; « un Apache » c’est un voyou dans l’argot de l’époque ! Dans ce Paname des années vingt, un soir, un couple mal assorti, un vieux riche adipeux et une jolie poulette noire à la perruque blonde, déboule dans le bistrot d’Eddy ex-bagnard. Leur voiture est tombée en panne alors qu’ils se rendaient aux courses et Monsieur veut écouter les résultats car l’un de ses chevaux est en lice. Pendant qu’il est pendu à la TSF, Eddy et la jeune femme s’observent, bavardent et trinquent ; survient le chauffeur qui annonce que leur véhicule est réparé…

    Tout commence dans un huis-clos poisseux, mais nous nous échappons à plusieurs reprises du troquet par des flash-backs joliment amenés qui nous ramènent à la période de l’avant-guerre ou du Front et lient de façon surprenante les protagonistes entre eux.

    C’est un très bon polar bourré de références au film noir mais l’humour est aussi souvent présent dans ces pages ; d’ailleurs même les "Pieds-nickelés" s’invitent dans cette Bd au détour d’une case ! In fine, les truands sont plus stupides qu’effrayants et leur quatuor improbable est assez jubilatoire. Et puis il y a bien sûr la présence cet argot gouleyant (pour ceux qui s’y perdraient perdus un lexique est fourni en fin de volume), ce nuancier de couleur orange , cet association d’aplats et de trames, qui rappellent les albums de « Zig et Puce » ou de « Felix The Cat » !

    Un très beau coup d’essai !

    bd.otaku Le 26/02/2021 à 21:07:01

    Auréolé de sa parution récente dans la prestigieuse collection de la Pléiade et tombé cette année dans le domaine public, le célébrissime « 1984 » de George Orwell se retrouve décliné en quatre albums quasiment en simultané ! C’est un événement inédit dans le petit business pourtant bien rôdé de l’adaptation de romans en bandes dessinées…Peut-on pour autant taxer la version de Xavier Coste parue en janvier aux éditions Sarbacane d’opportuniste ? Rien n’est moins sûr …
    C’est en effet un projet qu’il porte en lui depuis plus de quinze ans. Adolescent, il découvrit le roman d’Orwell grâce à son professeur d’arts plastiques qui voyait en ses dessins un équivalent à cette dystopie ; ce fut un choc. Depuis il n’a eu de cesse d’en faire un roman graphique mais s’est heurté à nombre de de refus de la part d’éditeurs. Le dernier contacté, Frédéric Lavabre, n’était a priori guère partant pour l’aventure mais le bédéaste a su trouver les mots pour le convaincre. Le projet a été signé début 2018 et le jeune auteur y a consacré trois ans à plein temps…

    Une œuvre aux troublants échos

    Ce roman d’Orwell entre étrangement en résonnance avec l’époque actuelle : les éléments de langage, la géolocalisation, les caméras de vidéosurveillance, l’hégémonie des écrans dans nos vies, les fake news … Ses ventes se sont envolées au moment de l’élection de Donald Trump et ce n’est pas un hasard … La crise sanitaire a renforcé ce sentiment d’œuvre prémonitoire avec l’interdiction de dépasser les 100 kms et Xavier Coste a choisi de dresser des parallèles avec notre univers contemporain.
    Ainsi, même si « 1984 » est une critique des régimes totalitaires et surtout du stalinisme comme « la Ferme des animaux », Coste ne choisit pas – contrairement à Amazing Ameziane par exemple – de donner les traits du petit père des peuples à son Big Brother. De même si l’écrivain parlait des ouvriers en bleu de travail, le dessinateur préfère quant à lui présenter plutôt des cols blancs en costume et inclut malicieusement dans les pages de garde une pseudo-attestation de sortie au nom de Winston Smith ; cette dernière ne paraît nullement anachronique et sert de guide de lecture : « 1984 » c’est aussi 2020 …

    Un travail de recréation

    La pagination est très imposante car, contrairement à d’autres versions (celle de Derrien et Torregrossa par exemple), qui ont laissé de côté des pans entiers du roman, Coste a tenu à en garder toutes les dimensions. Il a cependant élagué ce qui pouvait être redondant tel le livre de Goldstein qui conférait certaines lourdeurs au roman. Il nous en livre des extraits sur cinq pages seulement et cela est suffisamment éclairant. De même, dans le roman, Winston Smith écrit énormément dans son journal ; cela pourrait amener à beaucoup de statisme dans l’adaptation mais l’auteur ne se laisse parasiter ni par la voix off, ni par les récitatifs qui reprendraient de longs extraits du roman (ce qu’on pourrait quelque peu reprocher à la version de Fido Nesti chez Grasset) et synthétise. Il propose une nouvelle traduction à partir du texte anglais puisque la traduction de Josée Kamoun pour Gallimard n’était pas libre de droits et alterne très intelligemment entre voix off, dialogues, « bande son » (les télécrans, les slogans lors des minutes de la haine) et silence.
    « 1984 » est un livre profondément noir et le dessin traduit cela magnifiquement. D’abord par l’utilisation des couleurs : de grandes masses noires plongent les personnages dans l’ombre et une dominance de gris permet de garder l’aspect austère du livre ; Coste ne se contente pourtant pas d’une palette de nuances de gris et travaille en quadrichromie. On notera cependant que dans la palette utilisée le vert n‘apparaît jamais : comme si ce symbole d’espoir, de renaissance et de vitalité n’avait pas sa place dans un univers miné. A la place, on trouve des couleurs primaires. Cela permet de bien différencier les séquences et les atmosphères : le bleu et le jaune quand le héros est en représentation au Ministère, le bordeaux quand il se trouve dans un espace intime (chez lui, dans la nature ou dans le quartier des prolétaires), un gris bleuté pour la prison et un jaune et rouge très vifs pour les apparitions de Big Brother ; ces couleurs primaires mettent aussi en relief la violence sourde par leur côté tranché.
    La dimension déshumanisante de l’univers dans lequel évolue le héros est également remarquablement illustrée par les graphismes géométriques extrêmement rigoureux et désincarnés et les jeux de perspective. Les hommes représentés avec un trait « jeté » sont souvent dépourvus de visage, comme anonymes et invisibilisés. Ils sont perdus dans cet univers à la fois bétonné (d’où émergent les symboles de l’état : les trois pyramides des ministères) et détruit puisqu’Orwell s’inspirait pour son décor du Londres d’après le Blitz. Cette atmosphère délétère est renforcée par le choix de bâtiments au style architectural bien précis : des références au « Métropolis » de Fritz Lang certes mais également à des lieux bien réels : la bibliothèque Philips de Louis Kahn à Exeter dans le New-Jersey , le musée Whitney de Marcel Breuer à New-York, le quartier de la Défense ou encore le palais de justice de Créteil de Daniel Badani, les « camemberts » de Manuel Núñez Yanowsky ou les espaces d’Abraxas de Ricardo Bofill à Noisy le Grand où furent tournés des scènes des films et séries dystopiques « Brazil », « Hunger Games » et « Tripalium ». Dans cet univers architectural brutaliste, tout de béton, Coste joue avec les rapports d’échelle et les angles de prise de vue : les immenses bâtiments monolithiques présentés en contre plongée écrasent les personnages.
    Le format carré du livre renforce ce sentiment d’oppression et d’enfermement car il permet de jouer à fond sur la symétrie. Le malaise et la surprise culminent dans le pop-up imaginé par l’ingénieur papier Nicolas Codron qui clôt la première édition. Loin d’être un gadget ou un appât pour collectionneurs, il crée un final spectaculaire dans lequel Big Brother aspire littéralement le personnage principal et le lecteur.

    Une histoire d’amour

    Comme dans le « 1984 » paru chez Soleil, Coste donne également une large place à l’histoire d’amour. Il reprend presque tous les passages du roman qui y sont consacrés. Il fait d’ailleurs de Julia quelqu’un de solaire : il la dote d’une chevelure blonde contrairement à la description qu’en fait Orwell. Au milieu de personnages sans visages y compris le héros « anonymisé » par ses lunettes fumées et ses traits peu individualisés qui en font l’homme lambda que sous-entend son patronyme (Winston Smith c’est un peu l’équivalent de Michel Durand), on ne voit qu’elle et on se prend à avoir pour Julia les yeux de Winston puisqu’elle est vue en caméra subjective dans de nombreuses cases… Mais, contrairement à la version Derrien et Torregrossa, Coste développe bien plus le dénouement. Alors coexistent la « respiration » créée par des pleines pages de bonheur dans la nature ou dans la chambre du quartier des prolétaires, et la « culmination » de l’emprise du régime totalitaire ; les scènes de tortures dans le Ministère de l’Amour - au nom ô combien ironique- ainsi que l’épilogue montrant comment le régime annihile toute humanité dans un final glaçant et respectueux du roman.


    L’adaptation en bande dessinée d’une œuvre littéraire est traditionnellement perçue comme une tentative de vulgarisation en offrant une porte d’entrée à des gens qui n’auraient pas lu le roman mais cet album, exigeant et fidèle, démontre s’il en était besoin qu’une telle vision est bien trop réductrice. Habité par son sujet, Xavier Coste a trouvé un équivalent graphique aux métaphores orwelliennes. Il a su recréer à la fois la dimension de brûlot politique de l’œuvre mais également restituer la superbe histoire d’amour entre Julia et Winston. Il donne au récit une dimension universelle et contemporaine à la fois qui en souligne toute la pertinence et nous permet d’interroger notre société à l’aune d’un miroir déformant et troublant. Une magnifique réussite : à coup sûr l’un des albums marquants de 2021, un futur classique, et mon premier gros coup de cœur de l’année !

    bd.otaku Le 24/02/2021 à 17:12:44

    Aurait-on pu imaginer qu’une école pour jeunes filles noires ait existé dans l’Amérique profonde trente ans avant l’abolition de l’esclavage ?
    Tel fut pourtant le défi lancé par l’institutrice Prudence Crandall à la bourgeoisie bien-pensante du Connecticut. Cette affaire méconnue, portée devant les tribunaux à l’époque, inspire à Wilfrid Lupano et Stéphane Fert leur nouvel album : « Blanc autour » paru chez Dargaud. Un album graphique qui met en avant le courage de cette institutrice et de ses élèves qui militeront pour le droit d’apprendre.

    Révolution, révolution

    Les thèmes du dynamisme et de la sororité sont d’emblée mis en avant par la couverture : on y voit un groupe constitué de jeunes femmes noires ou métisses saisies de profil et bien individualisées par leurs gabarits divers et variés, se dirigeant vers un endroit qui reste hors champ. Elles semblent déterminées et les couleurs et les décors marquent un renouveau. D’emblée, elles paraissent en quête de liberté.
    Ce thème est cher aux deux artistes. Wilfrid Lupano n’est, en effet, pas que l’auteur du « Loup en slip » et des « Vieux fourneaux ». Il a écrit des albums « historiques » tels « Les Communardes » et « le Singe de Hartepool » ; il réorchestre ici ce qui parcourait ces précédents albums : le féminisme et la critique des préjugés. Stéphane Fert, quant à lui, a mis en scène dans ses deux contes, « Morgane » et « Peau des Mille bêtes », deux héroïnes luttant pour leur indépendance dans un monde dominé par des hommes. Après avoir raillé dans « Quand le cirque est venu » les dictateurs de tout poil, ils s’associent cette fois pour dénoncer l’hégémonie du pouvoir des WASP qui entrave Prudence et ses pensionnaires comme le résume de façon frappante le titre « Blanc autour » raccourci énigmatique et percutant du titre originellement choisi « le pouvoir blanc autour ».
    Même si le Connecticut ne pratique plus l’esclavage, les préjugés y ont la vie dure : on n’y voit déjà pas trop l’intérêt d’enseigner aux jeunes filles blanches ; alors, l’instruction prodiguée aux fillettes noires est perçue comme une hérésie ! Le scénariste décrit le quotidien de l’école tout en rapportant les différentes décisions de justice prises par les tribunaux. Il n’édulcore nullement la dureté, la violence et même la haine auxquelles l’institutrice et ses élèves ont été confrontées.

    Un dessin décalé et coloré

    Le travail sur la couleur de Stéphane Fert apparaît alors comme décalé : il ajoute une douceur au récit qui tranche avec la dureté du propos. Il a commencé dans l’animation et on perçoit dans son dessin l’influence du style tout en rondeurs de Mary Blair la dessinatrice des Studios Disney qui œuvra sur « Cendrillon », « Alice » et « Peter Pan » dans les années 1950. Il y a du Pimprenelle, Flora et Pâquerette également dans les silhouettes pastel des jeunes filles en aplats doux libérés de contours. Tout cela concourt à provoquer l’empathie du lecteur.
    A contrario, Fert manie la caricature lorsqu’il met en scène les notables qui’ s’opposent à l’initiative de Prudence : le juge Judson est comme sanglé dans ses principes et son col amidonné et les trois notables qui viennent raisonner Prudence sont décrédibilisés par leur faciès : nez énorme en forme de courgette et disproportionné par rapport à un tout petit corps, silhouette dégingandée voire clownesque. Reprenant les codes de l’illustration enfantine, le dessin oriente le jugement.

    Une absence de manichéisme

    Il ne faudrait pas y voir cependant une forme de manichéisme. Si c’est l’histoire de Prudence Crandall (et c’est d’ailleurs le nom que porte le musée construit sur les restes de l’école) les auteurs ont choisi de ne pas tomber dans l’écueil du « white saver » : Prudence est une héroïne parmi d’autres. Sarah, Eliza, Maria et les autres sont tout aussi importantes. Avec leurs différences, leurs mésententes parfois, elles vont trouver une force dans le collectif.
    Fert et Lupano abordent aussi de façon délicate et nuancée le thème de la spiritualité grâce notamment aux personnages de Miriam la sorcière blanche, Jeruska et Eliza et ne tranchent jamais pour l’une ou l’autre, la seule voie qui est clairement blâmée est celle du prédicateur rigoriste qui appelle à la haine : façon pour Lupano de dénoncer comme dans « Alim le tanneur » les extrémismes religieux ! L’album met enfin en avant deux façons de réagir : à travers l’histoire de Nat Turner rapportée par le jeune Sauvage, on perçoit le désespoir qui étreint une partie de la population et le choix de la violence ; à travers l’attitude de Prudence et de ses élèves c’est la voie pacifiste qui est choisie. Là encore, aucune démarche n’est valorisée par rapport à l’autre. En effet le personnage de Sauvage permet de mettre en question la pertinence du combat de Prudence et de ses élèves : l’enfant souligne en effet combien le monde est façonné et pensé par les blancs et combien les élèves s’obstinent à rentrer dans des codes qui ne sont pas les leurs… Ce roman graphique suscite donc des questions mais laisse au lecteur le choix de ses réponses. Refusant le dogmatisme, il prodigue néanmoins une leçon d’espoir grâce au dossier de postface qui montre comment les élèves ont poursuivi le combat de Prudence en devenant des membres du « railway » et surtout en enseignant.


    Donc ce roman graphique n’est pas une simple relation d’une anecdote historique mais bien un miroir qui permet de réfléchir aussi sur notre société : l’album nous ramène à des thèmes d’actualité : la lutte des femmes pour leurs droits et leur visibilité dans la société, les violences policières à l’encontre des minorités, le rôle de l’éducation et la remise en question de celle-ci, l’acceptation de l’autre. « Blanc autour » est donc très actuel ! Cet album rappelle dans un contexte fort particulier (il est sorti peu de temps après l’assassinat de Samuel Paty) combien l’instruction est importante pour vaincre les préjugés et comment les plus grands changements sont souvent nés de petites graines plantées dans une salle de classe.

    bd.otaku Le 19/02/2021 à 18:38:15

    Le western a le vent en poupe dans le 9eme art ! Nourris au berceau des œuvres du grand Giraud, nombre de dessinateurs lui rendent hommage et revisitent le genre. Parmi eux, Tiburce Oger : il a baigné dedans adolescent et a dévoré les « Blueberry », « Comanche », et autres « Tuniques bleues » ; il fait également de la reconstitution de western et du tir à l’arme ancienne. Autant dire qu’il s’agit d’un expert ! Il publie en tant qu’auteur complet son troisième western « Ghost Kid » aux éditions Bamboo dans la collection «Grand Angle » et nous propose un album magnifique et crépusculaire.

    Avril 1896. Ambrosius Morgan est un de ces vieux cowboys comme on n’en trouvera bientôt plus. : il est relégué à la surveillance des clôtures du ranch « Double R » car, depuis l’arrivée du chemin de fer, le bétail voyage en train. Quand la relève arrive, elle lui apporte une bien surprenante lettre : une femme qu’il a connue et aimée jadis lui révèle qu’il est père et que sa fille est portée disparue près de la frontière mexicaine. Elle lui enjoint de partir à sa recherche. Il s’exécute après avoir réglé quelques vieux comptes. Le voyage s’annonce long, difficile et semé d’embûches. Un jour, empoisonné par de l’eau croupie, il croit avoir des hallucinations et voit le fantôme d’un jeune papoose (d’où le titre énigmatique de l’album).

    Un western crépusculaire et novateur

    La maquette de couverture reprend celle de son ouvrage précédent « Buffalo Runner » : on a l’impression d’avoir une vieille gravure d’époque ouvragée rehaussée d’or et de filigranes. Ça ressemble aussi à une toile de Frederic Remington ou de Charles Russell. On y perçoit l’homme perdu dans les grands espaces. Alors que le premier album contait la vie d’Edmund Fisher, tueur de bisons sur le retour, cet opus raconte la fin d’un monde. Il choisit ainsi de situer l’intrigue six ans après la fermeture officielle de la frontière quand le territoire est entièrement colonisé. Ce sont deux westerns mettant en scène des héros plus trop fringants. C’est poétique, mélancolique et beau.
    L’auteur trouve ainsi sa manière de renouveler le genre. Il fait d’ailleurs un clin d’œil à un autre maître : Ralph Meyer ; il enterre dans son album le héros croquemort vieilli d’ « Undertaker » qui s’est fait assassiner parce que son vieux fusil Henry s’est enrayé … C’est symbolique car comme les frères Maffre, Oger choisit de mettre en scène un anti héros et de bousculer quelques clichés sur l’Ouest tout en en jouant : on a les vautours, les saloons enfumés, les bordels, les notables véreux …
    La quête de Morgan peut également rappeler celle de John Wayne dans l’iconique « La prisonnière du désert ». Oger crée une véritable « road bd » : le voyage prend du temps et constitue l’un des sujets principaux de l’album à la pagination généreuse même s’il instille également mystères et rebondissements pour créer un savant mélange de suspense et de contemplatif.

    Un anti héros

    Ambrosius, « old spur » Morgan est très attachant. Il apparaît comme l’homme d’une époque révolue. Il se tient loin d’une civilisation dans laquelle il ne se reconnait plus. Il est vieillissant et trahi par son corps. Le contraste est saisissant avec le flash-back de ses amours 20 ans auparavant. Il doit mettre des lunettes pour lire le courrier qu’on lui apporte : c’est un héros fatigué.
    Le personnage du petit indien tapi dans l’ombre, muet et aux grands yeux sombres, est parfois inquiétant. Le fait que Morgan pense qu’il s’agit d’une hallucination est peut-être la projection de son remords : celui d’avoir tué et dépossédé une ethnie pour obtenir de la terre ? E tout cas cette ambiguïté est intéressante. J’aime bien aussi que Tiburce Oger mette en scène un cowboy noir Louis Deville. On n’en voit pas beaucoup dans la bd (à part « Marshall Bass ») et encore moins à Hollywood qui a totalement « blanchi » le genre lors de l’âge d’or du western.
    Malgré son aspect nostalgique, ce western est loin d’être plombant ; on y trouve beaucoup d’humour, surtout dans les dialogues, car le héros fait preuve d’autodérision et de recul sur lui-même et sur les autres.

    Un album en cinémascope

    « Ghost » Kid » s’inscrit parfaitement dans la collection «Grand Angle »car son découpage est très cinématographique et les angles de « prise de vue « saisissants. Tiburce Oger ne travaille pas en ligne claire mais avec un trait parfois tremblé et toujours dynamique plein de mouvement. On a souvent des plans inclinés, de guingois, pour mimer l’ébriété puis la maladie du héros et sa perception vacillante.
    Il prend régulièrement des pleines pages pour planter ses décors et bien séparer les différentes séquences comme le feraient des têtes de chapitres. On peut y admirer ses cieux peints en couleur directe et ses superbes paysages enneigés. Il effectue un remarquable travail sur les ombres et la lumière et sur les effets de matière aussi. Le récit est peut-être crépusculaire dans le thème mais il est « en technicolor » et éclatant de couleurs !
    Enfin - et c’est suffisamment rare pour être souligné ! - il faut aussi relever sa parfaite maîtrise de l’anatomie des chevaux : les scènes de dressage sont superbes et l’on sent bien qu’il a longtemps pu observer ces animaux (son père était éleveur et moniteur équestre). Tous ses personnages, ses animaux, ses décors sont fouillés dans les moindres détails et on a décidément ici un bel ouvrage !

    « Ghost kid » est un western qui, dans la continuité de « Buffalo Runner », laisse place au ressenti de vieux cowboys dépassés par le monde. C’est sans doute ce thème qui donne toute sa portée à cet album en lui conférant une dimension universelle : ne sommes-nous pas tous dépassés un jour ou l'autre, par la musique, la technologie ou une vision du monde qui évolue pour les nouvelles générations ? Cette road bd mélancolique dépasse alors l’anecdotique pour toucher à l’Humain en nous en mettant également plein les yeux par sa maîtrise graphique. Cela donne lieu à une œuvre splendide et marquante à découvrir absolument.

    bd.otaku Le 15/02/2021 à 14:41:55

    Une mise en page pop

    « Karmen » reprend le thème d’« Essence » de Benjamin Flao : un ange vient accompagner une âme pendant les quelques secondes qui séparent de vie à trépas. Si la vraie héroïne de l’album est Catalina, Guillem March a souhaité insister sur le côté ésotérique de l’aventure en faisant de l’ange l’héroïne éponyme de son album et en la mettant en avant sur une couverture d’un rouge claquant : rouge comme le sang qui s’écoule de la jeune suicidée, rouge comme le code, rouge comme la passion aussi. Karmen (avec un K comme Karma) est présentée dans une étonnante pose de contrition : elle ne regarde pas le lecteur et a la tête baissée comme prise en faute. Sa chevelure rose et sa combinaison de squelette donnent l’impression qu’elle porte un déguisement d’Halloween. Le rose adoucit la violence de la couleur du fond et donne du peps. Cette couverture attire l’œil. On ne sait pas trop vers quelle histoire nous allons être embarqués d’autant que la quatrième de couverture est énigmatique : elle ne montre que l’héroïne en plein vol, sur trois vignettes, entourée d’autres gens. On a donc envie d’en savoir davantage.
    La mise en page est tout aussi détonante et surprenante : styles et format des cases varient. Il y a des pleines pages et même des doubles pages qui s’affranchissent du gaufrier. Les fonds ne respectent pas la tradition non plus : ils sont souvent en couleurs. La première page est très intrigante et ressemble à un tableau de Pollock passé sous le pinceau pop d’Andy Warhol ! Elle est reprise à la 4eme. Seul le récitatif change et l’on comprend qu’on a affaire à une sorte de prologue.

    Une œuvre entre poésie et dynamisme

    Le prologue met en place des flashbacks qui seront explicités par la suite. La juxtaposition et l’ellipse pourraient perdre le lecteur mais l’on comprend qu’à chaque fois ces épisodes concernent Catalina et son ami d’enfance Xisco. L’arrivée de Karmen et son rôle sont très bien expliqués également par le raccourci : on voit Catalina assise à discuter sur les toilettes de la salle de bains et quand elle sort en compagnie de Karmen, son corps inanimé est dans la baignoire rouge de sang. Au départ, l’histoire peut paraître étrange par ce mélange des genres : l’auteur hésite entre une chronique amoureuse et une histoire fantastique. L’album est volumineux (160p) et séparé en 4 chapitres de longueur très inégale ; C’est d’ailleurs le reproche principal que je lui ferai : un déséquilibre dans la composition. La promenade à Majorque de Catalina et Karmen est trop longue et pas assez rythmée. On a l’impression que March se fait un « trip » de dessinateur au détriment de l’histoire. Les trois autres chapitres : ceux de l’introspection, de la rencontre des autres, de la résolution du quiproquo amoureux et de la confrontation de Karmen et des fonctionnaires de l’au-delà paraissent, au contraire, trop courts pour brasser tant de thèmes.
    Certains dialogues sonnent un peu creux aussi mais l’album a cependant un atout indéniable et de taille : son dessin !
    Les couleurs sont plutôt pastel. Ce qui surprend vu le thème. Les décors sont particulièrement soignés et réalistes et permettent d’accorder plus de crédibilité à cette histoire fantastique. Certaines planches deviennent abstraites. Il y a de très beaux effets de transparence et de superposition. March rend un vibrant hommage à sa ville natale : on voit Palma de Majorque sous tous les angles … et l’héroïne aussi. L’auteur réussit l’exploit de ne pas tomber dans la grivoiserie alors que Catalina se promène nue tout le temps. Les prises de vue et les perspectives alors qu’elle vole accompagnée de son ange gardien au-dessus de la ville sont très inventives.
    March a travaillé pour les comics et ça se voit dans sa façon d’accélérer ou au contraire de ralentir le mouvement. Il mêle poésie et dynamisme. Il aurait été impossible de publier ce roman graphique en noir et blanc tant la couleur (en collaboration avec Tony Lopez) est importante pour le ressenti du lecteur. Les fonds multicolores permettent d’isoler les séquences « fantastiques » tandis que le fond blanc ramène les lecteurs dans la réalité. Les couleurs joyeuses permettent également de donner une tonalité optimiste voire « feel good » à l’ensemble.

    Portrait d’une génération perdue

    Je ne suis pas particulièrement fan du personnage de Karmen. Son côté frondeur, iconoclaste est un peu trop appuyé dans ses dialogues et ses attitudes à la limite du scatologique parfois. L’ange de Wim Wenders dans « les ailes du désir » avait bien plus de classe ! Mais en revanche j’ai bien aimé la description de Catalina. Sa présentation est assez subtile : elle apparaît réservée, inhibée et malheureuse et égocentrique…plutôt antipathique au fond. Karmen la « débloque » lors de leur vol au-dessus de la ville : elle s’émancipe en s’affranchissant par son invisibilité du regard des autres et en devient plus légère au propre comme au figuré ! Mine de rien l’auteur en dit beaucoup sur une jeunesse qui vit une situation précaire (Cata habite en colocation par défaut car elle « ne trouve que des contrats de merde »), sur la désocialisation, la dépression, la difficile mutation vers l’âge adulte et le besoin d’être à l’écoute les uns des autres.

    C’est donc une œuvre un peu brouillonne, qui aurait gagné à être élaguée ( tandis que son carnet graphique aurait lui tout intérêt à être plus fourni : 3 pages c’est mince !) mais qui fait preuve de beaucoup d’inventivité surtout au niveau du graphisme. On espère que ce coup d’essai se transformera en coup de maître au prochain album. En tous cas, le potentiel est là !

    bd.otaku Le 27/01/2021 à 21:18:24

    aurent Galandon – qui ne s’intéresse pas pour la première fois aux médias comme en témoigne "Interférences" son album sur le mouvement des radios libres - avait depuis quatre ans le projet d’essayer de mettre en images le moment où Orson Welles adapte « le meilleur des mondes » de son homonyme H.G Wells sous la forme d’un faux bulletin d’information en octobre 1938 et provoque la panique en annonçant l’attaque de la terre par les Martiens. Il s’allie pour cela avec Jean-Denis Pendanx et nous propose "A fake story" aux éditions Futuropolis.

    Si l’expression « fake news » a été malheureusement très popularisée ces quatre dernières années par un président américain qui l’a mise à toute les sauces, on (re) découvre grâce à cet album qu’elle date en fait de près d’un siècle. Mais le scénariste ne voulait pas se contenter de l’anecdote de la pièce radiophonique de Welles, l’un des premiers « hoaxes » (canular) de l’histoire des médias, et lui ajoute une dimension sociale et policière.

    En effet, on apprend que ce fameux soir, non loin du soi-disant lieu d’atterrissage des Martiens Grover Mills, a eu lieu un crime familial : un homme paniqué à l’idée de l’invasion extraterrestre aurait décidé de tuer sa femme et son fils avant de se donner la mort. Le jeune garçon a été recueilli par un automobiliste alors qu’il errait blessé et est actuellement entre la vie et la mort. La toute jeune radio CBS qui a diffusé l’émission a une épée de Damoclès au-dessus de sa tête : si le CSA de l’époque - « la commission fédérale de communication » - a vent de cette affaire et si sa responsabilité est prouvée, il lui faudra cesser d’émettre… le vice-président de la station contacte alors leur ancien journaliste vedette, Douglas Burroughs, devenu romancier. Il le dépêche sur place pour tirer les choses au clair. Burroughs devra faire équipe avec le shérif du coin qui n’a guère envie de fouiller la vie de ses administrés et essayer de freiner au contraire Aretha Miller, jeune journaliste ambitieuse de la feuille de chou locale, et la convaincre de ne pas divulguer trop vite ses scoops…

    Le lecteur est très rapidement mis dans la position de l’enquêteur et constamment invité à revenir sur ses impressions, à relier des épisodes apparemment disparates, et à effectuer finalement une relecture pour assembler les pièces du puzzle. La séquence inaugurale est très représentative du reste de la narration. On a une espèce de prologue de six pages qui montre des personnages et des lieux sans lien apparent entre eux si ce n’est la présence de postes de radios qui diffusent l’émission d’Orson Welles dont le texte est restitué dans son intégralité. Or, a posteriori, le lecteur comprend que ces longues cases « strips » qui font penser à un générique de film présentent ce qui s’est réellement passé cette nuit là de façon fragmentaire.

    Le scénario est captivant ; Galandon fait monter la tension à travers le compte à rebours (l’enquêteur ne dispose que de 72 h avant que l’affaire ne soit donnée au FBI) et le huis-clos de Grover Mills. Il suscite également l’empathie du lecteur en faisant de Burroughs un être profondément humain idéaliste désabusé qui a cessé son activité de journaliste à la suite d’un événement traumatisant - que je vous laisserai découvrir- qui transforme l’album en critique sociale et sociétale. Les personnages sont tous très bien campés par le trait réaliste de Pendanx et les ambiances fort bien rendues dans les variations de sa palette chromatique. Certaines scènes sont insoutenables de cruauté par leur sens de l’ellipse et les monstres ne sont pas ceux qu’on croit… La couverture prend ainsi tout son sens : doté d’un masque à gaz, le jeune Ted ressemble à un extra-terrestre aux yeux luminescents et exorbités : ce qui devrait protéger -le masque- devient menaçant tout comme les personnes censées être piliers de l’ordre (mère, pasteur et police) peuvent se révéler complices ou prédateurs. Il y a quelque chose de pourri au royaume de Grover Mills… Dans cette vision au scalpel, loin de "l’American dream", les auteurs révèlent petit à petit les faux semblants de la société américaine. Cela nous interpelle car les thèmes évoqués (le racisme et la manipulation médiatique) sont hélas plus que jamais d’actualité. Les deux auteurs malgré une reconstitution sans faille de l’époque (ah la précision des différents postes de radio et combinés téléphoniques !), une colorisation qui rappelle souvent les premières photos couleurs, et des cadrages qui rendent hommage aux grands du photoreportage américain (Dorothea Lange, Walter Evans ou Esther Bubley entre autres) s’amusent donc à dresser des parallèles avec notre époque.

    Ainsi, au premier abord, il me semblait que le protagoniste avait une ressemblance avec Laurent Galandon (sans lunettes et avec quelques années de plus) mais J-D Pendanx révèle en interview qu’il s’est inspiré pour son personnage du bédéiste Christian Cailleaux. Le héros est de toute façon apparenté au monde de la fiction : il est romancier et raconteur d’histoires. Alter ego des deux auteurs, il nous transporte dans un monde où le mensonge permet, comme le disait Welles dans F for fake, d’atteindre la vérité. Le titre complet de l’album est "A fake story d’après le roman de Douglas Burroughs". Alors qu’est-ce que désigne le « fake story » (histoire bidon) en question : l’émission de Welles ? Le battage médiatique qui a suivi et qui rendait l’émission responsable de tous les maux ? Les alibis des personnages ? l’Histoire américaine et sa pseudo égalité au temps où règnent encore ségrégation et justice à deux vitesses ? l’histoire que nous lisons adaptation supposée du roman que Burroughs aurait tiré de son enquête ? Tout cela sans doute…

    Cette vertigineuse mise en abyme et également l’ajout d’une « galerie de mystifications » à la fin de l’album où Nixon, Pinochet, Brejnev côtoient la guerre du Vietnam, une élection de Miss, un film de gangsters et un concert de rock créent un parallélisme osé en soulignant que la frontière entre réel et fiction est très mince, que le politique est autant mis en scène que le divertissement, et en reprenant l’aphorisme shakespearien du théâtre du monde. Pendanx et Galandon invitent ainsi le lecteur à la vigilance et à l’esprit critique… et nous rappellent une règle de base du journalisme : toujours vérifier ses sources et les croiser !

    Un album intelligent, incisif, engagé, passionnant par son habile mélange de documentaire et d’enquête policière et mis en scène de main de maître : à lire et à relire !

    bd.otaku Le 18/01/2021 à 20:03:11

    « Fleur de tonnerre » ce n’est pas l’un des jurons fleuris dont le Capitaine Haddock a le secret mais le titre d’un roman du non moins truculent Jean Teulé paru en 2013. Cette biographie romancée inspirée de l’histoire réelle d’Hélène Jegado, la plus grande tueuse en série de l’histoire de France, a bénéficié en octobre dernier d’une adaptation en bande dessinée par Jean-Luc Cornette et Jürg aux éditions Futuropolis. Ont-ils réussi à rendre le ton si caractéristique de l’artiste entre « true crime » et humour grinçant dans leur one shot de près de 120 p ?

    Les œuvres de Jean Teulé ont décidément la côte auprès des bédéistes. « Fleur de Tonnerre » est la septième adaptation de l’un de ses romans et deux autres sont en chantier. Sans doute parce qu’il a commencé lui -même dans le 9eme art et que ses livres sont séquencés et rythmés comme des albums et très visuels dans leur style. Il a fait du roman historique son fonds de commerce et, après Le Moyen Age de « Je, François Villon » , la Renaissance de « Charly 9 » ou d’ « Entrez dans la danse », le XVIIe siècle du « Montespan », il s’est intéressé à des faits divers du XIXe : le drame de Hautefaye dans « Mangez-le si vous voulez » et, ici, l’histoire d’une enfant bretonne fascinée par le personnage légendaire l’Ankou et le pouvoir des plantes et des poisons qui commence sa carrière à huit ans en assaisonnant la bouillie de blé noir de sa génitrice avec de la belladone et va durant près de quatre décennies tuer des dizaines de ses contemporains sans raison apparente.
    Au départ, le duo Cornette et Jürg, qui avait déjà œuvré sur « Ziyi » paru aux éditions Scutella en 2013, souhaitait adapter « Mangez-le si vous voulez » mais ils se heurtèrent au refus de nombreux éditeurs effrayés par la noirceur du propos. Ils reportèrent donc leur choix sur « Fleur de Tonnerre » rendu plus acceptable par la distanciation introduite par l’humour dont fait preuve le romancier au fil du texte.
    On y retrouve ainsi les anachronismes langagiers à double sens chers à Teulé : Hélène conseille par exemple à ses clients de goûter son gâteau « trop mortel » et surtout le duo comique des perruquiers normands. Ces derniers croisent, au fil des décennies, le chemin de l’héroïne éponyme et ne cessent de faire sourire le lecteur grâce à leurs silhouettes de Laurel et Hardy, leurs avanies, leurs propos dignes de Bouvard et Pécuchet, et finalement grâce à leur « acculturation » car ils finissent plus bretonnants que les Bretons ! Cette dimension comique est l’une des forces de l’album car, contrairement au film homonyme de Stéphanie Pillonca, il conserve le mélange des genres. C’était d’ailleurs la seule exigence manifestée par Teulé auprès du tandem d’auteurs.
    Mais comme le romancier et la réalisatrice, ils gardent également la profondeur du personnage principal. Contrairement à deux autres albums consacrés à l’empoisonneuse -« Hélène Jegado » de Berthelot et Moca paru chez L’Apart en 2013 et « La Jegado » de Keraval et Monnerais paru aux éditions Locus Solus en 2019 - qui la dépeignent come folle et laide telle qu’elle apparait à son procès, le « Fleur de Tonnerre » de Teulé, Jurg et Cornette s’attache à la fillette puis à la jeune femme. Ils arrivent à nous faire éprouver empathie et presque fascination d’abord parce que l’héroïne est dessinée comme une belle jeune femme, une « sirène » irrésistible, ensuite parce qu’elle est présentée comme une victime de son milieu socio-culturel : enfant d’une mère peu aimante qui la rabroue sans cesse et la terrorise à l’aide de légendes, elle est élevée dans la peur et dans un milieu rude. Les épisodes de Notre dame de La haine de St Yves de vérité ou des naufrageurs, si violents et invraisemblables qu’ils paraissent, sont pourtant véridiques et montrent bien comment le milieu étouffe et suscite la folie. Enfin, Hélène est également décrite comme capable de sentiments : elle tombe follement amoureuse, tente même de mettre fin à ses jours, et dans une superbe scène se montre même charitable en abrégeant les jours d’un vieil instituteur fatigué de la vie.
    La couverture montre d’emblée la richesse du propos : une jeune fille blonde regarde dans notre direction avec un air sévère. Elle ne ressemble en rien à l’image traditionnelle qu’on a de la Bretonne : pas de coiffe blanche de dentelle empesée mais une épaisse jupe, un tablier de domestique et une cape noire à capuchon. Autour d’elle le paysage paraît menaçant : flots houleux, rochers abrupts, ciel rouge de tempête aux nuages noirs et menhir semblable à une pierre tombale. Quelques fleurs au premier plan pourraient donner un côté bucolique mais il s’agit de scabieuses, appelées également « fleurs des veuves » ou « fleurs de tonnerre » et réputées pour leurs vertus dangereuses. Ainsi un paysage bucolique et champêtre devient menaçant et une fillette, incarnation de l’innocence, apparaît finalement comme celle de la mort puisque son expression et sa cape évoquent la grande Faucheuse... Les pages intérieures sont tout aussi réussies on y trouve de superbes pleines pages telle la page inaugurale. Le dessin peut se déployer car le gaufrier n’excède pas les six cases et on a souvent de grandes vignettes magnifiquement composées. L’œuvre est divisée en chapitres introduits par des médaillons qui reprennent des détails bretons : calvaires, statues, village et soulignent encore une fois l’importance du milieu. Si l’héroïne est magnifiée, on y trouve également une belle galerie de tronches et de trognes qui redonnent bien le style enlevé de l’auteur. L’album est par ailleurs réalisé en tons d’ocres et de sépia ravivés de rouge par endroits. Cette bichromie évoque les gravures du XIXe et montre d’emblée la complexité de l’œuvre et le mélange des genres : la palette est en effet à la fois sombre et lumineuse, chaleureuse et froide…

    L’album est donc une vraie réussite tant sur le plan du découpage que du dessin. Il restitue parfaitement le côté tragi-comique du récit initial et l’on pourrait même dire qu’il excède parfois son modèle car il est finalement plus rythmé que l’œuvre originale dans laquelle les crimes avaient un côté répétitif. « Fleur de Tonnerre » : un roman graphique garanti sans arsenic mais plein de saveurs !

    bd.otaku Le 01/01/2021 à 10:17:11

    Cet ouvrage monumental de 472 pages concocté par le duo de scénaristes Alcante et Bollée et le dessinateur Rodier a demandé quatre ans de travail à ses trois auteurs et correspond à une série de dix albums ! Il est sorti en 2020 aux éditions Glénat pour commémorer le 75e anniversaire de la double attaque sur Hiroshima et Nagasaki.

    Il se compose d’un prologue, de quatre chapitres séparés par une page de titre, et d’un épilogue soit 441 p de bd pure. Il y a aussi un long paratexte : 3 p de bibliographie et 30 pages de postfaces évoquant les raisons qui ont poussé chacun des auteurs à prendre part à ce projet fou. Devant l’épaisseur de l’album et l’aridité apparente du sujet, on pourrait être rebuté. On aurait tort…

    Comme nous l’explique l’une des trois postfaces. Alcante a visité le mémorial d’Hiroshima quand il était enfant. Il y a vu une ombre sur le mur d’une banque, seul vestige d’un homme volatilisé par le souffle de l’explosion ( comme on le voit aussi dans « Hibakusha » d’Olivier Cinna et de Tilde Balboni). Cela l’a profondément marqué et il a eu envie de retracer l’enchaînement des événements scientifiques, militaires et politiques qui avaient mené à cette tragédie et relate donc les douze années de tractation et de recherches l’ayant précédé.

    C’est passionnant de bout en bout ! Ils ont orchestré cela comme un thriller : la fin est connue dès le départ mais ils vont nous expliquer QUI (les instigateurs, les chercheurs, les détracteurs, les victimes), COMMENT et POURQUOI (officiellement la capitulation du Japon pour aboutir à la fin du conflit mais pas seulement …)

    Il était une fois la bombe

    Les deux scénaristes se sont énormément documentés (voir la bibliographie en fin de volume) : ils évoquent le projet Manhattan mais également les travaux des Russes, des Allemands, des Anglais et même des Japonais. C’est d’ailleurs ce qui va créer un certain suspense : comment les Américains vont-ils gagner cette course contre la montre ? On a un thriller politico-scientifique qui tient autant du documentaire que de la série télévisée avec ses arcs narratifs multiples.

    Certains aspects méconnus de l’aventure sont aussi mis en évidence comme par exemple les expériences sur les cobayes humains pour tester les dangers de la radioactivité, les essais pour la bombe dans une salle de squash en plein centre de Chicago, l’espion russe de Los Alamos, le commando allié qui va chercher l’eau lourde en Norvège, le naufrage de l’USS Indianapolis. Tous ces épisodes sont véridiques et incroyables à la fois ! Les auteurs avaient pour ambition d’écrire un livre de référence, et c’est le cas. C’est précis historiquement et en même temps compréhensible scientifiquement.

    La narration est très fluide. Il y a peu de flashbacks. L’ensemble est globalement raconté de façon chronologique pour souligner la course à l’armement et contre la montre des différentes puissances.

    Un style épuré et inventif entre comics, franco-belge et partition musicale

    Le dessin est en noir est blanc. Cela s’imposait sans doute pour gagner du temps de réalisation mais sied également à la gravité du propos et au côté documentaire de l’album. Ainsi les beaux encrages de Denis Rodier sont mis en relief. On remarque également de très beaux jeux d’ombre et de lumière. Les planches sont imprimées à bord perdu ce qui permet d’apprécier encore mieux le graphisme.

    Le style est semi classique : c’est du francobelge mâtiné de comics américain ; le dessin est fort bien documenté tant au niveau des personnages ayant historiquement existé qui sont très reconnaissables qu’au niveau des décors : la vue du dessus d’Hiroshima dans les années 1940 est superbe et on la garde en tête pour mesurer tous les dégâts causés par la bombe ; Los Alamos est très bien reconstituée également. On notera enfin que le souci de précision a été porté jusqu’à avoir des consultants scientifiques pour vérifier la bonne disposition du matériel lors des essais.

    Mais trop de technicité aurait pu être assommant : de nombreux débats scientifiques et des conversations téléphoniques sont mis en scène. Pour éviter un côté répétitif, Rodier varie la composition et place des digressions artistiques et des respirations graphiques avec de superbes pleines pages. L’album est très composé : outre les interventions récurrentes de l’Uranium, on remarque des leitmotive visuels qui ponctuent la narration : un motif circulaire (lune, horloge, roue de voiture …) qui permet de lier des séquences entre elles et bien sûr le motif iconique du champignon atomique que l’on retrouve sur le panache de fumée d’un bateau ou dans le jaune d’œuf du petit déjeuner de Roosevelt ! Parfois l’écriture graphique de Denis Rodier s’apparente à une partition musicale avec ses répétitions et ses contrepoints. Ce qui m’a le plus frappée c’est le montage parallèle entre les tableaux muets de la destruction d’Hiroshima et ce que faisaient au même moment les acteurs du projet Manhattan : on voit d’un côté l’horreur des corps qui brûlent et de l’autre la frivolité (Groves qui joue au tennis) ; l’atrocité est d’autant plus soulignée que le cri de joie de Groves « on l’a fait, on l’a réussi » apparaît en voix off sur une image des victimes calcinées. Les scènes muettes, véritables tableaux de l’Apocalypse, sont très fortes. On a l’impression de faire partie des victimes, d’être momentanément devenu sourd après l’explosion et en état de sidération. C’est à la fois très dur, très sobre et très efficace.

    Un refus de la sécheresse historique et du manichéisme

    Les personnages ne sont pas des héros de fiction et pourtant ils ont des destinées hors du commun. On s’attache au début du livre au hongrois Leo Szilard et à l’italien Enrico Fermi qui sont les deux scientifiques à l’origine du projet Manhattan. Ils partent aux USA poussés par la politique antisémite de leurs pays. Szilard pousse au début pour la bombe afin d’en faire une arme de dissuasion contre les Allemands mais quand il comprend que les USA n’en ont pas besoin pour gagner la guerre il fera tout pour qu’elle ne soit pas utilisée. Dans l’autre camp, on peut se demander si par conviction pacifiste (c’est du moins le doute que laissent planer les scénaristes) Werner Heisenberg n’a pas tout fait pour saboter l’avancée allemande. Les personnages permettent donc de mettre en scène la question : que peut-on accepter pour faire progresser la science ?

    Alcante et LF Bollée mettent aussi en scène les militaires et politiques qui ont encadré le projet. Le narrateur de l’œuvre, l’Uranium, une sorte de dieu-démiurge qui instaure à chacune de ses interventions une dimension de tragédie à la manière d’un chœur antique est l’une des seules inventions de l’album. Certains pourront trouver cela un peu trop décalé ; j’ai bien aimé. Je trouvais que cela conférait une grandeur épique et un côté littéraire au récit.

    Les autres personnages fictionnels sont les membres de la famille Morimoto et la Japonaise et sa petite fille. C’est une vraie réussite. D’abord parce que cela évitait le manichéisme et un aspect propagande (on montre autre chose des Japonais que les kamikazes fanatisés) ; ensuite parce que cela suscite l’empathie et l’identification ; enfin parce que cela souligne les horreurs de la guerre tant par la destinée des fils que par celle du père. Ce dernier devient « le civil inconnu » : c’est lui qui est assis sur les marches de la banque et dont l’ombre hante à jamais ses murs et le mémorial. De même, pour avoir visité le dôme du Genbaku -à un âge plus avancé que celui d’Alcante mais en ayant été tout aussi marquée- j’ai été très émue de voir le tricycle enfantin du petit Shin Tetsutani tordu sous l’effet des déflagrations qui se trouve au musée d’Hiroshima mis en scène dans une saynète : on voit Naoki Morimoto l’offrir à une fillette. Cette dernière confectionne mille grues pour exaucer un souhait (que son père revienne) comme le faisait la jeune Sadako Sasaki pour recouvrer la santé alors qu’elle décéda de leucémie des suites des irradiations. Shin et Sadako sont devenus des héros nippons de littérature de jeunesse et l’incarnation des petites victimes d’Hiroshima. Grâce à « La Bombe », leurs destinées trouvent dorénavant un écho auprès du public occidental et c’est extrêmement touchant.

    « La Bombe » est donc à la fois un livre de référence, une fresque historique humaniste qui évité l’écueil du manichéisme, une œuvre mémorielle et vulgarisatrice. Essentielle et marquante comme le furent « Maus » et « La guerre d’Alan », elle est à mettre entre toutes les mains.

    bd.otaku Le 27/12/2020 à 09:50:44

    Dans « Anaïs Nin sur la mer des mensonges », Léonie Bischoff met à l’honneur une écrivaine et diariste en avance sur son temps dont la simple évocation laisse flotter comme une odeur de soufre ! Fascinée par son journal depuis son adolescence, l’autrice portait ce projet depuis huit ans et il lui a fallu travailler dessus deux ans à plein temps pour le réaliser. Elle choisit de ne pas proposer une biographie exhaustive mais de se concentrer sur un moment clé : celui des années 1930, à Paris, quand Anaïs cherche à s’’accomplir en tant qu’auteur et qu’elle rencontre Henry Miller. Il s’agit donc de ses années de formation quand elle va s’affirmer en tant que femme et devenir une précurseure du polyamour.

    Une œuvre poétique

    Le titre à lui seul est magnifique. Il est poétique et renvoie à la dimension littéraire de l’ouvrage par son sujet et par son écriture. Il est expliqué dans la citation qui se trouve sur la 4eme de couverture : « Chaque homme à qui j’ai fait lire mes textes a tenté de changer mon écriture. Ecrire comme un homme ne m’intéresse pas. Je veux écrire comme une femme. Je dois plonger loin de la rive pour trouver les mots … sous la mer des mensonges .. .». Ainsi il lie intimement la vie (les rencontres avec les hommes) et l’art (l’écriture) : la voie et la voix. « La mer des mensonges » désigne les multiples mensonges à la fois écrits (fantasmes) et réels qu’invente Anaïs pour pouvoir mener plusieurs existences parallèles et qui vont parfois la faire voyager, parfois l’amener au naufrage. Anaïs Nin était fascinée par les bateaux (elle a même habité sur une péniche) et Léonie Bischoff fait d’elle un esquif : elle a rompu les amarres à cette période de sa vie mais elle ne dirige rien. Elle est perdue et ballotée par des vents contraires … Les pages de garde reprennent le motif de la houle. On retrouve l’allégorie du bateau dans nombre des vignettes.

    Léonie Bischoff use d’images tout au long de son roman graphique. Dès la couverture, elle montre la dualité du personnage : la jeune femme de la bonne société à la coiffure sage et la robe des années 1930 qui protège son journal intime et le double, immergé sous la mer, qui ouvre son journal comme une boîte de Pandore et ressemble à une vestale grecque à la longue chevelure. Ce qui est affiché et ce qui est caché, ce qui est expurgé et ce qui ne l’est pas : les deux versions du journal sont ainsi matérialisées.

    Il y a sept chapitres de longueur inégale séparés par des pages très sobres métaphoriques : elles arborent chacune un élément lié soit à la métamorphose et à l’éclosion soit à la féminité et soulignent la dimension d’émancipation du récit.

    Un récit d’émancipation

    Depuis que son père a quitté sa famille, Anaïs écrit son journal qui la console et lui permet de s’analyser. Ses journaux devrais-je dire puisque Léonie Bischoff nous explique que l’écrivaine a créé deux versions de ses journaux intimes : une édulcorée qu’elle donne à lire à son mari et la première mouture où elle dresse une représentation sans fard de ses relations et pensées intimes. La version non expurgée n’a été publiée qu’après le décès d’Anaïs et d’Hugo ; l’autrice s’appuie sur cette dernière comme elle se sert également beaucoup de la correspondance entre Henry Miller, June et Anaïs. Elle a repris beaucoup de citations et en a reformulé légèrement d’autres.

    La narration est classique et efficace. Elle joue des temporalités au fil de l’introspection que l’héroïne éponyme fait d’elle même : on découvre sa vie de femme mariée, sa vie d’autrice, son enfance, ses relations aux hommes de sa vie et son rapport à la sexualité et à son corps mais c’est toujours fluide et lisible. L’autrice distingue grâce à des couleurs différentes les récitatifs d’Anaïs et ses monologues intérieurs (présentés sous forme de dialogues avec son double) des dialogues proprement dits. Les premiers sont sur fond jaune, les autres sur fond blanc. Et de nombreuses pages sont muettes car le graphisme se suffit à lui-même.

    Même dans la période restreinte évoquée dans l’album, il lui a fallu faire des choix pour donner une cohérence thématique : ainsi, même si Anaïs rencontre Antonin Artaud à l’époque, il n’en est pas question dans l’album car cette rencontre ne s’inscrit pas dans les thématiques de l’émancipation et de la formation. Lorsque le livre commence, l’héroïne est encore très incertaine, en devenir, mais petit à petit, elle s’affirme à travers ses lectures et ses rencontres et parvient à l’épanouissement.

    Le récit est bien évidemment centré sur Anaïs. Les autres personnages sont perçus par son prisme : Ainsi son père est littéralement vu comme un soleil (un astre remplace sa tête) ; quand ils sont en vacances ensemble, il parait jeune et d’une belle prestance ; quand elle le revoit à Paris quelques jours plus tard, il a perdu de sa superbe et ressemble à un vieillard. Or, c’est seulement son regard sur lui qui change. Cette subjectivité hyperbolique se perçoit également dans le portrait qui est fait de Miller qui, avec ses petites lunettes et sa grosse bouche de travers, est loin d’être un Apollon mais est présenté comme un géant dans le paysage car il la subjugue lors de leurs discussions intellectuelles.

    Anaïs est complexe. Elle veut vivre sans tabous et tester toutes les formes de sexualité : elle couche donc avec ses analystes, son cousin homosexuel Eduardo, a des expériences saphiques avec June Miller et des relations incestueuses avec son père tout en restant amoureuse de son mari Hugo. Elle est paradoxale : fragile, incomprise d’un côté, machiavélique et destructrice de l’autre. Elle vampirise un peu ceux qui l’entourent comme le montre la planche où Miller et elle épinglent June comme des taxidermistes pour nourrir leur œuvre.

    Sa dualité est formidablement marquée par le thème du double présenté en couverture. Il représente à la fois son « ça » qui l’encourage à l’exploration et également le journal caché à qui elle s’adresse comme à une sœur jumelle. L’Anaïs « officielle » est dessinée de façon épurée sans ombrage alors que le double a beaucoup plus de matière comme pour figurer sa part d’ombre. Parfois on les voit rapprochées l’une de l’autre, en symbiose, parfois éloignées spatialement : tout cela matérialise les tiraillements de l’héroïne.
    Attention tout de même à ne pas mettre cet album dans toutes les mains : c’est une belle affirmation de soi mais qui passe parfois par des canaux radicaux : outre l’adultère, on a un avortement à un stade très avancé de la grossesse et un inceste peut-être fantasmé ou pas … Léonie Bischoff joue avec des faits avérés et d’autres qui le sont moins. Elle nous fait naviguer, nous lecteurs, dans un monde étrange, dans la psyché d’Anaïs …

    Un graphisme sensuel

    Pour dépeindre la vie de la jeune artiste, la dessinatrice a utilisé des crayons « rainbow color » à la mine multicolore aux dominantes vert-bleu-pourpre. Elle ne savait jamais quel en serait exactement le rendu et c’était parfait pour la description d’un personnage déroutant. Le grain est particulier aussi, on peut jouer sur l’épaisseur du trait ou la transparence avec les pigments et donc lui donner de la sensualité ou au contraire un côté épuré.

    Son trait tout en courbes est également très sensuel. Léonie Bischoff établit graphiquement l‘équivalent des métaphores de la romancière en développant des motifs floraux, végétaux et animaux très Art Nouveau. Dans plusieurs séquences oniriques, l’autrice délaisse le figuratif et livre des planches presque surréalistes.

    Les scènes érotiques sont traitées avec légèreté et dans des motifs floraux récurrents. Ils évoquent la pulsion de vie, la montée de sève, le plaisir. Les seules qui tranchent sont les planches décrivant l‘inceste : elles sont comme mises à distance sur fond noir et m’ont fait penser à ces cartes à gratter que nous avions à l’école, sur lesquelles nous gravions un dessin laissant apparaître la couleur sous la couche d’encre noire.

    Les vignettes sombres et chargées alternent avec d’autres très claires et dépouillées. La mise en page est très variée. Avec parfois des pleines pages, d’autre fois un découpage en bandes et cases de différents formats. Des incrustations et de superpositions aussi. Les cases -quand il y en a- sont tracées à main levée ; elles gardent donc un côté mouvant et dynamique. Chaque page est une surprise ! Le livre en soi est très beau avec une couverture à revers en canson grammé, un papier épais même, seul bémol, si j’aurais cependant aimé un format plus grand pour mieux apprécier les superbes dessins.

    Cette biographie nous donne un portrait de femme élégant et complexe. Avec force inventions graphiques mais sans jugement moral. Comment faire pour trouver sa place dans un monde d’hommes, comment obtenir le respect, comment s’épanouir malgré les diktats sociaux ? comment trouver sa voie et sa voix ? C’est ce qui a passionné Léonie Bischoff pour son deuxième album solo. L’ouvrage interpelle le lecteur par sa beauté mais aussi par son actualité.

    bd.otaku Le 15/12/2020 à 09:15:05
    L'Âge d'or - Tome 2 - Volume 2

    Fin 2018, le duo Roxane Moreil et Cyril Pedrosa déboulait dans le paysage de la bande dessinée avec le premier volume du diptyque : « l’Age d’or ». Le dessinateur quittait l’univers de ses récits habituellement intimistes voire autobiographiques pour se mettre au service du scénario de la libraire Roxane Moreil qui faisait ses débuts dans le 9eme art. Ils y réinterprétaient le thème de l’utopie politique dans un univers médiéval fantastique revisité haut en couleurs dans un album de plus de 230 pages.
    Deux ans plus tard arrive enfin la suite de ce récit multi primé toujours dans la collection « Aire libre » des éditions Dupuis.

    Il était une fois une princesse écartée du royaume par sa mère et l’infâme régent Vaudémont au profit de son frère au moment de son accession au trône. Tilda, tel est son nom, accompagnée du fidèle seigneur Tankred et de son protégé Bertil se lançait alors dans une formidable épopée pour reconquérir son pouvoir usurpé. Elle découvrait ses sujets mourants de faim et décidés à en découdre. La révolte grondait, en effet, nourrie par la diffusion d’une curieuse légende : celle de l’Age d’or, un âge perdu durant lequel les hommes vivaient libres et égaux sans servage et que le peuple comptait bien restaurer. Le second tome s’ouvre sur une ellipse temporelle, in medias res : plusieurs années se sont écoulées, la princesse est devenue une chef de guerre et grâce au trésor d’Ohman a monté une armée. Elle assiège le château de son frère pour reconquérir son trône tandis que dans les provinces, les insurgés menés par Bertil et Hellier s’organisent. Tilda est obnubilée par sa quête et n’épargne personne : les populations sont affamées et son armée épuisée. Parviendra-t-elle à mener à bien son projet sans y perdre son âme ?

    La brusque rupture narrative avec le premier tome en désarçonnera plus d’un mais elle a aussi pour mérite d’instaurer du suspense en retardant les réponses aux questions que se posait le lecteur à la fin du tome 1 : qu’est devenu le coffre et son contenu ? Comment Tilda s’en est-elle tirée ? A-t-elle revu Bertil ? tout en nous plongeant directement au cœur de l’action et des batailles.
    Ce deuxième tome est encore plus spectaculaire que le premier. Il s’ouvre sur de superbes pages de garde dans les tons bleu-gris (qui sont reprises sur la jaquette de l’édition de luxe) mettant en scène Tilda se lançant à l’attaque du château et galvanisant ses troupes. On a l’impression d’être dans la tapisserie de Bayeux avec cette double page muette dans laquelle le personnage principal se déplace d’un bord à l’autre en étant reproduit plusieurs fois. On pense également aux tableaux de batailles de San Romano de Paolo Ucello à cause des perspectives linéaires utilisées pour les lances et les oriflammes. Ces pages sont suivies d’une séquence tout aussi tumultueuse : on y voit un navire sur des flots déchaînés bravant la tempête et un temps cataclysmique pour débarquer un mystérieux passager encapuchonné qui se livre à une périlleuse ascension et pénètre dans un passage souterrain sous le château. Puis l’on retrouve notre chœur antique -comme dans le premier tome - avec les personnages de Pou de Vigne et de Petit Paul qui commentent l’action du haut des fortifications.
    C’est le décor du château qui relie finalement des séquences a priori disparates et qui par une fabuleuse économie de moyens (narratifs, pas graphiques !) pose d’emblée les enjeux. On a une triangulaire de pouvoirs : d’un côté les usurpateurs, de l’autre Tilda, et enfin les insurgés puisque le passager n’est autre que Bertil ! Ces premières séquences se déroulent en nocturne, comme si d’emblée Pedrosa voulait nous montrer qu’il n’applique pas simplement les recettes qui ont fait le succès du premier opus : des couleurs flamboyantes presque fauvistes. Il se renouvelle et donne à voir une ambiance lourde et anxiogène grâce aux couleurs sourdes. L’âpreté et la dureté de cet univers sont également soulignées grâce à l’incrustation des flocons qui créent un effet de matière et semblent envahir les pages.

    L’atmosphère est ainsi bien plus sombre comme le souligne la couverture de l’édition classique : on y voit une Tilda aux yeux exorbités portant l’armure qu’elle voyait sur son reflet, double maléfique, dans le lac sur la couverture du tome 1. Elle a une lame ensanglantée, semble menacer petit Paul et n’est éclairée que par les couleurs de l’incendie du beffroi qui révèlent aussi son campement en contrebas du château. La palette dominante est un camaïeu de rouges violacés, couleurs de la violence et du sang.
    Si au moment de la réalisation du premier tome Roxane Moreil avait participé à la conception de l’expo sur les femmes autrices de bd à la maison Fumetti à Nantes et s’était posée, à cette occasion, la question de la représentation des femmes en bande dessinée ; si elle s’inscrivait dès lors dans le courant actuel en bande dessinée de donner une place de premier plan à une héroïne et de ne plus en faire un simple faire valoir sexualisé du héros masculin ; dans ce deuxième volet, les deux scénaristes – Cyril Pedrosa ayant participé à l’écriture du diptyque- vont encore plus loin. Tilda devient complexe, et n’est pas forcément hyper sympathique. Ils jouent avec les stéréotypes et les attentes du lecteur qui pensait en voyant la jeune femme victime et naïve qu’elle était forcément bonne. C’est l’un des intérêts principaux de l’œuvre : montrer un personnage humain avec ses failles et réfléchir sur la soif de pouvoir.
    Le pouvoir corrompt : c’est ce que semble représenter la tache qui s’étend sur le visage de Tilda et sur celui de son frère et qui apparaissait déjà sur le cadavre du feu roi quand Tankred venait lui rendre ses derniers hommages. L’envie brûle et peut détruire. Ici Pedrosa, aidé de Joran Téguier et Marie Millotte, pousse encore plus loin le curseur dans la surprise chromatique : on a un feu d’artifice de couleurs pop, saturées presque psychédéliques à chaque fois que le mystérieux coffre entre en jeu pour en montrer toute la puissance et la possible nuisance. Tilda est devenue tellement obsédée et enivrée par le pouvoir que son physique s’en est trouvé transformé : elle est presque laide, ne supporte plus la contradiction, renie même ses plus fidèles alliés et passe du côté obscur de la force ! Son salut viendra d’un personnage auquel on ne s’attend pas … et d’un livre.

    En cette époque actuelle, troublée et presque obscurantiste, je trouve particulièrement savoureux (mais Roxane Moreil n’est pas libraire pour rien !) que l’objet magique et salvateur dans cette saga soit un livre dépositaire de la mémoire. Cette mise en abyme me paraissant le plus bel hommage qui soit à la littérature et à la culture. Le scénario a connu seize versions différentes, l’ensemble du diptyque a demandé cinq années de labeur mais cet investissement se perçoit au fil des presque 500 pages qui nous emportent, nous bouleversent et nous surprennent. Chaque case de « l’Age d’or » est une nouvelle enluminure. On se perd dans les détails du trait, on admire ce mélange de livre d’heures et de « Game of Thrones », on savoure les cadrages, les couleurs, les lumières des quatre saisons somptueusement mises en scène dans le diptyque et toute son inventivité graphique … L’une des grandes œuvres de ces dernières années : incontournable … et définitivement « essentielle » !

    bd.otaku Le 12/12/2020 à 20:54:27

    Une adaptation tout en sobriété

    Après sa brillante adaptation du roman chinois « Servir le peuple », Alex W. Inker s’attelle à un autre texte : celui de l’américaine Virginia Reeves. L’histoire se déroulait dans les années 20, il choisit de changer légèrement l’époque en la décalant de 5 ans et en la plaçant dans les années 1930 au moment de la Grande Dépression. En le feuilletant, on y trouvera un air de Steinbeck et des « Raisins de la colère ».
    La couverture avec ses gros plans sur des visages permet d’aborder plusieurs thèmes : la Grande Dépression, les différentes classes sociales, la condition ouvrière, elle est assez « flash » et met d’emblée en avant le graphisme choisi (semi réaliste voire un peu burlesque).
    La mise en page est variée mais sobre. On passe de pages de 3 à 9 vignettes de forme bien symétriques et séparées par une gouttière à des pleines pages semblables à de belles illustrations. Nombre d’entre elles sont muettes, le dessin se suffisant à lui-même.
    La narration de ce one shot est très fluide. Le récit est linéaire et fonctionne sur les ellipses. L’ellipse la plus importante (entre la rencontre et le délitement du couple six ans plus tard) est même matérialisée par une page monochrome.
    Ce n’est pas un album bavard : pas de récitatifs, dialogues parcimonieux (mais toujours justes) et de nombreuses pleines pages ou planches muettes. On notera d’ailleurs qu’Inker a transformé la relation existant entre Roscoe et son métayer noir car elle était beaucoup trop fraternelle (tutoiement)dans la traduction. Ici la hiérarchie est bien respectée.

    L’envers du rêve américain

    Tout commence comme dans une comédie des années trente : Roscoe virevolte, marivaude et séduit. On pourrait croire à une œuvre joyeuse vantant l’ « American dream » et un pays de profusion où tout est possible mais cette rêverie se brise littéralement sur la seule page monochrome de l’album et l’itinéraire du héros va nous plonger bien au contraire dans l’ « American nightmare» !
    Alex Inker raconte qu’il a été séduit par l’œuvre de Virginia Reeves grâce à l’histoire d’amour entre Roscoe et Mary. Celle-ci est très subtilement rendue tant dans le coup de foudre que dans son délitement. Il a d’ailleurs choisi de doter le protagoniste de ses propres traits et de donner à Mary et Gerald ceux de sa femme et son fils. Il en fait une histoire très personnelle qui favorise l’empathie avec le personnage de Roscoe présenté de façon très humaine. On le voit avec ses défauts (l’alcoolisme et la violence nés de sa frustration) mais on ne peut s’empêcher de le plaindre en voyant qu’il est obligé de mettre de côté ce qu’il aime (l’électricité) pour faire vivoter la ferme de son beau-père. Il doit sauver son couple mais aussi sa ferme : finalement la tâche est trop grande…. C’est un antihéros. Sa destinée est emblématique de bien d’autres. Là aussi tout est suggéré et rien n’est asséné.
    Si la première partie met en scène la grande dépression, la majorité de l’œuvre se passe dans l’univers carcéral et en constitue une critique (un peu comme « l’Accident de chasse » qui se déroule à la même période) par sa description des gardiens brutaux et stupides et des codétenus assassins : y survivre y apparait plus dur que de subir la Crise. Le seul espace de liberté, comme dans l’album de Landis et Blair, est celui qu’on trouve dans les livres.
    Inker dépeint ici une tragédie : un homme broyé par le système (la Grande Dépression, le cynisme des banques puis l’univers carcéral) dans sa chair comme dans son âme. Celle-ci est redoublée par le personnage du fermier noir encore moins bien traité dans ce sud ô combien ségrégationniste.

    Une bd naturaliste haute en couleur à la croisée des arts

    Alex Inker a choisi d’éviter la couleur bateau des années 1930 : le sépia. A la place, il nous gratifie d’un orange presque fluo (et de sa couleur complémentaire le bleu qui le tempère). Cette couleur est surprenante mais se retrouve dans beaucoup d’illustrés européens de l’époque : il l’a trouvée dans « Zig & Puce ». Cela donne donc bien un côté rétro et original à la fois, tout comme les trames qui apportent également dynamisme et substance. La couleur orange rappelle également l’uniforme des détenus dans les prisons américaines.
    L’écriture d’Inker est aussi très cinématographique par ses cadrages et l’utilisation de la caméra subjective : une page entière est ainsi composée de vignettes noires pour monter l’évanouissement du héros après une rixe. La partie se déroulant en prison évoque, quant à elle, « O’brothers » des frères Coen (surtout la poursuite avec les chiens).
    Enfin les paysages du Sud et les paysans en exode rappellent beaucoup les clichés de Dorothy Lange pour la FSA et les portraits photographiques d’Erskine Cadwell et Margaret Bourke White et captent bien l’atmosphère de l’époque.
    Jouant des références dans le monde du 7e, 8e et 9 e art, « Un travail comme un autre » devient ainsi une étonnante bd naturaliste à la croisée des arts.


    « Un travail comme un autre » n’est que le quatrième opus d’Alex W. Inker ; mais celui-ci fait preuve d’une étonnante maturité tant dans le graphisme que dans la narration et nous propose un album très subtil et très abouti. Cette bande dessinée est aussi très élégante. La fabrication, comme toujours chez Sarbacane, est hyper soignée : un format généreux de 180p, du papier épais, une impression en quadrichromie (crème, orange, bleu aube et marron), une couverture toilée et une belle reliure aspect cuir. L’objet en lui-même est très beau et très agréable à manipuler et possède un côté massif qui sied bien au propos. Une œuvre parfaitement réussie donc, un vrai coup de cœur !

    bd.otaku Le 02/12/2020 à 11:36:36

    « L’Accident de chasse » de David L Carlson et Landis Blair est la première bande dessinée publiée par les éditions Sonatine connues jusqu’ici pour la publication de romans étrangers comme « la fille du train » ou « Seul le silence ». Elle a demandé quatre ans de travail à ses auteurs et se présente dans un format massif et presque carré : un vrai pavé, donc, qui attire d’emblée l’attention mais peut aussi intimider.

    « L’Accident de chasse », c’est l’histoire que raconte Matt Rizzo à son fils Charlie pour lui expliquer comment il est devenu aveugle. Charlie a, en effet, grandi loin de lui, et est envoyé vivre à Chicago, à ses côtés, à dix ans, après le décès de sa mère. Leur relation est fusionnelle au départ. Matt lui transmet le goût des grands poètes et du dépassement de soi. Mais à l’adolescence du jeune homme qui se laisse entrainer par ses mauvaises fréquentations leurs rapports deviennent conflictuels. Charlie cambriole et se fait arrêter. Son père décide alors de lui révéler la véritable raison qui l’a rendu aveugle pour lui épargner ses erreurs et lui raconte ses années de prison quand il avait comme compagnon de cellule Nathan Leopold, une célébrité du crime de l’époque qui avait commis un crime atroce sur un enfant.

    On a un enchâssement de récits : le récit cadre (la vie de Matt et Charlie) le récit encadré (les jeunes années de Matt et la prison) et à l’intérieur de celui-ci deux récits : celui de l’Enfer de Dante et celui de Nathan Leopold et de son crime. Même si c’est complexe, c’est fluide et facile à suivre.

    La couverture reprend les couleurs traditionnellement dévolues à la série noire : le noir, le blanc et le jaune ; ce jaune sera la seule touche de couleur de l’album tout entier. L’œuvre est ainsi d’emblée placé sous le signe du polar ou du thriller et le ton donné : ce sera une histoire sombre. La couverture est striée de hachures et présente dans le tiers supérieur la silhouette de trois enfants avec un fusil, ce qui peut faire référence au titre. Mais ce n’est pas ce qui attire l’œil. Ce qui retient le lecteur, c’est le tiers inférieur où l’on voit en gros plan les yeux d’un homme cachés derrière des lunettes noires dans lesquelles se reflète un grillage. Alors, elle devient énigmatique et l’on s’interroge : s’agit-il d’une prison intérieure ou réelle ? pourquoi l’homme arbore-t-il ces lunettes ?

    Les pages de garde sont mystérieuses, elles aussi : qu’est-ce que cette architecture géométrique ? Pourquoi le personnage est-il aveuglé par la lumière et que représente-t-elle sur les pages de garde finales ? On s’apercevra au cours du récit qu’il s’agit d’une part du panoptique de la prison et d’autre part peut-être de la lumière de la littérature qui tombe sur Matt tel l’esprit saint. D’emblée les thèmes principaux sont évoqués : l’emprisonnement réel ou psychologique et la rédemption par l’art.

    Chaque chapitre est introduit par une page de garde qui fonctionne toujours selon le même modèle : fond noir, titre en blanc avec le numéro de chapitre en chiffre romain et en points pour imiter le braille en haut à droit et petite image en miniature dans un médaillon qui évoque un verre des lunettes de la couverture ou une longue vue. A l’intérieur des chapitres en revanche la fantaisie et la diversité règnent dans la mise en page qui alterne entre gaufrier classique, pleines pages et doubles pages affranchies des cases. On est surpris à chaque page devant l’inventivité de la mise en scène !

    Landis Blair passait un jour de travail pour l’encrage d’une double page et ça se voit ! Il lui a fallu 3600 heures pour illustrer la totalité de l’œuvre. Le roman est vraiment « graphique » et le noir et blanc deviennent ici des couleurs ! Il invente de styles de narration dans un précipité d’expérimentations.

    On peut rester de longues minutes à admirer les pages en particulier les illustrations de « l’Enfer » de Dante. Elles rappellent les tableaux de Jérôme Bosch et comportent des ornementations en forme de frise. Mais les planches le plus frappantes sont celles dans lesquelles Blair a voulu se mettre dans la peau d’un aveugle. Il a essayé par ses hachures de nous faire ressentir ce que pouvait être la cécité et les images mentales qu’on se crée pour y pallier. Parfois il trouve des équivalents graphiques pour montrer des sensations (la fréquence et l’intensité d’un son par exemple, le côté apaisant de la musique) et cela favorise l’identification du lecteur. Son dessin a un côté expressionniste quand il dote Matt ou Charlie d’ombres pour signifier menaces et remords. Les pages qui représentent l’architecture de la prison sont fabuleuses : le côté inhumain y est tout de suite perceptible et ça vaut bien mieux qu’un long discours ! Seul bémol à ce feu d’artifice inventif : les pages consacrées aux écrits de Matt Rizzo dans lesquelles Charlie et Matt sont en ombre chinoises où sont présents des gros pavés de texte et un fond chargé qui imite l’écriture braille. Elles paraissent moins convaincantes car elles ne se fondent pas réellement avec le reste puisque Blair y abandonne ses hachures.

    L’histoire de Matt & Charlie Rizzo et Nathan Léopold est d’autant plus extraordinaire qu’elle est vraie ! Nous le découvrons à la fin de l’ouvrage grâce à la postface du scénariste agrémentée de clichés anthropométriques et de photos personnelles. C’est une œuvre qui parle de filiation, de confiance, de rédemption et de littérature. C’est un roman d’initiation à plusieurs niveaux et c’est vraiment touchant.

    La psychologie des personnages est rendue de façon extraordinaire sans manichéisme. Ils sont extrêmement attachants y compris celui qui avait tout pour être odieux : Nathan Leopold. Ce fils de riche oisif et cruel se révèle finalement très humain : c’est lui qui va tendre la main à Matt, le guider dans l’univers carcéral, lui apprendre à s’accepter et le sauver des ses idées de suicide en lui donnant la littérature comme échappatoire. J’ai beaucoup aimé le scénario sauf … les exégèses littéraires de Matt Rizzo que j’ai trouvées datées et beaucoup trop longues ; j’ai trouvé que ça amoindrissait la force de l’œuvre en y créant des longueurs, même si David L Carlson nous explique qu’il avait fait la promesse à son ami Charlie de les inclure. Au début Charlie Rizzo ne devait pas apparaître il voulait que le livre soit un tribut à son père) mais la relation père-fils est essentielle à l’œuvre et formidablement retranscrite.

    Ce roman graphique est riche et dense : par son nombre de chapitres d’abord, par son histoire ensuite qui mêle les époques, par son style graphique ensuite qui n’est pas sans rappeler l’énorme récit au stylo bille de la chicagolaise Emil Ferris : « Moi ce que j’aime c’est les monstres ». L’album montre que tout enfermement physique, psychique réel ou spirituel peut être dépassé avec de la volonté. Les auteurs en font eux-mêmes l’éclatante démonstration en fournissant un travail colossal et en dépassant les carcans de la case et du format traditionnel de l’album de bd ! Ils créent une œuvre polymorphe qui transcende les genres. Le livre se lit pour le texte et l’histoire puis se relit pour apprécier la mise en scène et le dessin à moins que ce ne soit l’inverse. C’est un ouvrage marquant et d’une intelligence rare qui donne également une furieuse envie de se (re)plonger dans la Divine comédie de Dante !

    bd.otaku Le 02/12/2020 à 10:26:46
    Éclats - Tome 2 - Cicatrices

    Sept ans après la parution du premier volet « Eclats » en français aux éditions de La pastèque au Canada, le deuxième volume est enfin publié chez Dupuis et réuni au premier grâce à une nouvelle maquette qui fait dialoguer les couvertures comme les protagonistes dans le récit.
    Esther retrouve Victor le lendemain ; alors qu’elle lui avait dit la veille « je vais assez bien… j’ai survécu. Ne me demande pas comment », elle va finalement raconter. Un peu… car les « cicatrices » sont toujours vivaces. De brèves séquences reviennent également sur l’évolution de Victor et certaines des questions irrésolues dans le premier volet trouvent enfin leurs réponses dans la confrontation des points de vue.

    Un diptyque en forme de puzzle

    Ce deuxième opus fonctionne en écho avec le premier comme l’indiquait déjà la couverture. Si l’on pouvait éventuellement lire le premier seul, ce dernier ne peut se lire indépendamment. A eux deux, ils forment un tout et donne la pleine mesure au lecteur d’une réalité autrement parcellaire. Certaines énigmes (le sabotage du câble par exemple) s’en trouvent ainsi résolues. Certains événements prennent aussi davantage de profondeur en entrant en résonnance.
    Pourtant ce tome apparaît plus convenu …

    Un récit plutôt classique qui s’émancipe du modèle hollandais : « le Journal d’Anne Frank »

    Sans doute parce que les parti-pris graphiques et narratifs ne surprennent plus voire deviennent redondants. Je dois avouer que j’ai été aussi davantage gênée dans ce tome par la ressemblance des personnages entre eux : Victor et le fermier présentent des traits similaires, Esther et Rose également. Cela nuit à a lisibilité de l’histoire. Ensuite, parce que les thèmes abordés sont finalement « classiques » dans la littérature d’occupation : la collaboration des uns, la résistance des autres, l’attentisme de beaucoup.
    Enfin parce que le personnage principal de ce tome est Esther et que son récit est celui tristement classique d’une famille juive obligée de fuir, de se séparer, de trouver des lieux ou se cacher, des familles prêtes à les accueillir… Montrer une famille juive qui se cache c’est également une gageure pour s’affranchir de l’ombre écrasante du « Journal d’Anne Frank » mais aussi un moyen de rappeler que les abus dont ses membres ont été victimes n’ont pas tous été le fait des Allemands mais parfois de leurs compatriotes. Poursuivre sur l’après-guerre, c’est surtout dépeindre la difficile réinsertion dans un monde qui veut tourner la page et pour lequel ils sont un reproche vivant. On comprend ainsi mieux les interventions et les commentaires d’Esther qui, dans le premier tome, reprochait sans cesse à Victor l’inertie de ses camarades soldats. Elle est révoltée par l’attentisme de toute la population qui ne l’a pas protégée et qui ne la reconnaît pas non plus en tant que rescapée d’une tragédie. Erik de Graaf relate aussi le sentiment de culpabilité des survivants… Cela peut évoquer à la fois certaines des confidences de Simone Veil sur son retour des camps dans « Une vie » et le portrait de la mère d’Art Spiegelman dans « Maus ». Les souffrances des survivants de la Shoah constituent autant de blessures invisibles qui cicatriseront peut -être un jour comme le laisse à penser le dénouement …

    Ce diptyque nous rappelle que la seconde guerre mondiale a fait peut-être bien plus de victimes collatérales que l’on peut se l’imaginer. Les personnages hollandais ou les réfugiés et même les soldats allemands paraissent tous très jeunes. C’est un moyen de souligner comment leur avenir qui aurait pu être radieux -le futur dot rêvait le couple en 1939 par exemple -, a volé en « éclats » et combien les « cicatrices » demeurent.

    bd.otaku Le 02/12/2020 à 10:20:56

    « Jeux de mémoire » paru en 2010 était un livre composé de trois recueils publiés auparavant en néerlandais en 2005 et remaniés pour ne former qu’un livre qui racontait les souvenirs d’enfance d’Erik de Graaf et en particulier des vacances qu’il passait chez ses grands-parents. C’est à nouveau sa famille qui est à la source d’« Eclats » : l’auteur s’appuie sur les souvenirs de guerre de son oncle et de son grand-père ainsi que le souligne le cahier en fin d’album « le vécu derrière la fiction » qui présente des fac-similés de lettres, de documents d’état-civil , des photos de famille et des objets du quotidien.
    « Eclats » a connu sa première publication en langue française chez la Pastèque en 2013 et a été réuni avec le deuxième volet du diptyque en 2020 chez les éditions Dupuis dans une nouvelle maquette où les couvertures se répondent et se complètent telles les deux pièces d’un puzzle pour en former une troisième, très jolie, qui marque à la fois les retrouvailles du couple d’amoureux et souligne qui est le personnage principal de chacun des tomes.

    Samedi 4 mai 1946, voici maintenant un an que la guerre est terminée en Hollande et six ans que Christian repose dans le cimetière où vient se recueillir son ami Victor. Ce dernier se remémore leurs derniers jours ensemble en mai 1940 alors que Christian ne rêvait que d’en découdre et de continuer le combat, après ce qu’il considérait comme une trahison de Willemine et la famille royale, persuadé qu’un sabotage des canons avaient eu lieu précipitant une honteuse capitulation de son pays. En sortant du cimetière, il croise Esther. Ils étaient pratiquement fiancés avant-guerre ; c’est d’ailleurs Christian qui les avait présentés l’un à l’autre. A son retour du front, Victor l’avait cherchée ; on lui avait dit qu’elle avait fui les persécutions car elle était juive. Il la croyait morte et ne pensait jamais la revoir ! Elle lui demande alors de lui raconter sa vie depuis le moment où tous leurs projets ont volé en « éclats » et de lui dire comment et pourquoi leur ami est mort.

    Jeux de mémoires

    Ce premier tome, comme le rappelle la couverture dans laquelle son visage apparaît en gros plan, s’intéresse donc davantage au personnage de Victor puisqu’il va raconter son histoire à son amie à la demande de celle-ci. On va avoir le récit en couleurs durant lequel Victor sera pratiquement « interviewé » par Esther qui oriente ses souvenirs par ses remarques et ses questions en 1946 et des flashbacks de deux ordres : les premiers sur la guerre sont couleur sépia comme des clichés d’époque et ceux plus anciens sur l’avant-guerre sont en noir et blanc. Ces codes chromatiques donnent une lisibilité au va et vient entre passé et présent et celle-ci se trouve même accentuée par l’inclusion de dates à chaque début de séquence présentées sous la forme de feuille d’une éphéméride.

    Vies brisées

    Erik de Graaf signe donc un livre « témoignage » sur l’invasion des Pays-Bas par l’Allemagne nazie et sur leur amère défaite lors de la blitzkrieg. On a l’impression, grâce au mode de la conversation, qu’il se confie directement à nous et l’on perçoit alors ses regrets d’une capitulation trop rapide, sa douleur devant la perte d’êtres chers, sa nostalgie du passé heureux et la difficulté d’abandonner ses rêves personnels. Il est question très allusivement de son entrée dans la résistance mais ce sera sans doute abordé davantage dans le deuxième volume. Dans celui-ci, Esther juge très sévèrement la non -rébellion de jeunes soldats qui n’ont rien pu faire contre « les Boches », puis ont fui ou se sont cachés. Ces réactions - qui trouveront également leurs explications dans le deuxième volume - pourraient être celles du lecteur frustré d’héroïsme … Or, il me semble que c’est justement une version anti-hollywoodienne que veut donner de Graff ici, et que les propos d’Esther soulignent finalement combien des jeunes gens ordinaires étaient plongés dans une situation qui ne l’était pas.

    Le parti-pris de la sobriété

    Le dessin très épuré contribue à cette volonté de ne pas glorifier ni faire « d’esbrouffe », il est très 1950, tenant de la ligne claire et du style atome qu’admire le dessinateur, et possède un côté rétro. Comme le monologue intérieur du début très succinct, les dialogues sont très lapidaires, et il n’y a pas de récitatifs hormis des notations temporelles. Toute la palette des sentiments est transcrite par les expressions des yeux et des bouches des personnages mis en valeur grâce aux cadrages resserrés. Le fait qu’il y ait une certaine réticence à exprimer le vécu montre de façon très efficace que les « cicatrices » (titre du second volume) sont loin d’être refermées. Cette pudeur permet aussi au lecteur d’essayer de combler les blancs et le rend actif tout en dotant le propos d’une sorte d’universalité.

    C’est un livre intéressant parce qu’il aborde un sujet peu traité : l’occupation allemande en Hollande. Ici ce sont de anonymes, pas des héros, qui sont mis en scène. Le traitement de l’histoire avec de brèves allusions à l’Histoire et un va et vient permanent entre les époques pourra en décontenancer plus d’un tout comme les redites et la lenteur du rythme ; mais c’est emblématique des mots qui se cherchent, de souvenirs qu’on a voulu enfouir qui remontent à la surface, de jeux de [la] mémoire aussi et d’une certaine pudeur. Ce récit tout en sobriété n’en est finalement que plus émouvant.

    bd.otaku Le 26/11/2020 à 13:19:03

    Alain Ayroles et Jean-Luc Masbou ont travaillé durant 20 ans sur « De Cape et de crocs ». A l’issue de cette série, Ayroles nous a proposé (avec Guarnido) « les Indes fourbes » qui mettait en scène le roi des affabulateurs Don Pablos de Ségovie ; Masbou nous invite, de façon similaire, à nous pencher sur un mythomane très célèbre, le baron de Münchhausen, dans « le Baron » paru aux éditions Delcourt. Il avait été popularisé grâce au cinéma et aux films de Méliès, Von Baky et surtout de Terry Gilliam, mais saviez-vous qu’il avait réellement existé ? Grâce à Masbou nous découvrons bien des histoires cocasses et méconnues du célèbre aristocrate ainsi qu’un baron pas si perché que cela ! Cet album où il officie en tant qu’auteur complet lui permet, en outre, de se livrer à une réflexion sur les rapports du réel et de l’imaginaire et sur l’importance des conteurs …

    L’histoire proprement dite commence lorsqu’un colporteur arrive dans le petit village de Bodenwerder et propose à la vente parmi ses étoffes, son tabac et son fil à coudre un livre « fraîchement imprimé, luxueusement, pour petits et grands » qui s’intitule : « les fabuleuses aventures sur terre et sur mer du baron de Münchhausen », les villageois en restent cois : leur seigneur local est devenu un personnage de fiction ! Le colporteur est tout aussi surpris : lui qui a lu ce livre dix fois rêverait d’entendre le baron lui conter ses aventures en chair et en os … Mais voilà qui va être difficile car cela fait trois ans que le baron n’a plus mis les pieds à l’auberge « du boulet de canon » sans doute à la suite d’une dispute conjugale … Ses anciens commensaux vont s’évertuer à le faire changer d’avis …

    L’album est composé d’un prologue avec l’auteur comme narrateur, d’une notice biographique, d’un récit cadre à l’aquarelle et de récits encadrés (les histoires contées par le baron à ses différents interlocuteurs) dans des styles différents. Il se termine par un double épilogue. Malgré les récits enchâssés et la multiplication des narrateurs (auteur, narrateur omniscient, le Baron et le garde-chasse), la narration reste très fluide d’autant que la différence des styles graphiques marque bien le passage de l’un à l’autre.

    Ceci constitue l’originalité de cette recréation : alors que « Les aventures du baron de Münchhausen » n’étaient pas reliées entre elles mais formaient une collection de contes sans vraiment d’ordre logique, Masbou va en faire un ensemble bien plus cohérent grâce au fil rouge que constitue l’enjeu de faire venir le Baron à l’auberge pour que le colporteur l’entende de vive voix. On voit donc se succéder le garde-chasse, le capitaine puis le bourgmestre qui viennent supplier le Baron d’accéder à leur requête. Et le Baron va raconter à chacun différentes histoires selon la personnalité de son auditeur : à Gustav le garde, il contera des histoires de chasse, au capitaine, sa campagne de Russie, tandis qu’il confie au petit Hans l’aide jardinier comment il est monté sur la lune grâce à un pois de Turquie ou au cuisinier FriedHold comment il a atterri sur une île composée de fromage aux arbres qui portaient des pains frais.

    Le scénario est intéressant parce que, d’une part, Masbou choisit de mettre en relief des histoires moins connues des « aventures du Baron de Münchhausen » que celles qui ont été popularisées et surtout parce qu’il décide, d’autre part, de se focaliser sur le « vrai » Baron qui a eu la particularité d’être « fictionnalisé » de son vivant ainsi que le rappelle la notice biographique présentée en chromos d’Epinal au début.
    Le personnage éponyme est le seul à être « fouillé ». Les autres sont expressifs mais assez caricaturaux. On a les bons vivants « gentils » ronds et rougeauds et les personnages plus austères avec un profil d’aigle (Jacobine Münchhausen) mais ce n’est guère gênant car ils sont là pour donner la réplique au Baron et servent de faire-valoir pour en établir un portrait en creux. Ainsi, même s’il a désormais donné son nom à une maladie psychiatrique (le syndrome de Münchhausen), ce dernier apparait très humain, drôle et touchant. Il est proche de ses gens car il s’adresse avec gentillesse au petit aide -jardinier, dîne et discute d’égal à égal avec son cuisinier ou son garde-chasse. Il ne se sent pas à sa place chez le Vicomte matérialiste et snob. Il a du mal également avec sa légende : il ne supporte plus qu’on lui parle du boulet de canon, raconte la séduction de Catherine de Russie (celle de Vénus est aussi brièvement évoquée dans la planche « best of ») mais n’arrive pas du tout à amadouer sa femme ! En lisant ses propres aventures, il regarde ses mains pleines de taches de vieillesse et s’interroge sur ce qu’il est devenu. C’est mélancolique et ça parle au lecteur… Masbou en fait, enfin, l’alter ego de son père dans le prologue : ce dernier était un résistant et aimait raconter des histoires de guerre truculentes comme une sorte d’exutoire à l’horreur vécue et c’est ce que dit le baron à sa femme. Cela permet donc une réflexion sur l’art, sa nécessité, son bien-fondé dans une époque matérialiste et c’est particulièrement bienvenu en cette période troublée dans laquelle certains ont tendance à considérer les artistes comme non essentiels.

    Mais ce qui rend vraiment « le Baron » abouti, ce sont les « exercices de style » qui le constituent et forment un régal pour les yeux ! Dès le prologue, pas moins de trois styles différents sont convoqués (voire quatre avec l’hommage à Folon). Mais cette page d’ouverture est l’œuvre collective de Masbou, Jean-Luc Loyer et Turf : trois dessinateurs comme… les trois auteurs des « Aventures du baron » Münchhausen lui-même puis Raspe puis Bürger !

    Le reste de l’œuvre est assuré par Masbou seul cependant et c’est un véritable tour de force ! La mise en page est inventive et s’affranchit souvent des cases et même de la planche (nombreuses pleines pages). Les styles graphiques se multiplient à la fois pour le dessin et pour le lettrage et l’on saluera le remarquable travail de Nadège Gaudin sur ce dernier. Le récit cadre (le Baron et les villageois en 1787) est exécuté dans le style « De Cape et de crocs » à l’aquarelle, les récits encadrés varient. On a ainsi une technique semblable aux Images d’Epinal pour la notice biographique, d’autres qui rappellent les motifs de la toile de Jouy pour les histoires de chasse, la campagne de Russie semble sortie d’un livre de conte illustré par Bilibine (le dessinateur reprend même ses frises cadres), les aventures contées au cuisinier le sont à la sanguine et l’on en a également d’autres mises en scène sous forme de petit théâtre de marionnettes, d‘ ombres chinoises et même de collages rococos avec motifs floraux pour la page pot-pourri de ses exploits les plus célèbres!


    « Le Baron » est un très bel objet-livre : grand format, dos toilé, titre gaufré et doré, beau papier épais, cahier graphique final (avec des recherches de personnages, reproduction du storyboard en intégralité et des essais de couverture) ; on dirait une édition collector ! Et l’intérieur est à l’avenant : on en prend plein les yeux tant le graphisme est superbe et varié. L’on s’amuse beaucoup grâce aux savoureuses mises en abyme et au scénario jubilatoire et l’on éprouve un tantinet de mélancolie devant la fuite du temps et le vieillissement du héros. Enfin on apprécie la profondeur de cet album puisque Masbou fait de son protagoniste un double de lui-même et des artistes qui font ce métier « pour être lus, aimés, connus, enchanter les gens ». A travers ce personnage il rend hommage à l’art et aux auteurs qui émerveillent et nous permettent de garder notre âme d’enfant. Un album parfait pour (re) donner ses lettres de noblesse au 9eme art !

    bd.otaku Le 17/11/2020 à 16:05:45
    La venin - Tome 3 - Entrailles

    « La mortelle randonnée » d’Emily alias « La Venin » continue. Voici de retour l’héroïne imaginée par Laurent Astier moins d’un an après la sortie du tome II aux éditions Rue de Sèvres. Dans un troisième opus intitulé « Entrailles », elle poursuit son dessein mortifère pour châtier les tortionnaires de sa mère devenus depuis leurs années universitaires des notables régnant aux quatre coins du pays. Après avoir réglé son compte au politicien Eugene Mc Grady, puis au révérend Allister Coyle, elle a l’intention de s’attaquer à Drake devenu un puissant industriel en Ohio.
    Mais elle est de moins en moins une pauvre cowgirl solitaire car elle désormais accompagnée de Claire, la petite orpheline qu’elle avait tirée des griffes du révérend au tome 2 et de Susan, une jeune femme noire qu’elle a sauvé des exactions du Klan…. sans compter les Pinkerton, le sergent mis à pied par sa faute et les chasseurs de prime : tous sont à ses trousses car la récompense pour sa tête a encore augmenté !
    La mécanique semble bien huilée (oui, je sais, jeu de mots un peu douteux pour une histoire qui se déroule au pays de l’or noir !) : un tome, une région des Etats-Unis, un homme à abattre. Or, une fois de plus, Laurent Astier prend le contrepied de ce qu’on attend : dans ce troisième album, la vengeance arrive au tout début. L’essentiel n’est plus là.
    Dans « Entrailles » plus de références explicites aux célèbres westerns comme dans les tomes précédents. Si le tome inauguraI s’ouvrait sur un hommage assumé à Sergio Leone et à « Il était une fois dans l’Ouest » et si le deuxième faisait un beau clin d’œil à « Sierra Torride », ici l’intérêt est ailleurs. Laurent Astier s’attache d’abord beaucoup plus au désarroi d’Emily. Il montre comment la rage peut secouer « ses entrailles » et la violence dont elle peut faire preuve. Alors qu’elle semblait jusqu’à présent être une Nemesis implacable qui avait tout prévu, elle déraille … Elle est présentée ici comme humaine, trop humaine : à la fois dans les flashbacks de l’enfance qui mettent en scène à nouveau la perte et l’errance après une pause idyllique en Floride - alors qu’elle avait trouvé l’amour maternel qui lui manquait auprès d’une tante ni intéressée ni déséquilibrée mais aimante pour changer- mais aussi dans son effondrement en tant qu’adulte suite à des révélations que nous nous garderons bien de vous divulguer ! Enfin, le tome innove surtout dans l’expansion des horizons.
    En effet, l’auteur traite ici de la société américaine et de ses failles dans le Sud (Alabama) puis dans l’Ohio. On s’éloigne donc des régions traditionnellement dévolues aux westerns. Il faut dire que la période s’y prête : la frontière est fermée, la société industrielle moderne a fait son arrivée sur le nouveau continent et les ressentiments perdurent après la guerre civile formant un explosif cocktail riche en histoires potentielles. Dans la saisissante scène d’ouverture, on voit ainsi des notables membres du Klan (un shérif, son adjoint et même un sénateur ) se livrer à l’incendie d’une ferme de noirs, lyncher le mari et envisager d’en violer l’épouse tandis qu’on assiste ensuite à l’exploitation d’ouvriers dans une ville minière. Dans la gamme chromatique utilisée tout comme dans les dialogues des personnages, l’auteur établit un parallélisme : les noirs et les gueules noires, ceux qui fouaillent « les entrailles » du sol, sont les damnés de la terre et y vivent un véritable Enfer.
    Point de mythification ni de rêve américain ici. D’ailleurs, la seule référence littéraire présente dans ce tome est un extrait du « Tom Sawyer » de Mark Twain : là encore un Amérique rêvée, fantasmée, gentiment WASP et proprette. N’est-ce pas un hasard que le passage choisi soit celui du blanchiment de la barrière de tante Polly à la chaux ? En effet, les westerns du 9eme art (« Marshall Bass » mis à part) et encore plus du 7e art sont traditionnellement aussi blanchis à la chaux hollywoodienne : on n’y voit guère de Noirs, très peu d’ouvriers et les femmes y sont soit entraineuses de saloon soit des utilités. S’appuyant sur de nombreux documents iconographiques (qu’on peut retrouver comme à chaque fois dans « les cahiers d’Emily ») et sur « Une histoire populaire des Etats-Unis » d’Howard Zinn, Laurent Astier répare cela et nous montre l’Amérique comme on ne la voit pas souvent. Emily se mue en passionaria et souffle le vent de la révolte épaulée par les femmes de mineurs. D’ailleurs sur la couverture, elle ne brandit pas un fusil ou un revolver mais une simple pelle, l’instrument des travailleurs. Susan, la jeune femme noire, est une sorte de double d’Emily : aussi pugnace, déterminée et franche. Elle se fait, elle, le héraut de la cause afro-américaine et permet aussi à Emily d’évoluer. Un seul bémol, on regrettera qu’elle soit parfois croquée de façon stéréotypée et peu flatteuse.
    En transformant son héroïne en une Louise Michel à colts et Stetson, Astier crée un écho avec des situations actuelles (place des femmes dans la société, grèves ouvrières, manifestations gilets jaunes et mouvement Black Lives Matter) qu’il souligne malicieusement dans des dialogues à l’anachronisme assumé.
    Finalement « la Venin » fonctionne un peu comme la série concept des frères Maffre « Stern » qui aborde un genre littéraire différent à chaque tome. Ici, on pourrait dire que Laurent Astier s’amuse à revisiter des catégories de films : après le thriller puis le film catastrophe, il aborde la chronique sociale. Il double ce défi d’une contrainte graphique : après avoir traité du feu dans le tome 1, et de l’eau dans le deuxième, il s’intéresse à un troisième élément, la terre dans celui-ci et adopte à chaque fois une palette chromatique adéquate, épaulé cette fois par son frère Stéphane.
    Comme le montrent ces jeux littéraires, l’ensemble est extrêmement pensé. Même si la maquette est sensiblement identique d’un tome à l’autre ( une histoire principale, des flashbacks sur l’enfance , les voyages d’Emily enfant et adulte en pages de garde et les Cahiers à la fin), les surprises et les dépaysements abondent. C’est toujours jubilatoire pour le lecteur : le dessin est beau, les pièces du puzzle se complètent petit à petit, il y a du suspense … mais cette « road bd » est aussi plus sombre et donne matière à réflexion … Une fois de plus, une réussite ! Nous avons hâte de retrouver cette fille de l’air dans « Ciel d’éther » !

    bd.otaku Le 29/10/2020 à 15:14:23

    « Dans un meeting à Memphis Lily/ Elle a vu Angela Davis Lily/Qui lui dit viens ma petite sœur/En s'unissant on a moins peur/ Des loups qui guettent le trappeur ». Ces paroles de de Pierre Perret ont bercé mon enfance …. Pourtant, je ne connaissais guère Angela Davis tendant même à la confondre avec Betty Mabry la femme éphémère de Miles qui marqua aussi à sa manière l’histoire des Etats-Unis et à laquelle Pénélope Bagieu consacra naguère un de ses portraits dans « Culottées ».
    Angela Davis aurait eu également sa place dans la galerie des femmes « qui ne font que ce qu’elles veulent » de la lauréate du prix Eisner. En cette année du cinquantième anniversaire de son intronisation bien involontaire comme icône de la cause noire, deux bandes dessinées lui sont consacrées qui me permettent de combler mes lacunes et qui vous aideront peut-être à découvrir également cette personnalité. « Miss Davis : la vie et les combats d’Angela Davis» par Sibylle Titeux de la Croix et Amazing Ameziane est sortie en janvier dernier aux éditions du Rocher et « Traquée : la cavale d’Angela Davis » par Fabien Grolleau et Nicolas Pitz vient de paraître dans la toute nouvelle collection « Karma » de Glénat dirigée par Aurélien Ducoudray dont je vous parlerai ici plus avant.

    Contrairement au premier volume de la collection , « Radium girls », ici il ne s’agit pas ici d’une anonyme puisqu’Angela Davis a été extrêmement célèbre et célébrée dans les années 1970 mais, comme les ouvrières du roman graphique de Cy, elle a aussi « au travers d’actes marquants et contestataires », « fait changer la société dans ses fondements et ses acquis ». Son destin « unique a en effet eu une portée collective ». Ce deuxième opus renforce et affine donc la ligne éditoriale de cette nouvelle collection prometteuse et la construction narrative judicieuse de Fabien Grolleau est totalement au service de ce message.

    En effet, alors que l’ouvrage paru aux éditions du Rocher se déroulait de façon chronologique en quatre parties, le scénariste ne nous propose pas ici un biopic exhaustif mais choisit au contraire de se concentrer sur un épisode crucial de la vie d’Angela qui explique sa destinée et ses combats. Fabien Grolleau est coutumier du fait puisque ses biographies de Darwin et d’Audubon se consacraient, elles aussi, à des périodes clés de la vie des protagonistes. Ici, il choisit donc de centrer son récit sur la date du 7 août 1970 : une prise d’otages visant à libérer George Jackson l’un des « frères de Soledad » condamné à la prison à vie à 18 an pour un vol de 70 dollars tourne mal. Quatre personnes sont abattues (dont un juge) et trois autres grièvement blessées. Angela est membre du comité de soutien des « frères de Soledad » et accusée par le FBI d’avoir procuré les armes qui ont permis ce coup de force. Elle devient la femme à abattre et durant deux mois déjoue la poursuite du FBI…

    On n’a pas non plus pléthore d’informations qui viendraient parasiter la narration : Grolleau manie l’ellipse et insuffle un rythme haletant au récit en commençant in media res et en se focalisant sur la cavale et la traque de la jeune femme. On a affaire à un thriller magnifié par les atmosphères et les couleurs très seventies de Nicolas Pitz qui fait parfois des clins d’œil au cinéma de cette période et même à « Men in Black » avec ces agents du FBI qui semblent être des clones. On ressent très bien l’angoisse de l’héroïne et son désarroi grâce à un trait qui s’apparente parfois au manga et au style adopté par le dessinateur qui la dote de grands yeux de biche apeurée. On a aussi un vrai méchant paranoïaque en la personne d’Hoover et la dimension politique de la machination d’Etat est claire et passionnante. La mise en image est très dynamique et inventive alterne entre strips classiques et cases qui s’affranchissent du gaufrier et s’épanouissent dans des demi pages voire éclatent en pleine page. L’intérêt est constamment maintenu par ce découpage et également par le choix d’anecdotes incroyables mais véridiques (la pellicule photo) qui apportent un suspense supplémentaire.

    Le travail documentaire très fouillé effectué par les deux auteurs met en scène le contexte. Si l’histoire se concentre sur la traque d’Angela, on trouve également des flash-backs qui permettent de comprendre son engagement. Le récit se déroule sur trois temporalités avec des séquences en montage alterné : la cavale de 1970, la controverse à UCLA et la rencontre de George en 1969, et l’enfance d’Angela dans les années 1950. Ainsi on a la description de ses premières années à Birmingham en Alabama, « ville la plus ségréguée » des Etats-Unis d’après Martin Luther King, dans un quartier où s’établissent les familles noires plutôt aisées dont font partie ses parents et que le Klan toujours très présent cherche à déloger à coups de bâtons de dynamite, d’intimidations et d’incendies. On voit aussi que les parents d’Angela sont des militants et certains propos entendus par la fillette seront repris ultérieurement par la jeune femme devenue activiste. Le roman graphique se présente alors comme un roman d’apprentissage.

    Lors de ces flashbacks 1950, les auteurs choisissent d’intégrer un discours de James Baldwin en présentant un extrait du film de Raoul Peck « I Am Not Your Negro ». Cet anachronisme volontaire nous donne une autre clé de lecture de l’album : le destin d’Angela est emblématique du sort des noirs américains. Cela nous donne une autre clé de lecture de l’album : le destin d’Angela est emblématique du sort des noirs aux Etats-Unis . C’est pour cela que le récit est ponctué de références à des émeutes ( à l’initiative de suprémacistes ou de black blocks noirs, nul manichéisme ici) et que Nicolas Pitz qui avait déjà travaillé sur la ségrégation -amérindienne cette fois- dans « Montana 1948 » reprend dans ses vignettes certains clichés célèbres d’émeutes et de manifestations du siècle dernier allant des meutes raciales de Chicago en 1919 ou de Tulsa en 1921 en passant par celle d’Harlem en 1943, de Little Rock en 1957 à Montgomery en 1961 pour développer ensuite les conflits des années 1970. Ceux-ci qui scandent la narration, mettent en scène une ambiance de loin de l’image édulcorée que nous gardons de ces années joyeuses du Flower Power, et soulignent le climat de véritable guerre civile qui régnait à l’époque allant même jusqu’à dresser des parallèles avec la situation actuelle en incluant des photos prises dans les années 2000 à 2017.

    Le destin d’Angela y apparaît donc comme la quintessence de l’oppression qui frappe le peuple noir. Les flashbacks de 1969, permettent, quant à eux, de comprendre comment l’état et le gouverneur de Californie, un certain Ronald Reagan qui s’était déjà bien illustré durant le Maccarthysme cherchent à briser une jeune femme trop charismatique, trop intelligente, trop communiste et surtout trop noire. Ces analepses retracent aussi la naissance de la relation avec George Jackson. Cette très belle histoire d’amour qui nous est racontée, empruntant au passage de larges extraits à la correspondance des amoureux ainsi qu’au récit « Les frères de Soledad » de Georges Jackson et au journal d’Angela est un moyen d’aborder un autre problème sociétal qui deviendra l’un des combats de Miss Davis : les conditions de détention des prisonniers aux USA. Les propos ne sont pas sans rappeler ici ceux tenus par dans « l’Accident de chasse » de David Carlson et Landis Blair, autre très bel album récent. Si la BD devient engagée, c’est de façon élégante et subtile : elle ne s’appesantit jamais mais suggère les brimades, les tentatives d’intimidation et se contente d’être factuelle lorsqu’elle évoque la peine reconductible infligée à Georges chaque année depuis dix ans déjà et les conditions de détention d’Angela placée à l’isolement. Pour donner à voir l’emprisonnement insoutenable, le dessinateur choisit de multiplier les cases : l’espace se rétrécit et les gouttières rappellent alors les barreaux.

    Depuis l’enfance, Angela se répète le même mantra : « ne jamais s’habituer ». Le lecteur devrait aussi le faire sien …et c’est peut-être une des raisons d’être de ce beau roman graphique de 150 pages. Cet album est tout à la fois un biopic, un roman d’apprentissage, une histoire d’amour, un thriller politique, un témoignage historique, une œuvre engagée contre le système carcéral et la ségrégation. Il est maîtrisé tant au niveau du scénario que du dessin et montre pour la deuxième fois qu’il faudra désormais compter avec la collection « Karma ».

    bd.otaku Le 22/10/2020 à 15:48:17
    Bootblack - Tome 2 - Tome 2

    Si le cinéma a largement contribué à faire de New-York un lieu mythique de notre imaginaire, on peut dire que la bande dessinée n’est pas en reste. En cette rentrée, « New York Cannibals », « Batman Curse of the White Night », « Tanz ! » ou encore « Gentlemind » s‘y déroulent et mettent en scène les quartiers de la ville à différentes époques. Mikaël utilise lui aussi ce formidable terrain de jeu graphique qu’est la mégalopole dans ses diptyques et poursuit, après « Géant », son exploration du New-York des années 1930-1940 dans « Bootblack » dont le deuxième tome vient de paraître aux éditions Dargaud.

    Le tome 1 de « Bootblack » adressait de multiples clins d’œil au 7e art. On y retrouvait des références aux « Incorruptibles » de Martin Scorcese , à « Des hommes sans loi » de John Hillcoat mais surtout à l’épopée de Sergio Leone « Il était une fois en Amérique ». Le voisin des parents d’Altenberg s’appelait ainsi Bercovicz comme le personnage de Max dans le film, les adolescents épiaient les danseuses du club d’à côté par une fente dans la cloison comme David (De Niro) espionnait Deborah. L’album racontait surtout, comme le film, la naissance d’une amitié et d’une rivalité amoureuse en se situant au même endroit, le quartier de Fulton Market près de L’East river tout en adoptant une narration éclatée similaire qui mélangeait les époques (1945, 1929, 1935). Dans le deuxième tome, les références sont moins nombreuses. Si Mikaël salue une dernière fois Leone en donnant à son héros comme date de naissance celle du réalisateur et fait réapparaître, comme lui, un personnage clé, il s’éloigne de son prestigieux aîné pour développer un autre thème : celui de la quête identitaire.

    En effet, on observe dans ce second volet bien moins de flash-backs que dans le premier tome. Si Al continue de se remémorer son passé , on n’ a plus qu’une seule incursion dans les années 1929 et une ellipse quant à ses années de bagne. Les faits rapportés se situent principalement en 1945 avec sa sortie de prison, l’explication de son engagement et sa présence sur le front allemand. Si l’on a un va-et-vient entre New York et l’Allemagne, les événements ne sont distants que de quelques mois et le lecteur peut recréer aisément le fil chronologique d’autant que chacune des séquences (la guerre/ New-York) est aisément délimitée grâce au code couleur adopté : Mikaël joue des gris vert pour les séquences allemandes et du sépia ocre pour les actions situées dans le passé. Les retrouvailles avec des personnages du passé, amèneront de nouveau des flash-backs sur la période de 1935 de façon moins erratique que dans le tome précédent et ceux-ci participent à la lisibilité du récit car il permettent de dénouer les fils des questionnements du tome 1. Ceci se produit assez tôt dans l’album et souligne que le vrai sujet ici n’est plus le thriller mais la nostalgie.

    On peut dire en effet que ce tome est celui de la déconstruction du rêve américain du héros. Il avait tant intégré la mythologie américaine que dès 10 ans, il se faisait l’apôtre de la philosophie du self-made man (scène clé qui est reprise et développée dans ce tome) : « les gens ici se font tous seuls » et choisissait à 15 ans un patronyme qui arborait fièrement cette ambition : Chrysler du nom du magnat d’origine allemande, comme lui, qui s’était bâti seul un empire. Or, on apprend dans ce tome que ce nom peut être doté d’une autre signification moins glorieuse. De même, Mikael ramène de façon très ironique le jeune homme sur la terre même de ses ancêtres, dans le village dont il porte le prénom qu’il a renié en le tronquant et en l’américanisant à l’image d’une autre figure mythique de self-made man : Al Capone !

    Ce anti-héros au physique d’éternel enfant (grands yeux expressifs, visage rond et imberbe) se promène avec les oripeaux de sa jeunesse : il avait la même casquette de 1929 à 1935 jusqu’à l’achat de son Fedora et porte un costume trop grand à la fin du tome 1 et beaucoup trop court au début du tome 2. Comme ses vêtements en lambeaux , son rêve est usé. Il ne sera ni un grand magnat, ni un grand malfrat. Il lui reste la possibilité de devenir un héros de la seconde guerre mondiale en combattant les Nazis ( c’est d’ailleurs la deuxième signification de «bootblack » qui peut par métonymie désigner les bottes noires de l’uniforme allemand). Mikaël rend très bien dans ses pages newyorkaises le climat qui régnait alors aux USA : il montre les dirigeables survolant la ville, les bateaux de guerre sur la jetée, les sacs de sable érigés en remparts, les croisillons aux fenêtres. New-York est en état d’alerte. Le dessinateur présente en « cameo » une figue iconique de la propagande : Susie la riveteuse qu’on aperçoit montrer ses muscles devant un bureau de placement pour se faire embaucher et qu’on retrouve par la suite quelques planches plus loin participant à l’effort de guerre en plein travail de soudeur. Il met également en scène la fameuse publicité Camel de Times Square au panneau fumant dotée pour l’occasion non plus d’une star de cinéma mais d’un GI héroïsé. Grâce à ces détails ainsi qu’aux multiples affiches d’époque qu’il inclut dans son décor, l’auteur souligne l’œuvre de propagande en cours : il faut devenir un héros en s’engageant pour son pays. C’est le rêve que vend le recruteur à Al… Y parviendra-t-il ?

    Dans ce deuxième tome, l’auteur emploie souvent un ton onirique : dans un saisissant contraste avec les pages aux multiples vignettes de batailles sur le front allemand ou dans les rues de New-York lorsque Frankie et ses sbires sont aux trousses de Al, on a de grandes images. L’auteur économise alors le texte et propose encore davantage de cases muettes. Mikaël évoque Taniguchi dans ses influences. Et on a bien le sentiment de mélancolie du maître japonais qui transparait dans les pauses narratives bien plus présentes dans ce second opus. Des scènes en apparence anodines créent une atmosphère. A cela s’ajoutent de nombreuses séquences de monologue : le combat s’avère finalement intérieur.

    Al est tiraillé entre le pays de ses parents et celui qui l’a vu naître, entre deux classes sociales (celle qu’il convoite et celle dont il est issue), entre la vie qu’il se rêve (simple et heureuse) et la réalité ponctuée de violences sur les deux continents. Sur la couverture de l’album , on a l’impression que le personnage s’est élevé : alors que sur la première il était au ras du bitume, dans les flaques et la saleté, il est ici debout devant l’immeuble Chrysler. Mais il est en contrebas de ce dernier, voûté, il semble avoir froid , est comme emprisonné par le pont et acculé dans un coin par le pilier ; enfin, tout adulte qu’il est, il arbore toujours sa mallette de cireur de chaussures. Dans le tome 2 on a beaucoup de longs strips horizontaux à ras de terre ou au contraire des vues plongeantes , « point de vue des riches du haut de leurs gratte-ciels » sur les petites gens dans la rue s’affairant comme des fourmis. Cela souligne la coexistence de deux sociétés inconciliables. On retrouve également l’encrage puissant de l’auteur (encore plus saisissant dans l’intégrale noir et blanc parue au éditions I) qui rend la crasse américaine et les cendres du pays occupé et correspond parfaitement au désenchantement du propos. Les couleurs sont toujours sourdes (Mikaël les emprunte à l’esthétique de l’école Ashcan) sauf sur les affiches de films rutilantes qui ponctuent les errances du héros dans la ville et dans les dernières pages. Cette fin d’album en technicolor ne réécrit-elle pas de façon très originale et magistrale un rêve américain paradoxal ?
    Avec ce second diptyque , Mikaël poursuit avec brio son analyse de la condition des petites gens dans l’Amérique de l’ère Roosevelt. Il dénoue les intrigues du tome 1 et se plonge dans la psyché du héros et dans la difficulté d’atteindre le rêve américain, ce douloureux mirage. Sa narration est toujours extrêmement maîtrisée et le découpage savamment orchestré alternant les moments d’action et de contemplation. Pour en prendre la pleine mesure, il convient de relire les deux tomes dans leur continuité. On y voit ainsi combien Mikaël y fait œuvre originale… Il a déjà entamé le troisième volet : « Queenie » qui se déroule cette fois à Harlem et met en scène une jeune afro-américaine aux prises avec la mafia blanche. Il sera intéressant de voir apparaître un personnage fort, féminin, de surcroît ! Devant la qualité des deux premiers, on se prend à rêver que cette exploration de la grande pomme et de ses quartiers ne s’arrête pas à une simple « trilogie newyorkaise » et se prolonge encore longtemps !

    bd.otaku Le 22/10/2020 à 15:42:44
    L'oiseau rare - Tome 1 - Eugénie

    Dans leurs superbes adaptations de « La Curée » et « Pot Bouille » de Zola aux éditions les Arènes bd, Cédric Simon et Eric Stalner s’intéressaient à la transformation de Paris sous l’impulsion du Baron Haussmann. Ils décrivaient avec brio les malversations financières qui profitaient aux riches, les bouleversements du paysage parisien avec l’émergence des grands magasins et la vie des privilégiés empreinte de turpitudes diverses et variées tant dans l’intimité des Saccard que dans l’immeuble où débarquait l’arriviste Mouret.
    Le duo familial, « Stalner père et fils », se reforme encore une fois dans « L’oiseau rare » paru aux éditions Bamboo pour traiter d’une conséquence plus méconnue de la réforme d’Haussmann : la création de la « zone » au-delà des fortifs qui regroupait tous les laissés pour compte du capitalisme naissant. Cet album, premier tome d’un diptyque est passionnant et cinématographique. Il a toute sa place dans la bien nommée collection « grand Angle ».

    A l’origine, on trouve une photographie d’Eugène Atget, un peintre documentaire reconnu désormais qui faisait œuvre de sociologue malgré lui en immortalisant pour des peintres les quartiers, les rues et les métiers, voués à disparaître. Dans son préambule, Stalner explique comment il a été frappé par cette photo intitulée « joueur d’orgue de barbarie » et ému par la petite fille au regard lumineux et au sourire radieux qui s’y trouvait au premier plan. Il met en scène cette inspiration en en faisant la première case de l’album : on y voit une reproduction de la célèbre photo de 1898 et celle-ci est ensuite reprise sous forme de dessin où l’on aperçoit au premier plan le photographe en train de prendre son fameux cliché. Eugénie, qui emprunte son prénom au photographe comme un clin d’œil , l’héroïne éponyme de l’album, s’anime ainsi sous nos yeux et nous entraîne dans ses aventures.
    Nous la découvrons alors qu’elle subjugue un auditoire accompagnée de son grand père Arthur à l’orgue de barbarie. Pendant sa prestation, un apache en profite pour détrousser les spectateurs sous le charme de la voix cristalline. Un jeune homme bien mis se lance à sa poursuite tandis qu’un colosse présent dans l’assistance organise une quête improvisée pour venir en aide aux deux artistes que le voyou a lésé en détroussant leur public. On comprend à la séquence suivante que tout cela était orchestré et que la fillette, son grand-père, le colosse et les deux jeunes hommes étaient de mèche. Ils se retrouvent à la lisière de Paris, dans cet entre-deux derrière les fortifs où s’était établi ce qu’on nommerait de nos jours un bidonville et qu’on appelait à l’époque « la zone », dans la roulotte du grand -père et se partagent le butin du jour.

    Ainsi, le scénario devient doublement original : fondé sur une photo et issu de l’imagination du père et du fils, il évite les poncifs du roman-feuilleton. La petite chanteuse des rues n’est nullement victime et pas du tout pathétique. Si elle semble avoir eu un vécu digne de Malot et d’Eugène Sue puisqu’elle est l’unique rescapée de sa famille, qui a péri au milieu des flammes dans l’incendie de son théâtre ( baptisé « l’oiseau rare » d’où le titre de la série), elle apparaît pleine de vie, de gouaille et de ressources. C’est elle véritablement qui est le chef de la bande. Elle a su recréer une famille avec d’autres estropiés de la vie : son grand-père qui cache un lourd secret, Tibor l’ex dompteur hongrois qui a perdu une main et les deux frères Constantin et Lucien dont le passé n’est pas encore évoqué dans ce tome introductif. Elle est portée avant tout par un espoir : celui de redonner vie au cabaret disparu et de réaliser le rêve de ses parents comédiens qui la voyaient devenir une grande actrice comme leur idole Sarah Bernhardt.

    Cet axe dramatique donne sa ligne directrice au récit : on assiste ainsi aux différents stratagèmes mis en place par l’héroïne pour gagner de plus en plus d’argent quitte à mettre la petite troupe en péril et également à sa rencontre avec la comédienne qui ne se déroulera pas forcément comme elle l’avait imaginée…

    Cédric Simon alterne avec justesse des moments du quotidien, d’autres plus dramatiques et certains très drôles. Même si certains rebondissements peuvent paraître un peu prévisibles, le duo d’auteurs arrive souvent à nous surprendre, à l’image de la couverture qui met au premier plan, en ombre chinoise, une silhouette inquiétante de félin tandis que Tibor arbore un cache nez plutôt saugrenu : un immense boa. Ces deux animaux sont à la fois réels et métaphoriques : ils apparaissent dans un épisode plutôt comique de l’album mais ils signalent aussi dans un raccourci assez saisissant que la zone est une « jungle » où règne la violence. Or, la petite fille ne semble nullement effrayée et, les mains sur les hanches, semble à la fois toiser le fauve et sa destinée.

    Dans sa description de la zone, Stalner s’appuie sur d’autres clichés d’Atget. On retrouve ainsi la série des petits métiers avec le personnage de la vielle quenouille tandis que les deux roulottes qui servent de maison aux complices sortent tout droit d’une autre photo .(titre) de l’album des « zoniers ». Dans les plans d’ensemble, on retrouve bien les habitats de bric et de broc immortalisés par le photographe ou le café où se réunissent les trois jeunes pour discuter car la zone pullulait de petits commerces. Stalner met en scène ce décor avec un dessin précis et détaillé. Il utilise aussi plusieurs fois un cadrage en plongée qui donne une impression d’écrasement ou un découpage horizontal à ras de terre qui souligne le dénuement des habitants avec les hordes de gamins qui vadrouillent pieds-nus. De nombreuses scènes dans la zone se déroulent en nocturne et se détachent par l’utilisation d’un fond de page différent (noir) qui les met en relief.
    Les pages qui se déroulent dans les beaux-quartiers y sont opposées par un savant jeu de cases et de couleurs : les fastes de la Belle époque sont croqués dans des tons mordorés synonymes d’opulence et se déploient dans des demi pages en contre plongée . Florence Fantini crée de très belles ambiances grâce à ses couleurs et le jeu de lumières est de toute beauté.

    A noter que les éditions Bamboo fournissent un précieux dossier historique en fin d’album qui présente la zone avec des reproductions des clichés d’Atget et les biographies du photographe et de Sarah Bernhardt ce qui permet au lecteur d’effectuer plus facilement la mise en contexte de l’histoire.

    Dans ce premier tome de « L’oiseau rare » on a une belle alliance entre roman social et populaire. Les deux auteurs créent un récit dans la veine d’Eugène Sue, de Malot ou encore de Dickens et peuplent leur univers de figurants truculents et de héros attachants dont on suit les aventures avec plaisir. Vivement la suite programmée pour début 2021 !

    bd.otaku Le 30/09/2020 à 12:51:20

    A peine fini ça recommence ! Après une publication pléthorique durant la dernière décennie, on pensait en avoir terminé avec les commémorations de la Grande Guerre en bande dessinée… Or, moins de deux ans après les dernières célébrations du centenaire, voici que paraît l’adaptation d’un monument de la littérature et du cinéma de guerre : « Les Croix de bois » de Roland Dorgelès (qui participa également à l’écriture du scénario du film de Raymond Bernard en 1932) par JD Morvan et Facundo Percio sous la houlette de Martin Zeller aux éditions Albin Michel.

    S’il n’y avait pas eu le confinement, cette adaptation serait parue chez le même éditeur cent-un ans jour pour jour après le roman qui rata de peu le prix Goncourt (gagné par Proust) et obtint le Femina. Ce titre étendard, premier des cinq prévus cette année, marque aussi le retour à la BD chez Albin Michel. Mais quel peut-être l’intérêt de publier un énième album sur la Grand Guerre ? Est-il encore possible d’innover sur un thème aussi balisé et exploité ?

    On notera qu’il ne s’agit pas d’une simple adaptation mais d’une véritable recréation. JD Morvan modifie, en effet, profondément la structure de l’œuvre source. Alors qu’on avait 17 chapitres tous titrés qui présentaient des « scènes » du quotidien des soldats sans réel lien entre elles, non datées, non localisées, afin de leur conférer une portée exemplaire et universelle, le scénariste choisit un développement quasi linéaire et situe les actions principalement à Neuville -Saint-Vaast en Artois et à Hermonville dans la Marne. Il ramasse le roman sur un peu plus de six mois : le héros arrive en novembre 1914 et meurt en juillet 1915. Il remanie donc profondément le récit afin d’offrir au lecteur un véritable récit de guerre et non plus de simples saynètes.

    L’album commence in medias res sur le champ de bataille et confronte héros et lecteur aux combats puis reprend, en flash-back, le début du roman : l’insouciance initiale du héros Gilbert Demachy étudiant en droit engagé volontaire qui part la fleur au fusil et la besace en moleskine blanche en bandoulière avant d’être accueilli de façon moqueuse par les vétérans. La juxtaposition de ces deux épisodes met en évidence ce qui est une des clés et des visées du roman : Demachy pensait - suite à ses lectures des quotidiens- que la guerre était simple et facile mais il se heurte à la violente réalité. Dorgelès, le journaliste, témoigne sans fards de ce que fut vraiment la guerre dans tous ses aspects. Les deux bédéistes font de même en opposant par ce montage le fantasme de l’arrière à la réalité. Leur choix de couverture le souligne également : on y voit un ciel rouge sang , des croix de bois brisées par le souffle des obus et un poilu en uniforme bleu horizon qui ne va pas triomphant au combat mais se tient, au contraire, accroupi, prostré et passif, en attendant une accalmie ou peut-être la mort.

    Cette couverture n’est pas sans rappeler le graphisme de Jacques Tardi mais cette parenté ne concerne nullement le contenu de la bande dessinée qui s’éloigne complètement de l’œuvre de son prédécesseur. En effet, pour ménager des moments de pause et de rire, JD Morvan intègre des pages que Dorgelès avait enlevées avant le passage à la censure tels les chapitres « la boule de gui » ou « les permissionnaires » ou intégrées dans d’autres de ses romans dont « Le Cabaret de la belle-femme ». Il reprend ainsi une scène de travestissement ou de bataille de boules de neige. Ces scènes de farce offrent un contraste frappant avec celles des combats et en accentue toute l’horreur. Enfin et surtout, il fait intervenir de façon très originale le romancier Dorgelès qui devient l’un des personnages de la BD. L’incipit du roman n’est transcrit qu’à partir de la page 17 de la bande dessinée ; auparavant, en plus de la scène de de combat, elle développe des éléments de la vie de Dorgelès dans une sorte de prologue : on le voit ainsi demander son appui à son rédacteur en chef, un certain Clémenceau, pour aller à la guerre alors qu’il en est exempté pour raisons de santé. Cette mise en abyme avec l’introduction du personnage Dorgelès transposant ses expériences dans la fiction sous de multiples identités - Larcher, Demachy et même Sulphart - permet d’étoffer le « vécu » des êtres de fiction grâce à celui de leur auteur (Morvan réutilise ainsi la correspondance authentique de Dorgelès et de sa maîtresse Mado) et donne une magnifique profondeur à ceux -ci. C’est une superbe, originale et passionnante relecture qui suscite également une interrogation sur les rapports de l’art au réel en accordant autant de place à la genèse et à la réception du récit qu’au récit lui-même.
    Ce feuilleté de significations est rendu lisible pour le lecteur par des codes couleurs et des styles graphiques différents dévolus à chaque strate du récit. Les pages biographiques sont ainsi réalisées en couleurs sourdes où domine le bleu gris dans un style très ligne claire tandis que le monologue intérieur de l’écrivain est placé dans un cartouche jaune pâle. Les pages originelles du roman adoptent, quant à elles, un style beaucoup plus expressionniste au fusain dans une bichromie où domine l’ocre qui rappelle la boue des tranchées et les ajouts de pages expurgées restent dans le même style qui peut rappeler certains croquis de Bofa surtout pour les expressions de personnages. La voix off de Larcher y est placée dans des cadres blancs qui se détachent de la page et la typographie choisie rappelle la police de caractère d’une vieille machine à ruban. Le passage d’une strate à l’autre s’effectue parfois sur une phrase (on voit Dorgelès taper à la machine le récitatif qu’on vient de lire) ou dans une « surimpression » cinématographique : on part d’une attitude de Dorgelès en couleur et dans la case suivante on retrouve la même attitude donnée au personnage de fiction, Demachy ou Larcher, en bistre. Outre la clé de lecture ainsi fournie, on peut voir dans ce procédé un hommage à l’adaptation cinématographique de Raymond Bernard qui en usait abondamment.

    Cette traduction graphique n’est pas pour autant une trahison. Dans les récitatifs, Morvan, comme dans ses récentes adaptations des romans de Boris Vian, cite de longs extraits du roman. Les dialogues en sont repris également avec toute l’attention que l’écrivain portait à la retranscription des parlures et niveaux de langue des uns et des autres et surtout la visée de l’œuvre source est respectée. Il ne s’agit pas, en effet, dans « les Croix de bois » de faire preuve d’idéologie ( « Le feu » de Barbusse montrait que c’était le prolétariat qui payait un lourd tribut à la guerre, chair à canon envoyée en première ligne, tandis que les riches planqués s’enrichissaient encore davantage à l’arrière) mais de présenter la guerre dans toute son horreur sans la glorifier et de souligner aussi les élans de solidarité qui pouvaient avoir lieu. Le scénariste rend parfaitement le sentiment d’attente interminable, d’ennui et de fatalisme qu’on trouve dans le roman tandis qu’avec les chapitres ajoutés il souligne la mixité sociale que créent les tranchées et le sentiment d’incompréhension ou d’abandon que ressentent les Poilus une fois revenus à l’arrière.

    Le découpage est extrêmement signifiant et le traitement pictural frappant. Dans les pages « ligne claire », Percio fait preuve d’un grand souci de documentation tant pour les épisodes se déroulant dans le Montmartre de l’arrière, les portraits d’après nature de Dorgelès , Clémenceau, Albin Michel ou Madeleine que pour l’arrivée au front. Dans les pages de combats, le dessinateur manie l’ellipse pour ne pas être redondant dans l’horreur et n’en devient que plus percutant par sa sobriété. Il nous offre tout de même des cases hallucinées avec des soldats aux allures spectrales qui rappellent le triptyque « La Guerre » dans de pleines pages somptueuses. Le Mont calvaire est présenté comme un paysage lunaire à la manière d’Otto Dix dans ses eaux fortes de 1924. Parfois les traits des officiers sont distordus comme émanant d’un cauchemar expressionniste sous le pinceau de Munch. Il joue aussi avec les codes de la bande dessinée en sortant des cases et en intégrant pleinement les onomatopées au dessin. Son trait vibrant, à l’épaisseur plus ou moins marquée permet de varier l’intensité des émotions. A priori « C‘était la guerre des tranchées » et « La grande guerre de Charlie » me paraissaient inégalables, or le dessin de l’argentin Facundo Percio n’est nullement en reste !

    Dans la présentation du nouveau département bande -dessinée, Martin Zeller précisait que la maison voulait axer sa production sur « l’écriture dessinée » . Et l’on peut dire que ce coup d’essai est un coup de maître. En effet, il ne s’agit pas finalement d’un simple ouvrage de plus, mais d’un ouvrage clé qui permet de rappeler avec sobriété : l’horreur des conflits, la nécessité de témoigner et aussi - en cette période où l’on a eu tendance à les oublier voire à les sacrifier durant le confinement- l’importance du rôle des artistes pour traduire notre monde et écrire l’Histoire pour les générations futures, tout en contribuant à faire de la bande dessinée un art majeur (pour ceux qui en doutaient !) .

    bd.otaku Le 25/09/2020 à 11:17:32

    Le septième art se nourrit souvent de la bande dessinée car maints albums trouvent leur adaptation sur grand écran. Mais on a tendance à oublier que la réciproque existe également. Il n’est que de songer aux collections lancées par Glénat : « 9 1/2 » ou Dupuis « Les Etoiles de l’histoire » consacrées aux biopics de réalisateurs et acteurs célèbres mais aussi à deux parutions récentes marquantes : « Hollywood menteur » de Luz chez Futuropolis et Freaks parade de Fabrice Colin et Joëlle Jolivet chez Denoël Graphic qui relatent deux tournages mythiques , celui des « Misfits » de John Huston et du « Freaks » de Tod Browning.

    Avec « Black-out », paru aux éditions Futuropolis également, Loo Hui Phang et Hughes Micol combinent les deux exercices : ils réalisent une biographie fictive d’un acteur des années quarante et retracent ainsi l’histoire de l’âge d’or du cinéma hollywoodien à travers l’évocation de tournages mythiques. Dans ce magnifique roman graphique fort de plus de 200 pages, ils montrent les grandeurs et les misères de cette industrie dont ils dénoncent également les faux semblants.

    Il était une fois Hollywood

    Tout commence comme un conte de fées : Cary Grant repère un jeune garçon dans un club de boxe d’un quartier déshérité de Los Angeles. Subjugué par sa gueule d’ange et son aplomb, il lui fait passer un bout d’essai à Hollywood. Ce pauvre orphelin, Maximus Ohanzee Wildhorse, est d’origine comanche, afro-américaine, mexicaine et chinoise. Son visage, « comme un diamant à mille facettes » peut tout incarner d’après Frank Capra qui l’engage aussitôt. Le garçon entame alors une carrière fulgurante comme le second rôle ethnique de service : il joue ainsi un tibétain dans « Horizons perdus », un turc dans « Le faucon maltais », un égyptien dans « La terre des pharaons » , un indien dans « La flèche brisée », un latino dans « Vertigo » ou encore un domestique noir dans « Autant en emporte le vent ». Il incarne les premiers rôles dans les « race movies » d’Oscar Micheaux mais cela ne lui suffit pas : il veut être un jeune premier tout court dans les grandes productions blanches et sortir toutes les minorités dont il est la quintessence de leur anonymat à l’écran. Il caresse un moment son rêve du doigt puisque Louis B Mayer le prend sous son aile et lui promet qu’il sera Othello.

    Tel une bonne fée, le magnat veille à sa transformation et l’on assiste donc à la métamorphose de Maximus dans l’usine à rêves d’Hollywood. Il est rebaptisé Maximus Wyld avec un « y » pour gommer le côté agressif, prend des cours de chant, de danse, de diction et de technique dramatique, doit suivre un régime, un entraînement sportif et subir un relooking intégral. On réécrit sa biographie car « chaque acteur sous contrat devenait une fiction inscrite dans l’American dream ».

    Hollywood menteur

    C’est d’ailleurs une des excellentes raisons qui justifient l’invention du personnage de Maximus : en quelque sorte, Loo Hui Phang et Hugues Micol ne font que reproduire les pratiques des studios qui créaient de toutes pièces des personnages (publiques) à partir des personnes. Cet acteur fictif est la représentation de la fabrique de mensonges qu’est Hollywood. La fiction devenant ainsi vérité. On notera donc que gravitent autour de Maximus de vraies personnalités de l’âge d’or hollywoodien dont les destins entrent en résonnance avec le sien : Julia Turner repérée dans un drugstore rebaptisée Lana et relookée ; Margarita Cansino dont on a totalement changé l’implantation capillaire au prix de terribles souffrances et arraché les molaires pour lui creuser les joues avant de raccourcir son prénom et de lui trouver un patronyme plus glamour (Rita Hayworth) ou encore Ava Gardner qui dut batailler ferme pour perdre son accent campagnard et Vivien Leigh dont on gomma les aspérités et l’immoralité en lui interdisant de fréquenter son amant Lawrence Olivier pendant le tournage d’ «Autant en emporte le vent »…

    Mais « Black-out » permet surtout de montrer comment Hollywood réécrit l’histoire. Dans ses films, les maîtres entretiennent tous des liens affectueux avec leurs esclaves et les conditions de travail pénibles dans les plantations ainsi que les exactions du Klan disparaissent sur pellicule pour laisser la place à une vision ô combien paternaliste. On comprend aussi comment les westerns ont évolué puisqu’au temps du muet les indiens étaient montrés comme des sages et après la crise de 1929 la grande crise en a fait des barbares de fiction … Comme le dit O Selznick dans l’album : « nous avons besoin de mythes fondateurs. Le cinéma est là pour ça ! » Hugues Micol s’était déjà penché sur les mythologies américaines dans « Scalp » ou dans son exposition de peintures « Americana ». Ici, les deux auteurs dénoncent la propagande effectuée par le 9e art américain et nous présentent le hors-champ de la belle image dispensée par Hollywood en son âge d’or. Le prologue, comme dans les tragédies antiques, en énonçant la destinée de Maximus souligne d’emblée que son avenir ne sera pas celui qu’il escomptait et le reste de l’album va déployer à la fois la vie du héros et les mécanismes d’Hollywood (et de l’Amérique) qui vont l’amener à sa perte en transformant le rêve en cauchemar.

    L’envers des rêves

    De nombreuses planches de ce roman graphique présentent un geste de dévoilement : Maximus dans une pleine page révèle ainsi en soulevant une draperie ce qui se trouve derrière le Shanghaï en toc de « Shanghaï Gesture » et dans la planche suivante, avec le même rideau créant une équivalence, il montre comment le mariage de Ava Gardner et Mickey Rooney est aussi une mascarade orchestrée par les studios. L’album souligne aussi le processus d’invisibilisation et d’uniformisation à l’œuvre : Les homosexuels n’ont pas le droit de cité et les acteurs (dont Cary Grant) doivent cacher leur orientation sexuelle pour ne pas être mis au ban, les femmes sont totalement réifiées et les minorités reléguées au rôle de figurants. Le héros, héraut de ces opprimés, s’élève contre cela et va mener un combat pour briser l’hégémonie masculine blanche et hétérosexuelle régnant sur le grand écran.
    Initialement, l’album devait s’appeler « Palm Springs » du nom de la ville huppée de Californie où les stars des années 40-60 se faisaient bâtir de somptueuses résidences. Les auteurs ont finalement choisi « Black-out », titre polysémique évoquant pêle-mêle l’ostracisme (les noirs dehors ou les noirs hors-jeu), le fait de couvrir quelque chose et l’évanouissement ou la perte de mémoire. La lutte principale du personnage est d’occuper l’espace, d’occuper l’écran sous toutes les formes et de créer une stratégie de visibilité. Cette lutte pour la représentation des minorités au cinéma entre bien évidemment en écho avec des problématiques toujours actuelles : on pensera au discours des césars de Aïssa Maïga et à tous les événements récents ayant eu lieu aux Etats-Unis et dépassant bien largement le cadre du cinéma. La préface de Raoul Peck , l’auteur célébré de « I Am Not Your Negro » film documentaire retraçant la lutte des Noirs américains pour les droits civiques, prend alors tout son sens : l’album se mue ainsi en essai sur la représentation des minorités au cinéma et en un violent réquisitoire contre le déni de l’Amérique blanche.
    Par son acuité et sa documentation rigoureuse, il s’oppose ainsi par exemple à la série « Hollywood » de Ryan Murphy qui mêle, comme lui, faits réels et inventés, personnages ayant réellement existé et purs personnages de fiction mais pèche par son révisionnisme et son édulcoration de la ségrégation. La série Netflix envoie le message qu’avec un peu de courage on triomphe des obstacles permettant, dans une uchronie sirupeuse, à Ana May Wong d’obtenir une statuette et à Rock Hudson d’effectuer son coming-out dès 1946 en s’affichant au bras d’un scénariste noir en pleine cérémonie des Oscars ! Dans « Black-Out », Ava Gardner obtient le rôle de métis qui aurait dû revenir à la chanteuse afro-américaine Lena Horne ; les films qui ne respectent pas le code Hayes et montrent des relations interraciales sont brûlés ; les amours de Maximus et de Rita Hayworth sont clandestines et broyées par le système comme la carrière de Paul Robeson. A contrario de l’optimisme de mauvais aloi de la série, le roman graphique martèle la violence qui s’exerça en continuum sur les minorités aux Etats-Unis à Hollywood comme ailleurs…
    Il faut enfin parler du dessin de Micol qui présente en noir et blanc, de véritables eaux-fortes, où règnent le macabre, l’humour noir et l’onirisme. Elles sont d’une époustouflante beauté et bénéficient d’une belle mise en valeur grâce au grand format adopté par l’éditeur pour leur rendre justice. On saluera le fantastique travail réalisé en chara design pour représenter les icônes de l’époque et surtout la magnifique mise en page. Les planches montrent une constante invention dans le découpage et développent un équivalent visuel à la métaphore du vertige et de la chute qui parcoure l’album. On évoquera ainsi les pleines pages hallucinées dans lesquelles Maximus tombe dans le chignon de Kim Novak dans une reprise inspirée du tourbillon de l’affiche de « Vertigo », les rencontres récurrentes (et anachroniques) en de splendides doubles pages entre le héros et Peg Entwistle la starlette qui, pour avoir trop souvent été coupée au montage, se jeta du « H » du Mont Lee. On citera aussi l’évocation de la célèbre séquence surréaliste du rêve mise en scène par Dali dans le « Spellbound » d’Hitchcock ou le héros incarne l’homme masqué ainsi que les pages oniriques dans lesquelles Maximus voit son ancêtre comanche comme une Nemesis ou les intrigantes pages syncrétiques d’ouverture. On y plonge littéralement dans la psyché et les cauchemars du héros qui transcendent et transforment le rêve hollywoodien en lui rendant sa part d’ombre (ce que signifie d’ailleurs son patronyme amérindien).

    Ce roman graphique est donc une somme. On ne sait si l’on est devant une évocation historique des années 1940-60, un ouvrage de vulgarisation présentant de petits topos sur le cinéma (le code Hayes, les race movies, les minstrel shows…), une satire du rêve américain et de sa réécriture des origines , un roman de formation, une contre-histoire du 7e art, un essai sur la place des minorités dans le cinéma, un brûlot politique, un ouvrage onirique. « Black-out » est tout cela et un peu plus … Réalité et fiction se mélangent dévoilant mensonges et vérités dans une narration vertigineuse et de toute beauté au dessin habité. Un ouvrage érudit, exigeant et parfois déroutant à la langue ciselée et aux multiples niveaux de lecture qui fait indubitablement partie des albums immanquables de la rentrée.

    bd.otaku Le 31/08/2020 à 13:24:05
    Gentlemind - Tome 1 - Gentlemind - Épisode 1

    Gentlemind », c’était un peu l’arlésienne de la bande-dessinée : cela faisait tellement longtemps qu’on entendait parler de ce projet et qu’on l’attendait sans rien voir venir, qu’on s’était peu à peu résignés à ce qu’il n’aboutisse pas…. Et puis finalement, délicieuse surprise l’annonce tomba en plein Covid : Diaz Canales scénariste espagnol de l’incontournable « Blacksad » et du nouveau « Corto Maltese » et sa compagne Teresa Valero connue pour la belle trilogie « Curiosity shop » s’alliaient à Antonio Lapone spécialiste ès-fifties pour nous concocter une histoire d’émancipation et un hommage à la presse américaine.

    L’envers du décor

    Le New-York décrit par le trio apparaît comme une ville impitoyable dans laquelle les artistes n’ont d’autre choix pour survivre que de se compromettre tandis que des avocats sans scrupules défendent les intérêts de grandes multinationales au détriment des droits des plus faibles, même quand ils sont eux-aussi des immigrés de fraîche date…

    C’est donc une ville où l’on perd facilement sa dignité et ses amours … Durant ces 88 pages, les personnages ne cessent d’évoluer et acquièrent une réelle profondeur.

    Un récit d’émancipation

    Comme le montre la splendide couverture de l’édition standard, on a affaire à un récit d’émancipation : Navit, la belle jeune femme issue d’une famille juive traditionnelle part à la conquête de New-York. Cherchant à fuir la misère (tout aussi bien peut-être que le racisme ambiant), elle se rebaptise Gina Majolie et devient célèbre. Par sa liaison scandaleuse d’abord qui fait la une des journaux people puis par sa photo sur la couverture des magazines ensuite. Mais les auteurs la font se servir de son corps dans une société machiste et patriarcale comme d’une arme pour mieux lutter contre cette dernière. En effet, l’épisode 1 montre son affranchissement progressif.
    Lorsqu’elle hérite, elle refuse de perpétuer la tradition des Powell Follies et ne veut pas du théâtre : elle ne se place donc pas du côté de l’exploitation du corps des femmes. De même, après sa « une » spectaculaire, elle bannit les pin-ups de ses couvertures. En revanche, elle agit comme un diffuseur, via son magazine, de l’intelligence féminine : elle fait intervenir des femmes pour bousculer le côté stéréotypé et daté du journal et elle embauche une jeune immigrée photographe de talent pour des reportages sociétaux. Grâce aux femmes donc, la revue « Gentlemind » perd de sa frivolité, acquiert de la dignité et prend un nouveau départ La réciproque est vraie : grâce à la revue, Navit trouve une raison d’être (Trigo aussi d’ailleurs) et la jeune reporter également. En effet, ce personnage secondaire demeure encore assez mystérieux mais il apparait comme un double de l’héroïne (bien que douée, elle doit se résoudre à faire des photos de touristes sur Coney Island pour survivre avec son enfant et elle semble avoir dû fuir l’Europe donc elle est peut-être juive elle aussi). C’est donc une ode à cette presse qui fit découvrir des romanciers talentueux, tels Fitzgerald ou Hemingway, des illustrateurs et de grands reporters photographes, mais c’est aussi et surtout une ode à la femme.

    Un dessin au diapason

    Qui d’autre qu’Antonio Lapone pouvait donner vie à ce passionnant récit à la « Mad Men » ? Cet héritier d’Yves Chaland, de Serge Clerc et du style atome affectionne depuis toujours l’imagerie américaine des années 1950. On l’a vu dans « Adams Clark » et son artbook « The New Frontier » notamment. Comme il le déclare lui-même : ses « racines graphiques plongent dans le monde de la création publicitaire, les portfolios d’affichistes ou les croquis de mode. Nombre de pages de magazines des années ‘50 et ‘60, un univers fait d’élégance et de compositions graphiques, sont une source intarissable d’inspiration ». On retrouve ainsi l’influence de Marcello Dudovich, un des pères de l’affiche publicitaire italienne moderne ou encore d’Achille Luciano Mauzan et Leonetto Cappiello, avec leurs jeux de contrastes entre le noir et le rouge dès la couverture et leur palette de couleurs. On peut même dire que le héros Arch est comme une mise en abyme du dessinateur car il utilise le même astérisque en guise de point pour sa signature et que ses affiches, dans un savant jeu de miroirs, rappellent la composition des tableaux de Lapone.

    Les planches sont extrêmement variées tant dans le format des cases - illustrations pleines pages qui reproduisent de vraies-fausses couvertures de magazines ; doubles pages montrant les kiosques de journaux débordants ou la rédaction du journal – que dans leur disposition et leur palette de couleurs. Le dessinateur crée constamment des ambiances différentes ; on a une impression d’urgence, de profusion et de mouvement grâce au crayonné apparent qui retranscrit bien également le rythme de la grande ville. Certains diront que le dessin en devient parfois peu lisible, je préfére penser qu’il est emporté par l’élan qui anime les protagonistes et que ce côté virevoltant mime l’exaltation et le dynamisme des héros.


    Ce tome introductif est réussi tant au niveau du scénario que de sa mise en images. Il embrasse brillamment plusieurs genres et les transcende. On ne sait si l’on est devant une évocation historique des années 1940, une satire du rêve américain, une saga entrepreneuriale à la « Largo Winch » en jupons, une comédie dramatique ou romantique avec des triangles amoureux qui se démultiplient. Tout cela donne une œuvre riche dont l’humour est loin d’être exclu (ah, la scène du brainstorming au champagne !). C’est une fiction enlevée avec un Lapone inspiré. On a envie d’adresser aux auteurs les propos si joliment tournés qu’ils ont mis en exergue. En effet, grâce à cette femme et ces deux « hommes créateurs de fiction (…) à leurs mots et à leurs images, nous voyons à chaque fois le monde avec des yeux neufs ». Vivement la suite (et la fin) !

    bd.otaku Le 29/08/2020 à 13:49:34

    « Radium Girls » de Cy (Cyrielle Evrard) inaugure la nouvelle collection de romans graphiques « Karma » aux éditions Glénat dirigée par Aurélien Ducoudray. On veut y mettre « en lumière des personnes, au départ des anonymes qui ont parfois été oubliées par l’Histoire et qui, au travers d’actes marquants et contestataires, ont fait changer la société dans ses fondements et ses acquis. Des destins uniques qui ont eu une portée collective ». A travers cette sombre histoire de jeunes filles lumineuses au cœur des années folles, Cy nous montre que les scandales sanitaires au nom du profit ne datent pas d’hier ….

    1918. Une nouvelle ouvrière, Edna, intègre l’United State Radium Corporation, une usine de montres du New Jersey. Elle est ravie d’avoir été retenue car c’est un travail prestigieux et très rémunérateur. En effet, les ouvrières doivent faire preuve de minutie, de soin et de dextérité pour manipuler la peinture phosphorescente au radium « Undark » (qui vaut cent fois le prix de l’or) et l’utiliser pour peindre les chiffres sur les cadrans. Pour intégrer définitivement l’usine, la jeune femme devra, à l’issue de sa période d’essai, être capable de tenir la cadence de 250 pièces par jour. Elle est formée à la peinture des chiffres sur le cadran par l’une des ouvrières les plus chevronnée de l’atelier : Grace qui lui explique la technique « Lip, dip, paint » : affiner le pinceau avec ses lèvres, tremper dans la peinture et peindre le cadran. Elle lui présente également ses collègues et amies : Katherine et les trois sœurs Maggia : Mollie, Quinta et Albina. Les jeunes femmes vont rapidement prendre la nouvelle sous leur aile et l’intégrer dans leurs sorties dans les speakeasies, au cinéma ou à la mer. Entre elles, l'ambiance est bon enfant : avant les soirées, elles mettent leurs plus belles robes au travail et se peignent les ongles, les lèvres ou les dents car la peinture phosphorescente et les particules qui se déposent sur leurs vêtements les font littéralement briller de mille feux et rayonner sur la piste de danse. Elles s’amusent d’ailleurs du surnom dont on les a affublées : « les Ghost Girls ». Mais quand elles sont peu à peu victimes de maux inexplicables, leur insouciance et même leur amitié sont mises à mal…

    Cyrielle Evrard a découvert ce scandale oublié en 2017 quand elle a un jour vu apparaître sur son fil d’actualité un entrefilet intitulé « Radium girls ». Elle a d’abord cru qu’il s’agissait d’un groupe musical féminin ! Outrée par ce qu’elle lisait, elle a voulu en savoir plus et, habitée par ce sujet, elle a finalement décidé (à l’instigation de Guy Delisle) d’en faire une BD. Elle s’est longuement documentée et cela se sent dans l’album : toutes les publicités que l’on voit apparaitre dans les journaux, sur les murs de la ville ou à la radio pour la laine, le maquillage ou le tonic au radium sont des publicités authentiques. Cet arrière-plan permet, en plus de la caution historique, de souligner combien le radium faisait partie du quotidien de l’époque et était considéré comme totalement anodin voire bénéfique !
    Au départ, l’autrice avait prévu de dépeindre la vie de la « frondeuse » du groupe : Grace Fryer. Mais une simple biographie avec une narration linéaire n’aurait ni eu ni autant d’impact ni autant d’intérêt. En effet, ce qui nous touche dans ce roman graphique c’est la dynamique de groupe. Si toutes les femmes citées (y compris les seconds rôles Hazel et Marguerite) ont existé, si Mollie et Grace travaillaient bien dans le même atelier et se fréquentaient en dehors, elles n’étaient pas collègues avec les sœurs Maggia ni avec Edna. Toutes ne se sont rencontrées réellement qu’au moment du procès. Commencer avec l’arrivée d’une nouvelle recrue permet, à la manière de Zola, de présenter de façon vivante les protagonistes et un milieu inconnu au lecteur avec ses règles et ses us et coutumes. De plus, comme la moitié de l’album est consacrée à l’amitié des ouvrières et à leurs sorties, de nombreuses cases mettent en scène des gros plans sur leurs visages en champ contrechamp lors de discussions. Ils sont d’ailleurs laissés blancs pour bien refléter les émotions et sont très expressifs dans une sorte de rappel du cinéma muet et de l’expressionisme qui règne à l’époque. Surtout, ces gros plans en caméra subjective, nous donnent l’impression de faire partie du groupe. Nous nous attachons ainsi à chacune des filles à la personnalité fort bien définie et nous partageons leurs moments de complicité et leurs joies.
    Le récit est, en effet, paradoxalement joyeux ainsi que l’indique la couverture aérée et colorée présentant des héroïnes lumineuses, pleines de vie, aux visages souriants. Deux teintes dominent : le vert de la jeunesse, du renouveau et de l’espoir et le rouge violacé de la vie et de la passion. Les dialogues, jusqu’au mot de la fin sont très drôles et les réparties fusent. On rit souvent. L’histoire se passe dans l’entre-deux guerres, au moment des années folles, et Cy transmet fort bien l’effervescence qui règne dans une superbe double page se déroulant dans un speakeasy où le cadrage décentré et en légère contre plongée met en valeur le mouvement de leur charleston endiablé. La bédéiste recrée pareillement le mouvement, lors de la sortie à la mer, à l’aide du tourbillon des vagues, du fond blanc et du vert dominant : on y ressent légèreté et dynamisme. Elle met enfin en scène l’une des avancées de l’époque : le droit de vote accordé aux femmes en 1920 de l’autre côté de l’Atlantique.
    Les héroïnes principales, Mollie, Grace et Kate arborent toute trois une coupe à la garçonne des « flappers » de l’époque, symbole de leur volonté d’émancipation. Mais leur soif de liberté se heurte à l’immobilisme de la société : durant la sortie à la mer, on vient mesurer la longueur du maillot des baigneuses et Mollie est même menacée de contravention pour atteinte à la pudeur et incitation à la débauche car elle porte un maillot trop court ! Edna ne voit pas l’intérêt d’obtenir le droit de vote ; Quinta, la seule fille mariée du groupe, subit des violences conjugales et - ayant intégré la nécessité de se soumettre à son époux - elle trouve des circonstances atténuantes à son bourreau. Parfois les obstacles à l’émancipation sont donc internes et liés au poids des préjugés sociétaux. De nombreuses inégalités homme/femme sont ainsi soulignées dans ce roman graphique mais celle qui est la plus scandaleuse est résumée par la planche scindée en deux cases dans laquelle on voit « en montage parallèle » les conditions de travail des hommes et des femmes à l’atelier d’USRC. Elles portent de simples blouses tandis qu’ils sont dotés de tabliers de plomb, de masques et de lunettes de protection. Cette page muette est saisissante et résume parfaitement la différence dans le traitement des uns et des autres .
    Peut-être pourrait-on également avancer que la scène hilarante au cinéma durant laquelle les amies sont conspuées parce qu’elles brillent comme des réverbères et gênent les spectateurs n’a pas simplement une valeur anecdotique. Le film projeté est le « Frankenstein » de James Whale : un film qui renforce, certes, le côté historique de l’album puisqu’il s’agit d’un blockbuster de l’époque mais l’autrice aurait pu en choisir bien d‘autres ! Elle se livre, en outre, à un petit anachronisme puisqu’il sort en 1931 donc après la mort des héroïnes… Il semble donc qu’il revête une signification plus symbolique en devenant une métaphore de la société de l’époque : de la même façon que le docteur Frankenstein crée une créature qu’il ne va bientôt plus réussir à contrôler, l’industrie américaine par son usage immodéré du radium va générer une catastrophe.
    Ces exemples montrent le traitement très sobre choisi par la bédéiste : elle suggère et n’assène pas. La tragédie qui s’abat sur les jeunes femmes est perçue de façon plus horrible par le lecteur car elle a su susciter son empathie en lui faisant partager leur quotidien complice. De même, elle ne se complait dans la dépiction morbide des affections éprouvées par les ouvrières : contrairement à certaines photographies de l’époque qui montrent crument les sarcomes qui déforment les mâchoires ou les genoux des jeunes femmes, elle réalise, elle, des pleines pages muettes toutes en sobriété dans lesquelles des hachures striant la partie du corps affecté symbolisent les irradiations et la maladie. Enfin, elle ne se perd pas dans les méandres du procès qui dura très longtemps et manie l’ellipse. Elle utilise de petits détails signifiants : ainsi sur la console de l’entrée de l’appartement de Grace, on trouve les photos ornées d’un crêpe noir de ses deux frères morts à la guerre en Europe et de Mollie. Une équivalence se crée ainsi : les jeunes femmes ont, elle aussi, donné leur vie pour le progrès et la civilisation et doivent donc être reconnues et honorées.

    « Radium girls », histoire poignante et pudique à la fois, était donc le titre idéal pour inaugurer la collection « Karma » chez Glénat. Il ne se contente pas de faire connaître l’histoire des « Radium girls » mais rend hommage à ces femmes sacrifiées sur l’autel du progrès technique dont le combat a mené à de nouvelles législations cruciales pour les ouvriers et à la naissance de l’OSHA l’agence fédérale de protection des travailleurs américains. Ce roman graphique redonne brillamment vie à « des femmes qui avaient disparu alors qu’elles ont fait bouger les lignes de l’Histoire ».
    On se doit également de souligner que c’est un très bel objet soigné dans les moindres détails : le vernis sélectif de la couverture est remplacé par une peinture phosphorescente appliquée sur le visage des héroïnes et les cadrans des montres et recrée l’effet du radium, le papier choisi est épais et fait bien ressortir les pigments des crayons de couleur, enfin il est doté d’un cahier graphique et d’une passionnante interview menée de main de maître par Aurélien Ducoudray. Ce récit lumineux est l’un des titres phares de la rentrée !

    bd.otaku Le 22/08/2020 à 13:48:17

    "On n’y échappe pas" : c’est le titre d’un roman policier commencé par Boris Vian au tout début des années 1950 pour lequel l’auteur avait annoncé « si je le loupe je me suicide au rateloucoume et à la banane frite » avant de l’abandonner au bout d’un synopsis complet et de quatre chapitres rédigés. Pour le centenaire de sa naissance, le 10 mars 2020, six oulipiens ont repris le flambeau et l’ont achevé. Et, « on n’y échappe [vraiment] pas » à la commémoration y compris dans le 9eme art : édition illustrée de "L’écume des jours" chez Futuropolis, réédition d’adaptations précédemment parues chez Delcourt ("L’écume des jours" et "L’arrache cœur") ou d’une biographie dessinée ("Piscine Molitor" ) chez Dupuis et même création d’une collection dédiée au Vian des marges, celui des romans noirs, Vernon Sullivan, aux Éditions Glénat BD !
    J’irai cracher sur vos tombes a ouvert le ban de la collection Sullivan – en mars comme il se doit – avec son pendant "Les morts ont tous la même peau". C’est JD Morvan, grand amateur de Vian (et scénariste des deux adaptations parues chez Delcourt) qui s’y est attelé en compagnie de trois dessinateurs, le philippin Rey Macutay, l’argentin Rafael Ortiz, le français Scietronc et d'un coloriste japonais Hiroyuki Ooshima. Cette équipe internationale "The Tribe" comme ils se surnomment, a-t-elle réussi à relever la gageure d'adapter un roman censuré devenu mythique et donc quasi intouchable ?

    Un roman mythique

    Début 1946, Boris Vian fait la connaissance d’un jeune éditeur, Jean d’Halluin. Il cherche à publier des ouvrages à succès pour sauver les éditions du Scorpion car les affaires vont mal. Vian venait, quant à lui, de rater le prix de la Pléiade pour "L’écume des jours" qui aurait pu lui assurer des rentrées d’argent confortables. Or, il était à court, comme toujours, et il vit là l’occasion de gagner du cash facile ainsi qu’une sorte de défi littéraire : « tu veux un best-seller ? Donne-moi dix jours et je t’en fabrique un » déclare-t-il à son ami.

    Le style est volontairement cru, voire pornographique et Jean d’Halluin le présente dans des encarts publicitaires comme « le roman que l’Amérique n’a pas osé publier ». Pour que le canular soit complet, Vian décide de faire croire que "J’irai cracher sur vos tombes" est l’œuvre d’un romancier noir américain du nom de Vernon Sullivan. Lui n’en est officiellement que le traducteur et pousse même le souci du détail jusqu’à écrire une version en anglais de son œuvre ! Le roman est poursuivi en justice car on l’accuse d’inciter les adolescents à la débauche. Vian va même être accusé d’être un « assassin par procuration » quand on retrouve en 1947 un exemplaire du roman à côté du cadavre d’une femme tuée par son amant ! Si ce parfum de scandale fait exploser les ventes, l’auteur sort cependant épuisé des différents procès qui lui sont intentés, souffre d’être désormais considéré comme un écrivain peu sérieux, et déteste l’adaptation cinématographique édulcorée qui est faite de son roman. Il demande d’ailleurs expressément qu’on retire son nom du générique et meurt, au début de la projection privée, le 23 juin 1959, en s’écriant « Ah non ! » quand il s’y découvre, malgré tout, crédité… Comme le rappelle l’avant-propos à l’album de Nicole Bertholt, directrice du patrimoine Boris Vian, et le dossier historique en fin d’album, le roman entre ainsi dans la légende et demeurera censuré jusqu’en 1973.

    Du pastiche à la satire

    "J’irai cracher sur vos tombes" est donc né d’une fascination pour la mythologie américaine véhiculée par les films et les romans noirs « hard boiled » façon Peter Cheney ou James Hardley Chase qui paraissaient dans la toute nouvelle collection de la Série noire. C’est bien ce que rappelle la couverture de l’album qui reprend les codes couleurs de cette fameuse collection (noir et jaune) et un graphisme très viril : le héros au volant de sa Nash, regard déterminé, sourcils froncés et clope au bec, avec en premier plan le revolver sur le siège passager presque pointé sur le lecteur et un cadrage en contre-plongée qui « grandit » à la fois l’arme et Lee.

    Le dessin très années 1960 de l’album et tous les décors reprennent ceux des films qui ont nourri notre imaginaire. Nul besoin pour JD Morvan et ses dessinateurs de reprendre les anglicismes et les tournures calquées sur l’anglais qui émaillent l’œuvre source. Mais présentation de scènes de drugstore, d’ice-cream parlor, d’american diner, de belles américaines (voitures et filles en sweat moulant) et de jeunes dansant un rock endiablé dans des vignettes horizontales presque en format « cinémascope » qui créent tout autant une Amérique fantasmée pour le lectorat actuel.

    Si le roman reprend tous les codes du roman noir « mâle » de façon hyperbolique et a un côté pastiche, le pseudonyme choisi rappelle également en quoi il s’attaque à quelque chose d’encore plus tabou à l’époque que les scènes de sexe et de violence qui y abondent : le problème noir. En faisant de son double littéraire un écrivain noir qui a « passé la ligne » (qui se fait passer pour un blanc), Vian donne une valeur de témoignage à son œuvre et entend dénoncer le racisme et les pratiques de ségrégation raciale. Au moment de « Black lives matter », le sujet garde également un côté actuel et brûlant.

    L’histoire se déroule à Buckton, dans le sud des Etats-Unis, en pleine ségrégation raciale. Dans cette petite ville débarque un jour Lee Anderson, une lettre de recommandation et un dollar en poche. Ayant tout laissé derrière lui, il devient gérant d’une petite librairie et s’apprête à changer de vie. Ce n’est pas un métier compliqué car en tant que franchisé il n’a aucune liberté éditoriale (petite pique de l’auteur face à un monde de plus en plus friand de marketing). Il s’ennuie un peu et décide , au bout de quinze jours, d’aller voir dans le bar d’en face. Là, il fait la connaissance de quelques adolescentes et de leurs amis. Finalement, ils passent le plus clair de leur temps ensemble, près de la rivière. Il a beaucoup de succès auprès de la gente féminine car il est blond, taillé en athlète et joue de la guitare en s’accompagnant de sa voix de basse. Mais derrière cette belle apparence se cache un secret : Lee est de sang noir et, il est avide de vengeance à l’égard des blancs car il souhaite les punir de ce qu’ils ont fait au « gosse » dont la mort revient sans cesse le hanter…

    Les dessinateurs ont fort bien rendu l’aspect extérieur du héros. Même s’ils sont trois à réaliser les dessins, on sent une belle harmonie dans leur travail. Ils ont donné à Lee une opulente chevelure blonde bouclée, ont bien insisté sur la blancheur de sa peau grâce aux couleurs pastel utilisées, et l’ont surtout doté d’une stature de colosse michelangelesque accentuée par l’aspect malingre conféré aux autres garçons du groupe (et tout particulièrement à Dexter).

    Lorsqu’il rencontre les filles Asquith : deux sœurs d’environ 20 ans pour l’ainée et 15 pour la cadette, Lee sait qu’il a trouvé ce qu’il cherchait : ce sont les héritières d’une riche famille qui a construit sa fortune sur le dos de noirs, notamment grâce à des plantations en Haïti, et par tradition familiale, ce sont de véritables racistes. Grâce à son « camouflage », Lee peut être invité chez elles. Il séduit les deux sœurs mais ce n’est pas seulement la vengeance qui dirige ses actions. Il semble également être porté par du ressentiment pour toutes les opportunités manquées non par lui mais par son frère Tom – qu’il décrit comme meilleur que lui – à cause de la couleur de sa peau et malgré ses nombreux talents.

    Morvan garde le discours pessimiste et loin de tout manichéisme de Vian. Même s’ils dénoncent une justice (déjà) à deux vitesses : on ne sait pas si les meurtriers du gosse ont été jugés alors qu’on sait d’emblée ce qui attend Lee s’il accomplit son plan, tous deux soulignent que tous les personnages sont finalement guidés par la haine raciale de l’autre. Le scénariste développe d’ailleurs le personnage de Dexter qui est vraiment montré à l’affût, cherchant à démasquer Lee et à le pousser à la faute simplement parce qu’il n’est pas de la même race. Le jeu des regards mis en place dans l’album apporte une tension supplémentaire. Le brûlot provocateur devient un thriller érotique. Les scènes nocturnes en tons bleutés ou rouge sang sont particulièrement réussies et montrent, par contraste, l’envers du décor diurne aux tons pastel aseptisés car la violence, sous toutes ses formes, y règne. Cette perspective donne une nouvelle valeur aux scènes de sexe quasi insoutenables que sont celles du viol et de la maison close noire. Ce sont des scènes de lutte au même titre que les violences subies par Tom. Dans le roman, la scène du boxon noir est une scène gratuite de pédophilie qui se veut choquante, ici, les prostituées sont devenues adultes car ce n’est plus l’enjeu de l’épisode qui se mue en une scène de suspense et de manipulation psychologique de mise à l’épreuve de Lee par Dexter.

    Une étude de serial killer

    Ce crescendo dramatique se retrouve aussi dans la découverte de la personnalité de Lee. De nombreux textes de l’album sont issus directement du roman narré à la première personne et forment la voix off du héros. En bande dessinée, le monologue intérieur est d’habitude utilisé avec parcimonie mais avec ce choix narratif, on a l’impression d’être dans la tête du héros. Ce faisant, JD Morvan met en lumière l’un des aspects un peu éludés du roman : à travers l’attitude obsessionnelle de Lee, Vian dresse le portrait subtil d’un serial killer. Le scénariste, par ailleurs auteur d’une série sur le thème des "tueurs en série" avec Stéphane Bourgoin pour Glénat, se plonge ainsi dans la psyché du personnage et montre par touches succinctes comment le projet de vengeance du héros déraille petit à petit au profit de motivations plus troubles et comment il éprouve une véritable jouissance dans la préméditation et l’accomplissement des meurtres de victimes qui n’ont rien à voir avec l’affaire initiale. Il acquiert petit à petit un rôle de prédateur, de manipulateur sexuel et de sadique.

    On a ainsi le décryptage du cheminement d’un psychopathe vers son passage à l’acte et la description du processus mental très complexe qui l’amène au meurtre. Sur la fin, l’album se précipite, comme si Lee ne pouvait plus attendre d’accomplir son forfait. Le dessin devient plus nerveux, le découpage plus haché de façon mimétique. Le texte envahit la page et matérialise l’obsession du héros. Son geste a peut-être été provoqué par la société dans laquelle il est né mais il n’en demeure pas moins qu’il le commet volontairement. Au fond, Lee Anderson est un salaud qui profite également de ses prétendus malheurs pour faire ce qu’il lui plait. L’album, percutant et dérangeant, apparaît ainsi tout aussi désespéré que le roman...

    Ce roman graphique très « sangsuel » comme l’aurait certainement écrit Vian rend donc bien justice à l’œuvre initiale contrairement à l’adaptation cinématographique lénifiante. Mais, attention, de ce fait, il n’est pas du tout à mettre entre toutes les mains car il n’y a pas de filtre poétique et tout est crûment frontal !
    On peut avancer, cependant, que jamais l’auteur n’aura été aussi présent ni aussi vivant, grâce au 9e art qui permet sa redécouverte par un nouveau public. Juste retour des choses que ce médium rende hommage à Boris Vian car il aima les arts mineurs (le polar, le jazz, la science-fiction) et fut aussi précurseur puisqu’il appréciait la bande dessinée qui n’était nullement considérée à son époque. Sa veuve accepta d’ailleurs, pour cette raison, moins de dix ans après sa mort, une adaptation dessinée du thriller pop Et on tuera tous les affreux chez Losfeld par Alain Tercinet. Une nouvelle mouture de ce titre est prévue à la rentrée dans la collection Vernon Sullivan aux éditions Glénat avec toujours JD Morvan aux commandes. Elle paraîtra simultanément à l’adaptation de Elles ne se rendent pas compte. Deux œuvres qui forment un diptyque dans l’auto parodie et présentent un ton différent de celles sorties en mars en étant proche du burlesque parfois : un nouveau défi à relever pour les auteurs qu’on ne manquera pas de découvrir avec intérêt !

    bd.otaku Le 05/08/2020 à 10:34:31
    Les cahiers d'Esther - Tome 5 - Histoires de mes 14 ans

    Le « Esther » nouveau est arrivé ! Avec une régularité de métronome (bousculée un tout petit peu à cause du confinement cette fois), dès que 52 pages ont été prépubliées dans « l’Obs », comme autant de semaines qui composent une année, paraissent les « cahiers d’Esther » de Riad Sattouf aux éditons Allary. Le dessinateur, qui s’appuie sur les histoires authentiques que lui raconte la fille d’un couple d’amis, a décidé de la suivre depuis ses 10 ans jusqu’à ses 18 ans. Il est donc parvenu à la moitié de l’aventure avec l’« Histoire de mes 14 ans » et, dans ce tome pivotal, la petite fille se transforme en jeune fille dont les mémoires ne sont pas si rangées que cela !

    Retour au collège

    Riad Sattouf est sans conteste un spécialiste ès ados ! Après « retour au collège », « la vie secrète de jeunes », en bande dessinée et « les Beaux gosses » au cinéma et tandis qu’il écrivait simultanément « l’Arabe du futur », ses souvenirs d’enfance autobiographiques, il a choisi de s’atteler au pendant féminin de ses jeunes héros. En effet, il avait l’impression d’avoir en tant qu’homme et en tant qu’auteur « bien expérimenté la fabrique des garçons, mais celle des filles (lui) était étrangère » et comme il n’avait jamais lu quelque chose sur ce qu’elles pensaient vraiment, il a décidé de le faire lui-même avec l’envie « d’aller dans un autre monde comme un voyage spatio-temporel ».

    Esther, contrairement aux personnages des séries précédentes de Sattouf, n’est pas du tout exclue et mal aimée. Elle fait partie des élèves « populaires » même si elle est scolarisée par dérogation dans un collège « de bourges » alors qu’elle n’en est pas une comme elle le rappelle dans l’incipit. Et, contrairement aux précédents albums des « Cahiers » qui se déroulaient souvent plus dans la sphère familiale qu’à l’école, ici, les parents et les frères de l’héroïne apparaissent beaucoup moins. De nombreuses planches ont pour cadre l’univers scolaire à Paris ou lors de voyages. On notera d’ailleurs que certaines aventures ont tendance à se poursuivre sur plusieurs pages, dans ce volume, comme l’épisode hilarant du voyage chez le correspondant espagnol qui ne manquera pas d’évoquer des souvenirs à beaucoup !

    La vie secrète des jeunes

    Régulièrement, donc, celle qui se cache derrière Esther se confie à Riad Sattouf. Elle lui parle de ses chanteurs et acteurs préférés du moment (pas un seul survivant des tomes précédents !), de son quotidien, et lui raconte même des « secrets » qu’elle cache à ses parents comme ses premières soirées alcoolisées par exemple. Ceci est retranscrit par l’intermédiaire de la narration à la première personne dans les récitatifs avec un double destinataire : l’auteur et le lecteur. Ainsi, ce dernier a l’impression que tous ces secrets lui sont confiés. Elle nous révèle ainsi pourquoi les ados se promènent en T-shirt par -10°, disserte sur l’abyssale stupidité des garçons qui passent leurs journées à faire des blagues graveleuses ou des gestes obscènes en matant les filles et elle fait même l’amer constat que parfois cela perdure en observant le regard libidineux que pose sur elle le père d’une de ses copines. Celle qui n’est plus une petite fille fait cependant le constat paradoxal qu’elle se sent malgré tout attirée par eux !

    Elle commence également à s’intéresser davantage au monde extérieur. Dans les volumes précédents, elle était quelque peu autocentrée, ici, elle est choquée devant l’incendie de Notre-Dame ou la présence de SDF dans la rue ou bien elle s’interroge sur les vertus de la gentillesse et cherche à se tourner vers les autres en souriant par exemple à une handicapée. Elle effectue même un peu d’introspection en retrouvant Mitchell un garçon que sa classe harcelait en primaire et en éprouvant du remords. Quand elle s’insurge contre les injustices sociales (elle parle aussi du mouvement des gilets jaunes) ou l’absence de conscience écologique, elle se pose des questions naïves mais fondamentales qui mettent souvent en relief l’inertie et l’individualisme des adultes.

    L’épisode sur Mitchell n’est pas le seul qui revient sur le passé d’Esther. Elle se penche sur celle qu’elle fut et devient nostalgique de son enfance dans la planche intitulée « Une autre personne » en retrouvant son vieux journal intime électronique « Kidisecrets » dont il était question dans le tome 1 : « je me suis dit que c’est fou comme le temps passe et comment on change en se rendant compte de rien. La fille que j’étais à cette époque, c’est plus moi aujourd’hui. Elle est comme morte en fait. Et celle que je suis aujourd’hui, va-telle aussi disparaître ? Oui … ». Elle, qui vivait dans l’instant, prend conscience de sa finitude et même si la planche se finit sur une pirouette humoristique on ressent une certaine mélancolie, inédite jusqu’à présent.
    Enfin, pour la première fois on a une mise en doute de la réalité des anecdotes qui nous sont contées depuis cinq ans maintenant : on apprend qu’Esther ne nous avait pas tout dit ! Elle avait omis de nous parler de son doudou, par exemple, qu’elle désigne toujours par une périphrase embarrassée « le petit objet » ou bien de son premier IPhone qu’elle avait finalement obtenu de haute lutte. Ceci crée une faille : les lecteurs étaient persuadés de tout savoir de l’héroïne et ils s’aperçoivent rétrospectivement qu’elle avait tu, par pudeur ou par honte, des dimensions essentielles de son existence. Ceci leur rappelle qu’un filtre est aussi apposé sur les anecdotes par l’auteur dans une double énonciation.

    L’écriture dessinée

    Ainsi, Riad Sattouf indique subtilement qu’il ne se contente pas de retranscrire : il adapte et transforme comme l’indique immanquablement en fin de planche la mention « d’après une histoire vraie racontée par Esther A » et donne à l’anecdotique une portée nouvelle.
    Ce n’est pas un hasard si Riad Sattouf a illustré la couverture de l’édition 2020 du Petit Robert : il éprouve une véritable passion pour les mots qu’il nous fait partager. Le bédéiste adore retranscrire la langue parlée, le rythme, les expressions nouvelles, voire plus anciennes qui redeviennent à la mode, dans les longs textes qui émaillent « Les Cahiers ». Il retranscrit les mots d’enfants du petit Gaëtan amateur de « dessins allumés » mais il met surtout en lumière le langage « jeune » en en mimant « le phrasé » et les expressions dans sa double narration : les longs récitatifs qui laissent s’exprimer l’adolescente à la première personne et bien sûr les dialogues des phylactères. Ceci est savoureux pour le lecteur adulte qui se retrouve parfois en « terre inconnue ».

    Comme le soulignent les pages de garde qui reprennent en mosaïque les couleurs utilisées dans la bd selon leur ordre d’apparition, la couleur a également un rôle essentiel chez Sattouf et sert de guide. Ses pages sont toujours en bichromie car il applique les préceptes de Johannes Itten qui attribue une valeur symbolique aux couleurs. Les planches des « Cahiers » avec leur graphisme ligne claire très épuré et les expressions un peu surjouées des personnages et souvent proches de la caricature sont donc très lisibles : il y a toujours une couleur principale et une secondaire qui souligne un moment un peu fort dans la page et crée une ambiance et une émotion chez le lecteur ; le bédéiste en joue tout particulièrement dans ce tome.

    Enfin il y a, pour la première fois dans ce cinquième volume, un jeu métalinguistique. Ainsi, dans la planche où Esther vient visiter l’expo consacrée à Riad Sattouf à la BPI un visiteur plus âgé s’insurge contre la grossièreté du langage de l’héroïne et met en doute la valeur documentaire et linguistique de l’œuvre de Sattouf en prenant à témoin Esther qui en éprouve un vertige presque pirandellien ! De même, lorsqu’elle interrompt une anecdote qu’elle est en train de raconter et en donne une nouvelle version en déclarant que toute la première partie de la planche n’était qu’un « délire de dessinateur », elle casse, par ce biais, l’effet de réel et invite le lecteur dans un gros plan face caméra hors gaufrier digne de « la nouvelle vague » à être suspicieux et à ne pas oublier la part fictionnelle du récit !

    « Les Cahiers d’Esther » sont un grand succès de librairie (650 000 exemplaires vendus des quatre premiers tomes) et trouve désormais du succès non seulement auprès des adultes mais aussi des adolescents qui s’amusent à les lire à rebours pour se rappeler comment ils étaient « avant ». Si Claire Bretécher publiait ses planches acérées sur les bobos des « frustrés » et l’adolescence ingrate d’« Agrippine » dans « le Nouvel Obs », Riad Sattouf creuse le sillon dans le même hebdomadaire rebaptisé « L’Obs » avec le même sens de l’humour (voire de la satire), de l’observation, de la précision et de la langue. Comme ses prestigieux aînés, « Les cahiers d’Esther » sont donc une bande dessinée qui fera date comme témoignage à la fois sensible et incisif sur notre époque avec peut-être, dans ce cinquième opus, une savoureuse dimension réflexive supplémentaire…

    bd.otaku Le 31/07/2020 à 22:31:25

    L’imposant Géante de Jc Deveney et Núria Tamarit vient de paraître aux Éditions Delcourt sous une magnifique couverture dorée « hors collection » : un écrin qui sied bien à ce roman graphique de 200 pages qui a nécessité plus de 4 ans de travail. Dans ses remerciements , le scénariste salue « François R, Jonathan S et Christopher V » : hommage à Rabelais, Swift et Vogler qui souligne la particularité de cette œuvre singulière aux carrefours des genres.

    Un conte pour enfants …

    Tout débute comme dans un conte : un bûcheron , père de six garçons , découvre au fond d’une ravine un bébé abandonné…. Un bébé, certes, mais déjà bien plus grand que lui et bien plus lourd que la charge de bois que son cheval est habitué à tracter… Pourtant, il arrive tant bien que mal à l’amener chez lui, résolu à le déposer à l’hospice le lendemain. Mais il cède aux injonctions de sa femme, si émue quand elle découvre qu’il s’agit d’une petite fille ; ils l’adoptent en lui donnant le doux nom de « Céleste », cadeau des cieux. Elle devient donc leur septième enfant et coule des jours paisibles dans une famille aimante. Mais, le temps passant, ses frères quittent un à un le nid familial ; Céleste aimerait, elle aussi, partir à la découverte du monde. Or on lui interdit, pour la protéger, de se rendre même dans la vallée toute proche…

    On retrouve, d’emblée, les personnages du conte : un enfant trouvé, un pauvre bûcheron, une famille nombreuse. JC Deveney, souligne d’ailleurs lui-même l’archétype en appelant les frères de Céleste par des prénoms qui ressemblent à des numéros : Prime, Segond, Tertio, Quarte, Quintil et Sixte. Le preux chevalier qu’elle rencontre ensuite s’appelle Blanc de Parangon. Or, il est à la fois pur comme l’indique son prénom et modèle comme le souligne son nom. Le grand inquisiteur implacable se nomme, quant à lui, Porphyre comme la roche volcanique ; la méchante belle -mère est la reine Della Attricia (« délatrice » itialianisé) et l’amoureux funambule, Alto. L’onomastique est donc toujours signifiante et participe à la lisibilité du récit.

    La structure du conte est aussi respectée, dans la narration tout d’abord : si on a bien dialogues et phylactères comme dans toute bande dessinée, le récit est aussi porté par de longs récitatifs au passé. Ensuite, il y a des coïncidences et des retrouvailles opportunes : des personnages arrivent à point nommé pour aider les héros quand ils sont dans une impasse (Quintil vient par deux fois au secours de sa sœur quand tout semble perdu, Falca s’oppose contre toute attente à Hapis…). Enfin, la composition en douze chapitres renvoie également à ce que le scénariste Christopher Vogler a théorisé en se fondant sur les travaux de Propp et Campbell sur les contes et le monomythe : « le voyage du héros » et ses douze étapes. Le déroulement chronologique de l’histoire est donc nécessaire puisqu’il marque dans sa linéarité même l’évolution du personnage : aussi géante soit-elle, Céleste « grandit » au fil des rencontres.

    Le dessin aux couleurs pastels et aquarellées de Nuria Tamarit, faussement naïf, semble s’adresser aux enfants. Le titre en lettres gothiques donne un cachet à la fois ancien et mystérieux au livre ; chacun des douze chapitres du conte est introduit par une illustration pleine page qui joue sur le végétal pour créer des ornements semblables à des enluminures et ses couleurs annoncent littéralement la tonalité du chapitre (couleurs sombres pour les chapitres «menaçants », couleurs éclatantes pour les épisodes heureux) à la manière des illustrations de Bilibine. Les personnages aux traits épurés, aux attitudes hiératiques et aux longues robes rappellent, eux aussi, les livres de contes slaves. Mais la dessinatrice joue également avec maestria des codes de la bande dessinée. Nombre d’onomatopées prennent, ainsi, une réelle importance dans la page et insufflent du dynamisme grâce au jeu de polices et de casses tandis que le gaufrier tantôt minimaliste, scindant la page en trois grandes cases horizontales ou verticales, permet des moments de réflexion et d’introspection ou au contraire souligne l’action et le rythme effréné lorsque les cases se multiplient …Tout concourt alors à faciliter la lisibilité du propos.

    Un conte philosophique entre Rabelais , Swift et Voltaire

    Pourtant, malicieusement, JC Deveney choisit de brouiller les pistes en multipliant les allusions aux classiques de la littérature : Céleste adore les livres et c’est parce qu’elle s’amuse à recréer l’épisode du Cyclope qu’elle attire l’attention du colporteur qui la convaincra de partir dans la vallée ; plus tard quand elle évoque les sirènes avec Quintil elle cite « l’Ulyssiade » d’Homéros ; elle partage avec Parangon l’amour pour les romans de chevalerie de Christian de Thèbes et découvre chez Laelith les œuvres de monsieur Alcofribas : « Pantagrua » et « Gargantruel » ou encore « Le méchant gros géant ». Derrière, cet anagramme, ces mots-valises, ces équivalences transparentes ou ces parodies on reconnaît bien sûr les épopées de Virgile et d’Homère, les œuvres de Chrétien de Troyes et les romans de Rabelais ou même de Roald Dahl. Deveney inscrit donc son livre dans une prestigieuse lignée mais en l’émaillant ainsi de références que seuls les adultes peuvent déchiffrer, il donne également un mode d’emploi : son conte a plusieurs niveaux de lecture et s’apparente à un apologue.

    Géante ne se contente pas, en effet, de mettre en scène un nouveau spécimen de géant rabelaisien ou swiftien ; il en reprend le message humaniste et de tolérance que feront également leur les philosophes des Lumières : il faut apprendre non de façon purement livresque et formelle mais acquérir un savoir encyclopédique par les sciences et l’expérience. Céleste tire les leçons de ses aventures mais reçoit aussi une formation intellectuelle de la part de Laelith et artistique avec les comédiens du Vaste Monde.

    De même les aventures de l’héroïne ne sont pas purement distrayantes : elles participent à une réflexion. On retrouve dans nombre de cases les grands yeux de Céleste qui jettent un regard ébahi sur « le monde comme il va ». Géante présente une satire de la guerre avec des soldats qui sont littéralement des « pions de l’échiquier » et des ennemis qui attaquent sans motif – comme lors de la guerre Picrocholine- et se font battre à coups de bouse de vache ! Il y a également une attaque, aux accents voltairiens, du fanatisme religieux avec le grand Inquisiteur et son bûcher ou les mortifications encouragées par la mère supérieure du couvent de Ste Eurexie. Enfin, on observe une critique acerbe et subtile de certaines crises actuelles : l’accueil des migrants sur les côtes européennes est ainsi évoqué lors de l’arrivée des réfugiés de l’île des Sirènes et il est aussi question de la remise en cause de l’avortement.

    « Elle était une fois » : Céleste ou le pouvoir des femmes

    C’est cette dernière préoccupation qui souligne la véritable portée novatrice de l’album : sous les oripeaux de la fable, il devient une conte féministe et interroge sur le statut de la femme y compris dans nos sociétés modernes. Ainsi, l’héroïne comprend qu’on a le droit de disposer de son corps et d’avorter sans être jugée grâce à « sa » mentor Laelith dont les propos font écho à ceux d’Aude Mermilliod dans Il fallait que je vous le dise ; de même la scène où les trois andrologues pénètrent littéralement dans l’intimité de l’héroïne se mue en saisissante symbolisation des violences obstétricales dénoncées, elles aussi, par l’autrice dans son œuvre autobiographique. Comme Bianca dans le tout récent Peau d’homme d’Hubert et Zanzim, Céleste cherche à combattre une société patriarcale et, si elle a souvent du mal à trouver sa place, c’est paradoxalement moins en tant que géante qu’en tant que femme. D’ailleurs sa taille fluctue au fil des cases comme pour souligner que c’est finalement moins le monde qui est trop petit pour elle que les esprits qui sont trop étriqués ! Elle bataille ferme pour s’imposer et gagner le respect qui lui est dû et y parvient.

    Ce magnifique portrait de femme était conçu par Deveney au moment où il était également coordinateur de l’ouvrage collectif HERO(ïne)S : la représentation féminine en bande dessinée ». La réflexion menée avec les dessinateurs et les universitaires contributeurs ont nourri ses réflexions sur les représentations de la femme. Il s’applique donc à démonter les stéréotypes : les sorcières n’ont pas de pouvoirs maléfiques et la seule magie qu’elles pratiquent « est celle du savoir et de la connaissance » (p.88) , les sirènes ne sont pas des créatures fabuleuses mais des femmes masquées qui, telles des Amazones, ont décidé de vivre sans hommes. Même Céleste refuse d’être considérée comme une demoiselle en détresse : elle ne rentre pas dans les cases au propre comme au figuré ! C’est aussi pour échapper aux stéréotypes que le dessin « naïf » de Nuria Tamarit acquiert son importance ici : l’héroïne sort des canons esthétiques et de l’hypersexualisation féminine habituellement à l’œuvre dans la BD ; elle forme un oxymore en étant à la fois ordinaire et extraordinaire, impressionnante et touchante avec des traits suffisamment reconnaissables pour qu’on l’identifie immédiatement (ses immenses yeux bleus, sa peau de lait et sa flamboyante chevelure rousse ) et suffisamment flous pour laisser place à l’identification.

    Ce récit d’aventures nous dépayse mais il est avant tout un conte initiatique, philosophique, poétique et féministe qui aborde tout en finesse les thèmes des préjugés, de l’acceptation de soi, de la croyance en ses rêves et parlera à tous et pas seulement à toutes. On pourrait reprendre à son sujet l’éloge que fait Sandro le prince de Dorsodoro à la troupe du Vaste monde : ce livre mêle « le rêve et la réalité. L’intime et l’immense » (p.120) : Géante est un très grand album.

    bd.otaku Le 31/07/2020 à 22:29:24

    Dans le salon rouge du Louvre trône en majesté un tableau aux dimensions imposantes : « le radeau de La Méduse », l’un de plus grands de la collection, l’un de plus célèbres du musée. Mais souvent, dupés par l’esthétique assez classique qui rappelle Michel-Ange dans la peinture des corps, les spectateurs se méprennent et croient avoir affaire à un épisode biblique ou antique. Grâce au roman graphique « Les Naufragés de la Méduse » de JS Bordas et JC Deveney , un one-shot imposant de 176 pages en couleurs directes paru chez Casterman, on apprend tout sur l’origine de cette œuvre. L’album raconte, en deux récits entrecroisés, le naufrage réel de la frégate La Méduse et le naufrage émotionnel du peintre Géricault qui va se plonger dans ce fait-divers pour en tirer une toile d’actualité au détriment de sa vie personnelle et de sa santé.

    Un fait-divers célèbre :

    Le 17 juin 1816, la frégate la Méduse quitte l’île d’Aix pour le Sénégal. Nous sommes au début de la Restauration , après les 100 jours, et son commandant, Hugues Duroy de Chaumareys un ancien émigré qui n’avait pas navigué depuis 25 ans, multiplie des erreurs de navigation et finit, le 2 juillet, par échouer son navire sur un banc de sable au large de la Mauritanie. Pour le désensabler on construit en hâte un radeau de 20 m par 12 qu’on surnomme « la machine » sur lequel on place les canons, et tout ce qui peut alléger la frégate. Mais c’est un échec. On décide d’évacuer trois jours plus tard et, tandis que les notables s’installent dans les canots, le gros de la troupe et le bas-peuple s’entassent à 147 sur « la machine » remorquée par les autres embarcations. Comme le radeau est trop lourd, Chaumareys donne l’ordre de couper les amarres et cette immense « machine » dérivera treize jours durant sans eau, sans vivres. Mutineries, accès de folie, massacres organisés, noyades et scènes de cannibalisme se succèdent dans l’horreur.

    Le 17 juillet, le brick « l’Argus » recueille les survivants. Ils ne sont plus que quinze. A leur retour, deux d’entre eux, Corréard et Savigny, publient leur témoignage qui provoquera une véritable tempête. Le jeune peintre Géricault revient au même moment d’un séjour en Italie. Il est à la recherche du sujet de sa prochaine toile et perçoit d’emblée le potentiel de ce triste fait-divers. Il se met donc en tête de rencontrer les survivants pour mieux comprendre ce qui s’est passé …

    Une enquête minutieuse et une mise en abyme

    Durant plus de quatre années, les deux auteurs, JS Bordas et JC Deveney, se sont consciencieusement et abondamment documentés comme l’indiquent leurs remerciements : ils ont eu recours à l’expertise de Denis Roland conservateur du musée de la marine à Rochefort et à celle de Bruno Chenique spécialiste de l’œuvre de Géricault. Au départ, ils pensaient ne raconter que l’histoire du naufrage mais ils ont décidé d’y adjoindre le personnage du peintre et sa quête afin de pouvoir retranscrire de façon plus originale le récit du fait-divers et éviter de montrer des scènes racoleuses en les racontant par ce biais à la place. On a donc un récit cadre : les recherches de Géricault et la genèse de son tableau à partir de fin 1817 et un récit encadré : le voyage de la frégate, son échouage et la vie sur le radeau en 1816. On passe de l’un à l’autre dans un savant montage alterné qui conserve une très grande lisibilité grâce à un code chromatique spécifique : les pages de 1816 sur le bateau et le radeau , en plein soleil, sont plutôt présentées en couleurs chaudes tandis que celles du Paris de 1818 sont composées dans des tonalités froides.

    Ainsi, après l’embarquement qui permet la présentation des principaux protagonistes du fait-divers issus de couches diverses de la société où des nobles et des civils - les futurs notables de la colonie et leurs serviteurs parfois de couleur- côtoient des troupes qui formeront la garnison du comptoir en plus de l’équipage, on a l’exposition des dissensions qui règnent dès le départ sur le bateau entre des personnes de tous bord politiques (ultras monarchistes, bonapartistes nostalgiques, et même républicains). Puis nous découvrons l’histoire des naufragés en même temps que l’artiste dans une focalisation interne au gré de ses recherches et de ses conjectures. Parfois de nouveaux narrateurs prennent le relais : ainsi le mystérieux informateur du ministère de la Marine permet d’effectuer la transition entre le récit cadre et le récit encadré. Cette variation permet à la fois d’éviter une vision univoque et un exposé monotone et didactique.

    En effet, Géricault, passionné d’exactitude, se lie avec Corréard et Savigny qu’il interroge et représente sur son tableau au pied du mât tout comme il rencontre Valéry Touche-Lavilette le charpentier du radeau dont il fait le portrait et qui lui construit une maquette de la machine. Enfin, il a affaire à un mystérieux informateur qui, voulant laver l’honneur de la marine française, lui fournit les minutes, classées confidentielles, du procès de Chaumareys.

    Les pièces du puzzle s’emboîtent petit à petit. Théodore remet ainsi en cause les témoignages des deux survivants en en découvrant les zones d’ombre et les incohérences grâce aux discussions qu’il a avec sa tante Alexandrine. Ce qui permet dans la narration du fait-divers de montrer un Corréard un peu fat qui, tout scientifique qu’il est, confond des marsouins avec des dauphins, rechigne à prendre ses quartiers près des soldats et refuse de prendre place sur le radeau au moment de l’évacuation ; puis, lorsque Géricault le rencontre, le côté histrionique du personnage est souligné ce qui écorne l’image hagiographique que le survivant donne de lui-même dans son témoignage. De même, dans une conversation avec Savigny lors de la soutenance de thèse de ce dernier, Géricault met en doute la théorie du jeune médecin sur la « calenture » qui les disculpait bien commodément…Puis, lors de ses discussions avec ses amis sur l’événement, il réfute les propos racistes de l’un d’eux qui prétendait que le cannibalisme sur le radeau avait été initié par les Noirs qui s’y trouvaient. Géricault se bat donc constamment durant son enquête contre les préjugés, les légendes et le travestissement de la vérité.

    Cette démarche représente également, dans une mise en abyme, celle des deux scénaristes. Ils sont passés par les mêmes étapes que leur héros : Ils ont consulté les archives du procès Chaumareys (en toute légalité en ce qui les concerne !), les journaux de bord des autres navires, le rôle d’équipage ; ils ont même bénéficié d’une maquette grandeur nature du radeau qui venait d’être recrée au musée de la Marine (ils nous en montrent une photo dans le dossier en fin d’ouvrage). Ils se sont sans doute, enfin, appuyés sur d’autres témoignages de survivants longtemps restés inédits qui prouvaient que les deux témoins initiaux maquillaient la réalité en se donnant pour l’un le beau rôle et pour l’autre une caution scientifique (c’est une fièvre tropicale qui aurait poussé les gens à s’entretuer) ce qui laissait éclater la vérité dans toute son horreur.

    Une réflexion sur l’artiste

    Mais, en faisant de Géricault le personnage principal de leur roman graphique (comme le souligne la couverture dans laquelle le peintre à son chevalet occupe les deux tiers de la page), les deux scénaristes ajoutent en plus une dimension biographique et métalinguistique : ils permettent en effet de mieux connaitre l’homme et donnent à voir sa vision du rôle de l’artiste.

    Le récit cadre évoque en effet la vie palpitante du jeune artiste en vogue qui fréquentait des peintres célèbres à l’époque tel Horace Vernet ou qui le deviendraient ( le jeune Delacroix) et surtout un épisode qui fut soigneusement occulté jusqu’en 1976 de sa biographie officielle : la passion qu’il éprouva pour sa tante par alliance qui avait seulement six ans de plus que lui. Ceci rajoute de « l’humain » à l’intrigue et également du suspense en créant une opposition à l’élaboration du tableau : son oncle, fervent royaliste, veut le dissuader de mener à bien son projet ; or, comme l’artiste l’avoue à celle qu’il aime, son tableau et son amour pour elle sont « ses deux obsessions » et l’on peut alors se demander en quoi cette passion coupable va interférer dans sa création.

    On assiste également aux hésitations de Géricault sur l’épisode à représenter. Auréolé d’une médaille d’or obtenue à seulement 21 ans au Salon, il veut six ans plus tard réitérer cet exploit et frapper fort en innovant : il en a assez « des vieux mythes et de la Bible illustrée « (p.6). On le voit réaliser différentes ébauches : il songe à présenter des scènes de mutinerie ou de cannibalisme qui sont dérangeantes tout en cherchant à donner un résumé de ce qu’il a découvert et à faire partager sa vision de la société. C’est pourquoi il va faire poser l’un des célèbres modèles noirs de l’époque, Joseph. Deveney et Bordas consacrent une longue scène de leur roman graphique à cela. Géricault croit aux idéaux de la Révolution et milite contre l’esclavage. Son tableau pathétique, qu’on croit souvent dédié à l’extrême malheur des hommes face aux éléments, est surtout un message politique. Si l’on regarde bien la toile, on voit que le personnage principal, montré de dos - une première dans l’histoire de la peinture -, est un métis. A sa gauche, on voit un homme de couleur qui regarde vers l’horizon. Et dans l’amas des corps, on aperçoit une main noire et une main blanche qui se serrent fiévreusement en signe de joie. Or, il n’y avait parmi les survivants qu’un seul Noir, soldat venu des Antilles pour servir dans l’armée française. Par solidarité avec les esclaves, Géricault place trois hommes de couleur sur le radeau, victimes lamentables du mépris de classe dont témoigne l’affaire.
    Les deux auteurs soulignent enfin, à plusieurs reprises, comment le jeune homme fortuné n‘avait pas besoin de sa peinture pour vivre et donc pouvait peindre à son rythme et sans se préoccuper de plaire au public et au pouvoir pour qu’on lui achète sa toile. Reprenant les analyses de Bruno Chenique, ils font dire à leur héros « Nous sommes une seule humanité et le radeau est là pour témoigner de toutes ses souffrances » et ils rappellent dans leur exergue la célèbre citation de Michelet : « c’est la France elle-même, c’est notre société toute entière qu’il embarque sur ce radeau de la Méduse ». Les bédéistes racontent comment Géricault va métamorphoser le fait-divers dans une prise de position esthétique mais aussi sociale et politique tout en s’y perdant et … c’est passionnant !

    Alors qu’au départ les deux récits alternent toutes les deux ou trois pages, permettant au lecteur d’éprouver un certain répit après certaines scènes difficiles sur le radeau, ils se succèdent de plus en plus rapidement jusqu’à se télescoper parfois dans des scènes de tension et de violence où les codes chromatiques se contaminent dans une palette uniformément sombre et des pages muettes présentant une fragmentation des images mimétique de l’état de tension psychologique des personnages. Les deux naufrages finissent par se rejoindre dans un clair-obscur géricaldien.

    On sort de cette lecture hanté par la tragédie du radeau et ce qu’elle dévoile de la nature humaine, de l’égoïsme et de la violence de l’homme confronté à des situations extrêmes. Une plongée « au cœur des ténèbres » qui prend d’autant plus de résonnance dans l’époque troublée que nous traversons quand chaque jour voit son lot de naufrages en Méditerranée et quand l’individualisme forcené prime sur la société … Certains lecteurs reprochent aux auteurs de ne pas avoir inclus une reproduction du chef d’œuvre de Géricault dans leur album. Or, ce n’est pas le tableau lui-même qui importe ici mais son « making of » : le fait divers à l’origine de sa création, l’enquête de l’artiste, toutes les interrogations qu’elle suscite auprès de son auteur, le douloureux parcours qui a été nécessaire à son élaboration et sa réception avortée au Salon dans une présentation censurante en haut de la cimaise (comme celui de Claude Lantier dans « l’Œuvre » de Zola) sous un titre générique qui lui reniait sa valeur d’actualité et de brûlot.

    Si ce fleuron du Louvre est, hélas, promis à disparaître car un composant dans la peinture assombrit le tableau progressivement et que son noircissement complet est à terme irrémédiable, JC Deveney et JS Bordas lui ont dressé un véritable « tombeau » (au sens poétique du terme) dans leur magnifique roman graphique. Embarquez-vous sans tarder dans ce récit de naufrages réussi !

    bd.otaku Le 31/07/2020 à 22:27:48
    Charlotte Impératrice - Tome 2 - L'Empire

    « Charlotte impératrice II : l'Empire » de Fabien Nury et Matthieu Bonhomme paraît enfin chez Dargaud deux ans après le premier tome « La princesse et l'archiduc » et continue de nous enchanter en mettant en scène un drame romantique en cinémascope.

    La structure du drame romantique :

    Cette saga prévue en 4 tomes respecte la composition du drame en trois phases : exposition (tome 1 : l'enfance et le mariage de Charlotte), le noeud (le Mexique : grandeur tome 2 et trahisons tome 3) et la catastrophe (retour de l'héroïne en Europe). D'ailleurs les auteurs parlent d' « actes » et non de « tomes ». La construction de chacun des tomes de la tétralogie est en outre très théâtrale : ils sont composés en scènes et également en tableaux formés de doubles pages – on admire ainsi, au tome 2, le tour de force du tableau du sacre qui reprend la construction de la noce du tome 1 avec en rappel fleurs, colombes et médaillons.

    La « couleur locale » est aussi éminemment présente. Comme le rappelle à nouveau le prologue, le sujet est tiré de l'Histoire. Une fois sur deux les choses dites dans les bulles (sous forme de lettres, de discours ou de dialogues) ont réellement été prononcées ce qui donne une saveur supplémentaire au récit. Matthieu Bonhomme a fourni également un énorme travail de documentation en particulier pour les costumes.

    Mais ce qui évoque le plus l'esthétique romantique dans ce tome 2, c'est le mélange des tons : le « sublime se mêle au grotesque, le beau au laid ». On a ainsi présence de comique avec le général d'opérette mexicain Delmonte et sa tendre moitié (qui fait son double !) mais surtout avec le personnage de Maximilien. Sa coiffure à la mode autrichienne prend tour à tour la forme de cornes de satyre ou d'ailes de papillon et représente de façon imagée son côté lascif et velléitaire ( il papillonne au sens propre !). Il est souvent vu en train d'élaborer des discours ou de prononcer des formules creuses et grandiloquentes. Il n'est jamais montré en action, fait preuve d'une jalousie de mauvais aloi et d'erreurs d'appréciation, se lasse de gouverner au bout de quinze jours et se croit à l'agonie pour un simple bobo au pied ! Il est donc grotesque : même ses mesures généreuses sont tournées en dérision par les auteurs car son aveuglement politique est souligné. A côté de cela, on touche au sublime avec un amour impossible - que Nury et Bonhomme choisissent de développer au mépris de la véracité historique - fait de frôlements, d'entente, de délicatesse et de très gros plans sur Charlotte plusieurs fois en larmes. Bonhomme présente même en une planche complète une scène de confession bâtie sur un champ contre-champ et un gaufrier régulier en douze cases dans laquelle l'héroïne semble se confier non plus au prêtre mais au lecteur. On retrouve ici le thème de « Ruy Blas » et Charlotte émeut au même titre que la reine d'Espagne dans le drame hugolien. Enfin, l'histoire prend déjà des accents tragiques. Comme dans un opéra, il y a en effet une ouverture significative qui orchestre par avance les thèmes à venir : la page de titre et son panorama sur Vera Cruz déserte la nuit avec les ombres menaçantes des époux projetées sur l'eau paraît ainsi de mauvais augure. On observe également des thèmes récurrents : au tome 1, Charlotte et Maximilien assistaient à une représentation de « la force du destin » de Verdi à un moment clé ( la décision de leur envoi au Mexique) ; ce même opéra réapparaît ici lors de la visite de l'ambassadeur français qui va sceller leur sort par son rapport et marquer le début de leur condamnation avec le retrait des troupes françaises. Ce leitmotiv souligne donc qu'ils sont les jouets du destin.

    Une héroïne complexe :

    Si Charlotte apparaît dans ce tome comme une version XIXe de Lady di en étant une princesse malheureuse, humiliée, qui cherche le réconfort ailleurs, soigne les malades du typhus et se préoccupe du sort des pauvres indiens dès son arrivée, la série est loin d'être une hagiographie. Ainsi la scène d'ouverture surprend complètement le lecteur et met à mal une image trop lisse à la Romy Schneider dans « Sissi ». D'emblée, Charlotte apparaît comme un être de chair et de sang. Plusieurs rêves érotiques parsèment ce tome et forment, tant dans leur composition que dans leurs luxuriantes couleurs, un saisissant contrepoint avec la glaciale nuit de noces du tome 1. Les auteurs montrent également qu'elle n'est pas toujours noble et peut devenir machiavélique et piéger Bazaine en se servant de sa concubine Pepita qu'elle fait chanter.

    Ce portrait contrasté de l'héroïne semble doté de plusieurs fonctions. Il contient peut-être une dimension explicative : il souligne les frustrations continuelles auxquelles est confrontée Charlotte qui ne se retrouve finalement ni femme ni mère. Cela crée un suspense : les auteurs sacrifieront-ils à la légende en lui octroyant une relation amoureuse consentie, forcée ? Sera-t-elle mère ? Cette insistance permet aussi une explication clinique puisque petit à petit on comprend ce qui pourra être à l'origine de la folie. Ainsi, on en revient au drame romantique : l'individu broyé par le social. Enfin, ce détour par la fiction historique ne permet-il pas, au-delà du sort « anecdotique » de l'impératrice, de réfléchir sur la société moderne ?

    Une résonance moderne :

    Comme l'indique le titre de la série, la tétralogie met en place une réflexion sur la place de la femme. Dans ce deuxième tome, on remarque dès la couverture une opposition avec celle du premier. Ici, Charlotte est montrée « en majesté » et placée en véritable chef de guerre à la tête d'une troupe dans des couleurs chaudes évocatrices du Mexique, du sang, de la violence et de la passion tandis qu'au tome 1 elle était présentée en frontal, assise, surprise et effarouchée . Elle passe ainsi de jeune fille faible à femme de tête forte et puissante. Elle est très souvent présentée en contre-plongée dans cet acte II : magnifiée, elle siège par exemple debout à la table du conseil, en uniforme, et domine les autres qui sont assis. Elle reçoit même les compliments de son ennemi Bazaine qui l'adoube : « Pardonnez ma franchise, ce pays n'a pas d'empereur mais il a une impératrice. Je vous respecte et je me battrai jusqu'au bout à vos côtés » (p.62). Charlotte prend des décisions, fait passer des lois, gouverne bien mais en sera empêchée par son mari qui veut la remettre « à sa place ». C'est finalement le plus grand drame de l'héroïne comme le souligne en dernière page la reprise des codes graphiques de la pieta qui fait écho la p.2 où Charlotte dans son corset semble emprisonnée dans une cage.

    Mais, comme souvent chez Nury, on a également une réflexion politique. Il dénonce d'emblée l'archaïsme et la vanité de la monarchie avec la présentation du carrosse rococo complètement incongru et plus largement la non répartition des richesses en opposant le luxe et la pompe du cortège impérial et la misère la plus abjecte ( le chien errant qui mange les crottes ou dans un cadrage des plus significatifs , un éclopé qui regarde passer au loin le carrosse ). Comme dans «Katanga », il souligne aussi les méfaits de la colonisation en reprenant l'épisode véridique du calvaire de Pilar. Celui-ci apparaît d'autant plus horrible que rien n'est montré si ce n'est le résultat : des gros plans sur le visage hagard et presque déshumanisé de la jeune fille devenue folle suite à son viol collectif. D'autres exactions de l'armée sont évoquées de façon beaucoup plus crue : les propos -authentiques- de Bazaine sur la politique de la « terre brûlée » mis en récitatif sur des images de massacre comme une justification inacceptable par le lecteur et enfin, dans une distorsion voulue, Charlotte se retrouvant au milieu d'une scène de « tabula rasa » d'un village accusé d'avoir caché des armes de Juarez. Ce dernier épisode semble annoncer certaines pratiques qui auront lieu au Vietnam et en Algérie et indigne à la fois l'héroïne et le lecteur. D'ailleurs on notera qu'à chaque fois que Charlotte explore le pays avec le père Rafaël comme guide, on a des gros plans sur son regard : les yeux de l'héroïne semblent prendre le lecteur à témoin. Enfin, les auteurs soulignent également la collusion de l'église vénale et corrompue (ah, la scène où le nonce du pape engloutit goulûment un éclair !) et des propriétaires terriens qui exploitent sans vergogne les indiens mais ils évitent le manichéisme puisqu'ils mettent également en scène des hommes d'église très vertueux et dévoués.

    Cet acte II est dessiné de main de maître par Matthieu Bonhomme et magnifié par les couleurs chatoyantes de Delphine Chedrut qui guident le regard et permettent d'installer les atmosphères. le dessin en cinémascope nous éblouit à chaque planche ; on a dans ce tome des planches et des intrigues dignes des films de Visconti mettant en scène « violence et passion » et le « crépuscule des dieux ». On s'attend dans l'acte III à du Peckinpah et du Aldrich puisqu'il devrait aborder Camerone et l'exécution de Maximilien. Mais l'on sait d'ores et déjà que c'est une série qui fera date car elle est impériale …

    bd.otaku Le 31/07/2020 à 22:22:46

    « Ama », c’est une longue bande dessinée de 110 pages parue aux éditions Sarbacane fin mai 2020 avec Cécile Becq aux pinceaux et Franck Manguin au scénario. Ce roman graphique raconte de façon à la fois poétique et documentaire, dans des récits entremêlés, l’histoire d’une femme, d’une famille et d’une communauté. Nagisa, une jeune tokyoïte est envoyée par sa mère Chitosé, qui en est partie 20 ans auparavant, sur l’île d’Hegura auprès de sa tante Isoé pour rejoindre les amas (« les femmes de la mer ») et apprendre leur métier. L’album décrit ainsi ce métier, les conflits qui vont éclater entre ces deux mondes si éloignés et les secrets de famille qui émergent peu à peu. L’ensemble créant pour le lecteur un dépaysement nostalgique non dépourvu d’accents féministes et écologiques aux résonances très actuelles.

    Une Bd presque documentaire

    Contrairement à ce qu’on pourrait croire de prime abord, il ne s’agit pas d’une traduction d’un album nippon : le scénariste, Franck Manguin (qui devait au départ réaliser également les dessins) est bien un auteur français mais il connaît intimement le Japon et la région où se déroule l’histoire. Il est titulaire d’un diplôme de langue, littérature et civilisation japonaise et a vécu trois ans au pays du soleil levant. Il est désormais interprète et traducteur. Il a choisi pour cadre l’île isolée d’ Hegura dans la préfecture d’Ichikawa à l’Ouest du Japon.

    Ama n’est pas le prénom de celle que l’on voit évoluer torse nu dans les fonds sous-marins, sur la couverture, mais bien le nom que l’on donne à ces « filles de la mer » , qui chaque jour, plongent en apnée dans les profondeurs à la recherche d’ormeaux qu’elles revendront ensuite au marché. Quant au « souffle des femmes » dont il est question, il s’agit de la méthode de respiration pratiquée par les pêcheuses, « l’isobué », qui leur permet en hyperventilant de plonger sans risquer d’accidents respiratoires. La couverture marque d’emblée, dans l’attitude gracieuse et guerrière à la fois de la protagoniste, comment ces amas peuvent évoluer de façon fluide et sensuelle dans l’eau (ce qui leur a valu le surnom de sirènes de la mer) grâce au mouvement de la chevelure et à la position du corps tout en courbes mais aussi comment il s’agit d’un dur métier avec le poinçon qu’elle tient comme une arme et son attitude concentrée.

    On en apprend beaucoup sur la vie de ces travailleuses de la mer grâce à une ouverture « in medias res » grâce à laquelle nous nous trouvons directement immergés dans une journée de travail d’une ama, Isoé. On découvre ainsi leur tenue de travail : elles sont vêtues d’un petit pagne appelé « fundoshi » et d’un bandana blanc « le tenugui ». Une simple corde nouée autour de la taille les relie à leur « tomaé » (mari, frère ou ami qui veille sur elles) qui attend dans une barque, prêt à les remonter au moindre signal. Pour éviter un exposé didactique et pesant, Franck Manguin use ensuite d’un stratagème fréquent en narration en mettant en scène un personnage étranger au lieu. La jeune héroïne, va découvrir les us et coutumes grâce à un guide, sa tante ou son oncle Goro, puis en les observant et enfin en faisant son apprentissage avec la jeune Yuko et en devenant l’une d’entre elles ; le lecteur apprend donc en même temps qu’elle. La dessinatrice adopte un regard d’ethnologue sur ces femmes : on pourrait rapprocher certaines cases des travaux photographiques de Fosco Maraini dans L'Isola delle pescatrici (1960) qui, alors que certains photographes comme Yoshiyuki Iwase hypersexualisèrent les amas et en firent des objets de fantasmes en les faisant poser comme des pin-ups, montre au contraire que leur nudité est naturelle et « utile ». Cécile Becq reprend un peu dans son choix de bichromie crème et bleu « chaud » (avec une pointe de rouge, presque pervenche) les couleurs des tirages argentiques de l’Italien et bien sûr les couleurs des fonds marins. Elle travaille beaucoup sur les jeux de lumière dans l’eau et crée une ambiance apaisante qui renvoie un sentiment de plénitude. De nombreuses pages muettes, surtout lors des scènes marines, renforcent cette atmosphère presque irréelle et hors du temps.

    Du côté d’Ozu et de Narusé

    Pourtant, le ressort de l’intrigue est le temps : les trois chapitres qui constituent le roman graphique ont tous une date pour titre : « été 1962 », « automne 1966 », « hiver 1968 » et l’épilogue au « printemps 2003 ». Ce temps qui semble figé dans les pauses narratives qui nous sont présentées avec des journées semblables les unes aux autres dans leurs répétitions passe paradoxalement si vite qu’il donne lieu à des ellipses. On a donc deux temporalités qui s’affrontent : celle de l’extérieur (l’évolution de Tokyo dont parle l’étudiant à Nagisa par exemple) et celle de l’île en apparence immuable. Ce passage du temps pousse Nagisa à devoir se chercher un tomaé pour pouvoir rester ama ; il provoque également l’évolution inéluctable d’une société ancestrale vers la modernité et bouleverse la vie des protagonistes.

    Ce temps et les conflits qu’il engendre est un thème récurrent du cinéma japonais des années 1960. On est alors en droit de penser que les tons bleutés choisis par Cécile Becq rappellent outre les fonds marins le gris bleuté si particulier des films d’Ozu et de Naruse et leur rendent hommage. On remarquera d’ailleurs que le découpage de l’album est très cinématographique et modifie très souvent le gaufrier pour apporter de la dynamique et faire sentir le dur labeur des amas lors des scènes de pêche en choisissant par exemple de longues cases verticales qui montrent la profondeur de leurs plongées en apnée, en ajoutant des inserts qui jouent le rôle de travelling avant ou bien en détourant les têtes de personnages qui remontent à la surface pour imiter le mouvement. Mais il reprend souvent également lors de scène plus intimes en intérieur le plan moyen à ras de terre (dit plan tatami) qui était la signature d’Ozu et crée un rythme lent.

    Ces maîtresses-femmes ne sont pas à l’abri de chagrins intimes ou d’une histoire familiale douloureuse, à commencer par Isoé, la cheffe de la communauté des pêcheuses. Elle a une cinquantaine d’années et a beau aimer son métier, elle vit dans le regret de l’abandon de Chitosé, sa sœur aînée qui a suivi un homme à Tokyo et n’est jamais revenue sur l’île la forçant à endosser à son tour le rôle d’ama traditionnellement dévolu à l’aînée de la famille. La communauté toute entière n’a pas oublié ce « reniement » et accueille fraîchement Nagisa, la citadine, qui devra se faire accepter. Ainsi on a une véritable intrigue qui prolonge le côté documentaire puisque de nombreuses questions devront être résolues : Quelle est la raison de la brouille des deux sœurs avant même la naissance de l’héroïne ? Nagisa parviendra-t-elle à leur prouver qu’elle peut être une grande ama ? Qu’elle n’est pas comme sa mère et qu’elle ne les trahira pas ? Pourquoi a-t-elle choisi de revenir ? Quel est le secret qu’elle cache ? Et comment va-t-elle réagir lorsqu’on voudra lui attribuer un tomaé ?

    La confrontation de deux mondes apparemment opposés permet enfin de montrer comme dans « le voyage à Tokyo » d’Ozu les différentes facettes de la société japonaise (campagnarde et citadine) et provoque pour nous encore plus que pour l’héroïne un dépaysement total.

    Une œuvre féministe et nostalgique

    A la manière des deux célèbres cinéastes , les auteurs soulignent également les conflits personnels et sociétaux qui animent un Japon en mutation : le choc culturel entre deux modes de vie, entre les hommes et les femmes et même entre le passé et le présent.

    Le roman graphique rend hommage à ces femmes fortes et sauvages qui vivent quasiment nues en créant toute une galerie de portraits bien typés et individualisés. Elles n’ont pas leur langue dans leurs poches et à la criée, elle savent, le cas échéant, défendre le fruit de leurs efforts face au revendeur qui veut les gruger. Elles se conduisent comme des hommes aussi et choisissent leurs partenaires pour un soir ou pour la vie et elles en parlent librement entre elles ce qui créent d’ailleurs quelques moments comiques car l’ingénue Nagisa n’est pas habituée à une telle liberté de pensée et de paroles. Ce sont-elles qui prennent les décisions au conseil du village et qui président aux fêtes religieuses lors des cérémonies en l’honneur de la déesse du soleil Amaterasu qui les protège alors que ce rôle est partout ailleurs dévolu aux élus municipaux. D’ailleurs lorsque naît une fille c’est fête et on améliore l’ordinaire du repas, mais quand c’est un garçon on ne célèbre pas ! Leur sort semble tellement enviable que lors des festivals , les hommes de l’île se griment en femmes. Au sein de cette société, l’héroïne s’épanouit et finit par dire tout haut ce qu’elle pense et également par confier son lourd secret à sa tante. On pourrait alors comprendre le titre dans un sens métaphorique : ces femmes sont inspirantes et leur souffle porte l’héroïne.

    Pourtant, ces femmes à la peau tannée, musclées, au bagout réjouissant, aux corps si variés et offerts à la vue sont bien loin de l’image habituelle de la femme douce et discrète qu’ont en tête les Japonais. Ceci est présenté dans l’album à travers le regard de l’étudiant en ornithologie (Hegura est une réserve naturelle) qui les surprend au bain. C’est le seul moment où les corps des pêcheuses sont érotisés : quand le regard masculin extérieur à l’île est là, les femmes redeviennent des proies. Il en est de même lorsque de jeunes touristes viennent au festival sur l’île : ils veulent imposer leur domination. Enfin, les règles de la société patriarcale qui ne semblent pourtant pas avoir cours au quotidien au sein de cette communauté rattrapent la jeune femme in fine … et Nagisa va opter pour un choix radical, féministe et courageux dans ce Japon des années 1960.

    Les Amas, quant à elles, luttent pour préserver leur dignité qu’il faut chaque jour reconquérir, face au regard des Japonais de l’extérieur bien plus patriarcal et surtout face aux avancées technologiques qui rendent leur activité de plus en plus datée : les bateaux chasseurs de poulpes qu’elles surnomment « dragons de mer » provoquent la surpêche, les ormeaux se font plus rares du fait du réchauffement des eaux (déjà !) tandis que dans l’île d’à côté on ne pêche plus de la même façon et on renie les traditions en optant pour des combinaisons de plongée en néoprène… Les jeunes fuient Hegura : le fils d’Isoé préfère ainsi devenir « salary man » plutôt que « tomaé » et les filles rechignent à une vie aussi rude … On trouve donc en filigrane une critique de la société moderne qui écrase les traditions pour davantage de profit. Pour survivre les femmes de la mer doivent donc opter pour des compromis comme nous l’explique l’épilogue nostalgique qui se déroule trente ans plus tard dans lequel nous suivons une Nagisa vieillie qui retourne sur les lieux de son bonheur passé.

    De toute beauté (et façonné avec grand soin comme toujours aux éditions Sarbacane) , ce « souffle des femmes » coupe le nôtre ! Pour leur entrée en bande dessinée Franck Manguin et Cécile Becq ont réussi un coup de maître. On peut qualifier « Ama » d’album tout public mais dans un sens nullement péjoratif !On y trouve différents niveaux de lecture : il parle aux adultes bien sûr mais il peut également trouver un écho auprès des adolescents par son côté « roman de formation » puisqu’il aborde les sujets de l’indépendance et du combat pour trouver sa place dans un groupe et dans le monde. Enfin il constitue une œuvre mémorielle qui rend hommage à un métier et à une communauté en voie de disparition et apporte ainsi sa pierre au mouvement qui cherche à faire inscrire cette tradition des amas au patrimoine mondial de l’UNESCO. Un roman graphique magnifique et émouvant dans lequel vous devriez vous plonger !

    bd.otaku Le 25/07/2020 à 10:49:44
    Une nuit à Rome - Tome 4 - Livre 4

    Au moment où il achevait le deuxième tome d’ « Une nuit à Rome », en 2013, Jim ne pensait pas à un deuxième cycle car « dans sa tête l’histoire [était]bouclée ». Puis, il approcha des 50 ans et, comme à la fin du premier diptyque les héros se donnaient rendez-vous dix ans plus tard, il se mit à écrire la suite. Une suite beaucoup moins romantique et plus mélancolique dont le premier tome parut en 2018. En voici l’épilogue édité aux éditions Bamboo dans la collection « Grand Angle » sorti le 10 juin 2020. Tempus fugit ….et la mort s’invite.

    L’invitation

    « On s’était dit rendez-vous dans dix ans » disait la chanson . Et c’est avec cette idée en tête que Raphaël, redevenu célibataire au tome 3, choisit d’organiser une grande fête pour ses 50 ans. Dans la lettre qu’il joint au carton d’invitation, il écrit à Marie : « on s’est promis qu’on se reverrait le jour de nos cinquante ans … Bien sûr je sais qu’on ne pourra pas revivre ce qu’on a vécu de la même façon, ces moments-là ne se volent qu’une seule fois …. Alors je t’invite. Un ami me prête un grand appartement à Rome, pas très loin du Trastevere, et j’ai envie de fêter ça avec les gens qui comptent. J’aimerais vraiment que tu sois là. Je veux te présenter aux gens que j’aime et que tu entres dans ma vie. Par cette invitation, j’ai bien conscience de prendre le risque de casser quelque chose, un peu de la magie entre nous … ». Or, la magie, il semble bien l’avoir cassée Raphaël ! Marie, hésitante, l’a finalement rejoint à Rome ; mais, à son arrivée à l’appartement, elle apprend par sa demi-sœur le décès de leur mère malade. Elle part donc précipitamment avant même d’avoir revu son amant qui, dépité, lui envoie un texto assassin et couche avec une autre fille. Au matin, réalisant son erreur, Raphaël se précipite à la poursuite de son amour de jeunesse pour s’excuser. Il retrouve Marie, comme on l’avait laissée à la fin du livre III, coincée à l’aéroport de Ciampino à cause d’un mouvement social. Elle ne veut plus avoir affaire à lui et doit repartir à Sète au plus vite pour soutenir ses proches. Elle appelle, par dépit, la seule personne qu’elle connaît à Rome : Alexandre, l’ami français du tome 1, qui accourt à sa rescousse. Mais Raphaël ne se décourage pas pour autant et s’incruste dans la voiture de l’expatrié…

    Avant même le début du second cycle, Jim faisait réapparaître ses personnages fétiches dans « Les Beaux moments » (2016)un recueil de nouvelles en bande dessinées : dans le premier récit, Marie était présentée comme énigmatique : elle faisait des photos de charme et se dévoilait pour mieux se cacher ; dans l’autre Raphaël, devenu père de deux petites filles, croisait sans le savoir son premier amour dans les rues de Paris. Les héros vieillissent donc en même temps que leur créateur et que les lecteurs, un peu comme dans la trilogie de Klapisch : « l’Auberge espagnole », les Poupées russes et Casse-tête chinois ». On remarquera d’ailleurs que, comme chez le cinéaste, Jim narre une histoire d’amour certes mais également l’évolution d’une bande de potes. Le cadre est contemporain, le langage très actuel et la voix off dans laquelle Raphaël s’adresse à lui-même reprend le procédé cinématographique adopté (on entendait la voix de Romain Duris en fil rouge) mais de manière originale. En effet, comme dans le Nouveau Roman, Jim emploie la deuxième personne ce qui a pour effet d’inclure le lecteur et de lui donner l’impression que le narrateur s’adresse à lui.

    Où sont passés les grands jours ?

    Comme chez Klapisch également, le héros se présente comme un anti-héros : de nombreux lecteurs avaient, semble-t-il, été déçus par un tome 3 jugé bavard et décousu dont les protagonistes étaient des ados attardés pathétiques qui ne pensaient qu’à boire et faire la fête pour refuser de se voir vieillir. En témoignait par exemple le faire-part d’un goût douteux envoyé par Raphaël à ses amis : « Raphaël a la douleur de vous convier aux obsèques de sa folle jeunesse ». Or, le tome 4 va reprendre et approfondir tous les éléments en apparence disparates du précédent pour en montrer la profondeur sous l’apparente superficialité et mettre l’accent sur le temps qui passe.

    Jim utilise fort à propos les décors et les avancées technologiques pour le souligner : on revient sur les mêmes lieux que dans le premier cycle mais ils ont changé. Ainsi, l’hôtel de leurs retrouvailles torrides a été racheté par un grand groupe : il n’a plus son cachet ancien et est comme standardisé, un peu clinquant, et une clef magnétique ouvre désormais la chambre ; la ville éternelle est, elle-même, défigurée par les échafaudages et surtout les personnages ont vieilli.

    Le bédéiste travaille d’après photos comme il le confiait dans « Les Dessous d’une nuit à Rome » (2014) et il s’est inspiré pour ses deux protagonistes d’un de ses amis, le chanteur St Rémy, et de sa propre femme Delphine qui prête ses traits à Marie. Il a donc pu les vieillir de façon très crédible en observant la réalité. Même la belle héroïne se retrouve ainsi avec des cernes sous les yeux et de petites rides aux commissures des lèvres ; la couverture de l’édition de luxe souligne encore davantage le passage du temps en striant de blanc, grâce au ruissellement de l’eau, ses cheveux. De même, la scène en apparence superflue, dans laquelle Arnaud, le copain de toujours, fait son jogging (p.20) permet de montrer son essoufflement et donc sa perte de vitalité. Enfin, lorsque la bande d’amis se promenait dans Rome, au tome 3, le même Arnaud grappillait un prospectus pour l’ouverture d’un bar « de jeunes » dans lequel ils se retrouvent tous au tome 4 avec l’impression de ne pas être à leur place en prenant ainsi brutalement conscience de leur « has beenitude ».

    Mais le vieillissement n’est pas la seule ombre au tableau : on notera dans ce deuxième cycle l’omniprésence de la mort. Le prologue du tome 3 met, de façon déceptive, en avant le malaise cardiaque du héros et Marie perd sa mère à la fin de cet album. On assiste, dans le dernier opus, à une crémation et à une dispersion de cendres et ceci se retrouve même sur la couverture de l’édition classique : on y découvre à côté des amants enlacés une urne funéraire qui trône comme dans une vanité du XVII e et semble murmurer au lecteur : « memento mori » ! La mort s’invite donc in fine et amène les héros à se questionner sur leur vie.

    De beaux moments

    C’est grâce à ce nouveau thème que le deuxième cycle se différencie vraiment du premier : il ne s’agit ni d’une reprise ni de l’album de trop (comme avait pu le laisser croire le tome 3) mais d’un approfondissement. On passe en effet du vaudeville à la comédie douce-amère en abandonnant l’unité de lieu de temps et d’action pour un étalement plus long dans l’espace et le temps au tome 4. Ceci s’accompagne d’un travail sur la psychologie des personnages. Une fois encore, des petits riens en apparence insignifiants acquièrent une grande importance : au tome 3 la mère de Raphaël l’appelle plusieurs fois mais il ne décroche pas ; lors de la fête, sa bande se permet même des commentaires insultants et graveleux à propos de cette dernière. Or, dans le tome 4 l’un des planches le plus émouvantes qui constitue une pause narrative, est celle où sortant de la crémation Raphaël l’appelle pour lui dire qu’il l’aime. C’est un « beau moment » que capture l’auteur ; il le met en valeur en décrivant également l’effet produit sur sa destinataire. Cette pause participe cependant à l’économie du récit en montrant l’évolution de son personnage qui grandit enfin …

    De même, Marie , stéréotype de la femme fatale toxique (Raphaël se patchait même contre elle au tome 1 !) et énigmatique comme son portrait peint par son jeune amant, se voit davantage ancrée dans le réel. On comprend son attitude fuyante grâce à un traumatisme d’enfance, on a accès à son intériorité grâce à la transcription de certains de ses cauchemars dans une superbe succession de pages muettes mais également parce qu’elle se voit aussi dotée d’une voix off au tome 4. Elle s’incarne même réellement puisqu’on la voit non plus dans une attitude hiératique ou aguichante mais dans une pose triviale que normalement on évite en bande dessinée (aux toilettes découvrant qu’elle a ses règles). Là non plus ce n’est pas gratuit … Tout prend sens dans le récit par rapport à la finitude. Les deux héros deviennent dans ce dernier opus profondément humains, réellement attachants, et suscitent tous deux l’intérêt du lecteur. D’ailleurs c’est sur ce tome final qu’il apparaissent pour la première fois réunis en couverture, heureux et apaisés…

    Jim fait souvent référence dans la tétralogie à des morceaux de musique emblématiques de l’époque, réalisant comme une bande-son de son histoire ; il compose aussi, finalement, son récit comme une partition. On retrouve dans le deuxième cycle des lieux du premier : les coupoles du Sacré Cœur entraperçues par le velux de l’appartement de Marie font ainsi échos à celles des églises romaines ornant la couverture du tome 2 ; les pièces de puzzle semées dans le prologue du tome 3 s’explicitent et se déploient dans le 4 ; l’excipit reprend le titre même de la série et enfin l’ensemble des tomes est lié par les couleurs récurrentes de Delphine qui crée une sorte de bichromie de couleurs complémentaires alliant les cieux bleus aux tons orangés et sensuels des bâtiments de Rome, de Sète ou de la capitale. L’auteur, comme un musicien, pratique également le contrepoint voire la dissonance. Il choisit une fin en forme de pirouette et pourtant tellement cohérente : ironique comme la vie …. Ce qui évite au récit de tomber dans une bluette irréaliste à la Marc Lévy !

    « Voilà, c’est fini » … on a retrouvé avec plaisir les deux héros d’ « Une nuit à Rome » et replongé dans leurs aventures. Ce deuxième cycle plus grave a permis de donner davantage de profondeur à l’histoire et aux personnages. La passion des vingt ans se mue petit à petit en autre chose... Pas de nostalgie cependant : car la jeunesse n’y est pas forcément présentée comme une panacée ! La série nous incite à profiter des « beaux moments » et à ne pas nous demander sans cesse « où sont passés les grands jours » ! La couverture de l’édition classique du dernier tome est construite en écho à celle du tome 1 et les personnages forment par leur attitude semblables et inversées comme les deux parties d’une parenthèse. Et c’est bien une parenthèse que vivent les lecteurs le temps de leur lecture : un voyage qui les emmène à Rome mais aussi dans leur passé en les interrogeant en même temps sur leur devenir …. Une nuit à Rome est une série très écrite et aboutie qui nous accompagne longtemps et qu’on quitte sur un espoir à défaut d’une promesse : celui qu’un jour Jim se décide à narrer, dans un préquel, les « tendres années » de ses deux héros …

    bd.otaku Le 23/07/2020 à 12:15:57

    « Ils sont venus, ils sont tous là »… ce devait être pour l’anniversaire de la Mamma, ce sera pour ses funérailles … Et voici que de l’au-delà, la matriarche de la famille Morreale de Palerme raconte, à la manière de Joe Gillis dans l’ouverture de « Sunset boulevard » de Billy Wilder, en voix off, comment elle en est arrivée là et commente avec férocité les réactions de ses cinq enfants.

    Une entrée en matière originale pour un livre dont la composition ne l’est pas moins ! A la manière de délicieuses lasagnes, il y a plusieurs « couches » de narration : d’abord des pages datées (de 1969 à 1991) en couleur sépia qui constituent des flash-backs et racontent la rencontre puis la vie de couple et de famille de Maria Morealle et de son époux Pierre jusqu’au départ de ce dernier. Entre chacune de ces tranches de vie, un chapitre est consacré à chacun de leurs enfants et brosse leur portrait grâce au monologue intérieur et également grâce à leurs actes et des dialogues dans des pages en noir et blanc qui retracent les dernières heures de leur quotidien avant qu’ils n’apprennent le drame. On fait ainsi connaissance avec : Giovanni l’aîné de la famille, un professeur un peu veule et sa femme Anna qui n’est absolument pas faite pour lui ; Agata, l’artiste ratée de la famille ; Diego Maria l’homosexuel flamboyant et intéressé ; Rosalia, la préférée, belle infirmière qui vient d’épouser un médecin et enfin Santo le baroudeur journaliste petit dernier et fils prodigue. Et pour finir cette savoureuse galerie de névrosés, un sixième chapitre les met tous en présence et permet de révéler des secrets de famille dans une joyeuse hystérie à la Almodovar tandis qu’un épilogue apporte un ultime twist final à l’intrigue …

    Comme le cinéaste espagnol, Guilio Macaione (au dessin et au scénario) prête une grande attention à ses personnages dans un style graphique qui rappelle celui des mangas surtout par l’attention portée aux expressions et aux visages. Il s’intéresse aussi comme lui à la tolérance et aux préjugés et souligne ainsi le racisme et les ragots dont est victime la nounou originaire de l’ïle Maurice tandis qu’il tord, en même temps, le cou à certains clichés en mettant en scène par exemple deux protagonistes masculins bien loin du macho italien ! Mais comme Almodovar également, il laisse éclater sa nostalgie pour son pays (exacerbée peut-être à l’époque de la rédaction de « Basilico » par un exil professionnel aux Etats-Unis) en composant une véritable ode à sa ville de Palerme dont il recrée l’atmosphère à l’aide d'expressions vernaculaires ou en évoquant pêle-mêle, au gré des pérégrinations de ses héros, le festival de Santa Rosalia, le bord de mer à Cefalu, les nuits festives de Vucciria mais surtout, comme le titre l’indique, en célébrant la gastronomie italienne !

    En effet, Maria la matriarche, ne faisait l’unanimité auprès des siens que sur un point : sa délicieuse cuisine ! Elle rêvait d’ailleurs d’écrire un livre de recettes. La mort ne lui en aura pas laissé le temps mais qu’à cela ne tienne, Macaione choisit d’agrémenter son récit d’authentiques recettes traditionnelles qui ouvrent chacun des chapitres consacrés aux enfants Morreale. Simple couleur locale ? pas si sûr …

    Un livre savoureux ( si on ajoute en plus que la couleur des pages sépia est élaborée à base de …café) , un vrai régal que je vous invite à consommer sans modération ! De plus les éditions Ankama l’ont édité dans un format intermédiaire (proche du manga) mais avec une belle couverture cartonnée alors vous pourrez sans problème le glisser dans votre sac de plage ou de randonnée pour cet été !

    bd.otaku Le 08/07/2020 à 11:36:49
    Black Squaw - Tome 1 - Night Hawk

    Un an après la fin de la série « Dent d’ours », son trio de créateurs (Yann au scénario, Henriet au dessin et Usagi à la couleur) se reforme pour un nouveau projet : « Black squaw » dont le premier tome « Night Hawk » est paru le 12 juin aux éditons Dupuis. Il met en lumière une aviatrice ayant réellement existé, Bessie Coleman, métisse afro-amérindienne, qui fut la première femme noire au monde a obtenir sa licence de pilote (en France qui plus est !). Il nous narre ses exploits, dans les années 1920, sur fond de prohibition, sexisme et ségrégation. Dans ce tome d’introduction on trouve un savoureux mélange d’aventures, de fiction historique mais aussi un récit d’émancipation.


    Une bd d’aventures

    L’album débute « in medias res » : sur une île au large de Terre-neuve, un hydravion noir déjoue la vigilance des gardes côtes et se pose pour prendre livraison de caisses d’alcool de luxe en provenance de France pour le compte d’Al Capone car l’Amérique est en pleine prohibition. Le pilote qui en descend, alors qu’il était présenté masqué par son écharpe jusqu’alors, s’avère être une jeune femme qui n’a pas froid aux yeux comme le montre la séquence suivante où elle monte à cru des chevaux considérés comme sauvages en déclarant au vieux saint-pierrais qui la met en garde contre ces bestiaux qui ruent et mordent : « Parfait ! On est faits pour s'entendre ! ». Elle a aussi choisi de peindre sur la carlingue de son avion personnel son nom en langue cherokee : « corneille obstinée » . Ainsi d’emblée, le personnage est caractérisé dans un portrait en actes.

    Et des actions , il n’en manque pas tout au long de ces 50 pages ! Les séquences et les paysages se succèdent (on passe des territoires terre neuvains à la réserve d’Oklahoma puis aux plaines arides du Texas toutes caractérisées par une palette chromatique différente) ; la variété des cadrages et de la mise en page ainsi que les grandes vignettes immersives du début dépaysent le lecteur. Le rythme est haletant et procède non pas de façon linéaire mais par succession de flash-backs et d’ellipses dans un récit dépourvu de temps morts. On émettra un petit bémol cependant : les monologues de convention parfois un peu envahissants de Bessie qui récite son manuel d’aviation à haute voix fonctionnent moins bien que dans d’autres séries où les héros s’adressent à leur copilote et cassent un peu le rythme.

    Yann fait monter le suspense en mettant en place une gradation des dangers qui guettent l’héroïne : elle doit éviter les garde-côtes ; elle est menacée d’être prise aussi entre deux feux face à la guerre des gangs qui se profile au début de l’album entre « le Balafré », Al Capone son employeur, et « Bugs » ( le branque) Moran son rival et aboutira plus tard au massacre de la St Valentin ; elle doit se battre contre un gigantesque tempête de neige et effectuer enfin un combat aérien qui laissera planer sur elle un ultime danger représenté par le titre énigmatique du premier volume et qu’on ne dévoilera pas ! Le scénario est ainsi d’une grande puissance narrative et déploie la mécanique éprouvée dans la série précédente en alternant le passé et le présent, les moments de pause et les moments d’action, et en mettant en place de nombreux cliffhangers.


    Une fiction historique

    Mais cette fiction rocambolesque est cependant très sérieusement et soigneusement documentée. Qu’il s’agisse des dessins : les avions , le hors-bord d’Al Capone ou même les chevaux , tout est traité dans le style hyper réaliste dont Henriet est coutumier souligné par les couleurs un peu « salies » et sépia d’Usagi qui donnent un côté vintage à l’ensemble . Yann est friand de « parlures » et nous régale d’expressions pittoresques de Saint-Pierre ou des Cherokees. Il choisit d’aborder également des sujets plutôt rebattus en bande dessinée et au cinéma sous un angle inédit : ainsi, il évoque la prohibition en basant son action non pas à Chicago ou New-York mais dans les territoires français de St Pierre et Miquelon , plaque tournante bien moins connue du trafic. Choisir cette localisation lui permet, en outre, d’effectuer un syncrétisme avec un autre événement : la disparition de « l’Oiseau blanc » de Nungesser et Coli lors de sa tentative de traversée de l’Atlantique nord en adoptant l’hypothèse de Bernard Dupré qui soutient que l’avion y aurait été abattu par erreur par des gardes côtes qui pensaient avoir affaire à des trafiquants. On a là typiquement la patte de Yann qui arrive à mélanger des événements réels et en faire la trame même de sa fiction.

    Ajouter cette anecdote à l’histoire de Bessie permet également de dater ce qui ne l’est pas ! Le célèbre avion à la carlingue blanche ornée de l’insigne de Nungesser (un Jolly Roger dans un cœur noir surmonté de deux chandeliers et d’un cercueil) et copiloté par un aviateur borgne comme nous le rappellent les détails des cases , a disparu entre le 8 et le 9 mai 1927. Or, Bessie Coleman est décédée en repérage d’un vol acrobatique en 1926 , ce qui est soigneusement omis dans la biographie du dossier final. On passe donc à une uchronie : le présent de l’album est donc une invention scénaristique fondée sur la question : qu’aurait pu faire Bessie si elle n’était pas décédée prématurément ? Là encore, il n’y a pas d’élucubrations mais un fait historique : l’un des frères de Bessie qui partageait son appartement à Chicago était devenu le cuisinier personnel d’Al Capone. Il aurait donc très bien pu recommander sa petite sœur à son patron qui cherchait des pilotes chevronnés et intrépides pour ses trafics. Comme pour l’héroïne de « Dent d’ours » , Hanna Reitsch, personnage réel, mais rajeuni de dix ans pour les besoins de la série, qui y pilotait des avions ayant été pensés mais pas tous réalisés, Yann brode sur la réalité. Il transforme par exemple le destin des parents qui constitue un véritable cliff hanger. Cela permet d’étoffer le côté aventureux du personnage mais également de transmettre un message .


    Un récit d’émancipation et de lutte contre la discrimination raciale

    L’héroïne est extrêmement séduisante. Henriet voulait qu’elle soit « jolie, agréable et qu’elle dégage quelque chose de sympathique ». Il s’est inspiré de photos de la Bessie réelle mais aussi d’actrices et de mannequins pour créer son idéal féminin. Il l’a rajeunie également : elle avait 34 ans au moment de sa mort en 1926, et dans l’album en 1927, elle semble avoir une vingtaine d’années. Ceci peut favoriser l’identification des lecteurs.

    En effet, l’album a bénéficié d’une prépublication dans « Spirou » et l’on trouve comme une mise en abyme de l’effet escompté sur le jeune lectorat grâce aux pages consacrées aux enfants de Waxahachie. Ceux-ci sont dépositaires des préjugés de l’époque. L‘un des garçonnets décrète « Avec ta peau t'as plutôt la couleur à vivre courbée dans les champs de coton plutôt que d'jouer à saute-mouton dans les nuages ! » ; une fillette ajoute moqueuse « les filles ça peuve pas piloter des avions « (p.38) mais elle est surprise en voyant Bessie s’envoler et finit admirative : « Dis ça existe des anges noirs ? » (p.40). Or « l’ange noir » deviendra l’un des surnoms de l’aviatrice ! Yann a dit que ce qui le faisait rêver, c’était des personnages « bigger than life » : « des êtres qui ont une destinée exceptionnelle, surtout si leur histoire personnelle entre en résonance avec la grande Histoire, ou si elle est emblématique d’une volonté hors du commun et d’une force de caractère incroyable qui leur permet de surmonter les difficultés, les coups du sort, les chausse-trappes, les injustices et les handicaps que le destin leur réserve ». La jeune Bessie Coleman rentre parfaitement dans ce cadre et ne déparerait pas dans « Les Culottées » de Pénélope Bagieu « qui ne font que ce qu’elles veulent ». Elle constitue donc être une figure inspirante et permet aux jeunes lecteurs et lectrices de rêver et peut-être de s’accomplir.

    Cette héroïne suscite également une réflexion, plus adulte cette fois, sur les préjugés et le racisme grâce en particulier aux flashbacks qui soulignent le destin auquel elle était vouée et comment elle en a fait fi , ce que rappelle également la biographie en fin de volume. Elle vit dans un Sud où le Ku Klux Klan, à son apogée, compte plusieurs millions d’adeptes et a les sympathies du président en exercice Woodrow Wilson… Même les immigrés de fraîche date stigmatisent Bessie comme le souligne le dialogue entre deux hommes de mains d’Al Capone : « Comment le boss a-t-il pu faire confiance à cette greluche mal blanchie?/Depuis quand t'es raciste , Kowalsky ?/ moi raciste ? ... Ca va pas ? ...mais quand même, une souris à moitié noire, à moitié rouge ...! » . Or, de tels mots méprisants à l’égard des minorités afro-américaines et amérindiennes acquièrent un relief tout particulier et un écho troublant dans notre société contemporaine avec la résurgence des suprémacistes aux Etats-Unis et le meurtre de George Floyd… Loin d’être seulement un récit d’aventures plaisant, « Black squaw » se mue donc en un récit d’émancipation et délivre un vrai message contre la discrimination.


    « Black squaw » devait être développée en parallèle de « Dent d’ours » avec un autre dessinateur. Mais quand Yann a faire part de son projet à Henriet, celui-ci lui a demandé de l’embarquer dans l’aventure… Sa réalisation a donc été différée pour le plus grand bonheur du lecteur ! Les auteurs projettent d’écrire deux cycles de trois tomes chacun sur le modèle de la série précédente.
    Les différents arcs narratifs mis en place dans ce tome introductif ainsi que le dossier final porteur de tout un tas de possibles (sa vie à Chicago puis à Paris dans les années folles, son séjour au Crotoy , sa rencontre avec Joséphine Baker ou sa participation aux Flying Circus ) nous laisse augurer du meilleur ! Il faudra s’armer de patience car le tome 2 est annoncé pour le printemps 2021…

    bd.otaku Le 01/07/2020 à 11:57:09

    L’acteur américain d’origine japonaise George Takei est surtout connu en France pour avoir incarné le commandant Sulu à bord de « l’Enterprise », le vaisseau interstellaire de « Star Trek ». Dans "Nous étions les ennemis" ("They Called Us Enemy") paru fin 2019 aux Etats-Unis et en mai 2020 aux éditions Futuropolis, il nous livre avec l’aide de Steven Scott et Justin Eisinger au scénario et Harmony Becker au dessin un témoignage autobiographique poignant centré sur son enfance et une page sombre de l’histoire américaine : l’internement, après Pearl Harbor, des ressortissants américains d’origine japonaise. Ce roman graphique, nommé aux Eisner 2020 dans la catégorie meilleure œuvre documentaire, permet d’aborder un épisode méconnu de l’histoire américaine, de rendre hommage à ses parents et d’expliquer son parcours personnel.

    Un chapitre noir de l’histoire des Etats-Unis

    L’Attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, en plus de marquer l’entrée des Etats-Unis dans la seconde guerre mondiale, aura des répercussions au sein même de la société américaine : par crainte d’une cinquième colonne japonaise sur le territoire, 120000 citoyens d’origine japonaise furent spoliés de leurs biens et parqués dans des camps, officiellement pour les protéger de la vindicte populaire et du déferlement de haine à leur égard. Durant tout le conflit, on promulgua de plus en plus de lois pour limiter leurs droits et les pousser à partir au Japon ; puis, à la fin de la guerre, les politiques s’en désintéressèrent et fermèrent les camps, livrant à eux-mêmes des personnes déboussolées, aux vies brisées, ne sachant pas où aller dans ce pays qui les avait rejetés.

    Les camps d’internement avaient déjà été évoqués par Alan Parker au cinéma dans « Bienvenue au paradis » ou par Julie Otsuka dans son roman « Quand l’Empereur était un dieu » mais le premier était un film très romancé alors que le second , par le choix de l’autrice qui appelait seulement ses personnages « la mère », « le garçon », « la fille » afin qu’ils représentent la communauté japonaise dans son entier, avait un côté désincarné. Takei et ses coscénaristes évitent ces deux écueils : l’acteur, qui joua en 2012 dans la comédie musicale Allegiance à Broadway qui racontait les camps mais avait été fortement contestée pour son approximation historique et ses abus de pathos, s’abstient de tout apitoiement mais aussi de toute sécheresse en contant son histoire par les yeux de l’enfant de quatre ans qu’il était alors. Il fait également preuve de rigueur historique en jalonnant le récit des déclarations réellement prononcées par les politiques à l’époque.

    Le parti-pris narratif donne de la profondeur au récit. Les voix se superposent : on entend en même temps la voix candide de George enfant et celle distanciée du George adulte qui, grâce aux conversations qu’il a eues avec son père dans les années 1960, a perçu toute l’horreur de la situation. Ainsi, lorsqu’ils sont parqués dans des étables à peine nettoyées avant de partir pour les camps, le petit George se réjouit « On va dormir là où les chevaux ont dormi, c'est rigolo ! » tandis que le Takei adulte qui a été présenté dans les premières pages comme donnant un Ted Talk à Kyoto en 2014 puis comme invité au Musée Franklin Roosevelt en 2017 ajoute en récitatif : « Pour mes parents c'était un coup terrible. Ils avaient travaillé dur pour acheter une maison avec deux chambres à coucher et élever leurs enfants à Los Angeles et on se retrouvait entassés à cinq dans cette stalle nauséabonde. C'était une expérience dégradante, humiliante et douloureuse » (p.30). De même, il déclare : « Je voyais des gens pleurer et je ne comprenais pas pourquoi. Papa m'avait dit qu'on allait en vacances. Je pensais que tout le monde partait en vacances dans un train avec des sentinelles armées dans chaque wagon. C'était une aventure ». (p.37). La perception enfantine, comme dans la vie est belle de Roberto Begnini (1997) permet ainsi à la fois de souligner une situation anormale perçue comme banale par le jeune protagoniste et d’échapper au pathos.

    On notera enfin que nombre de cases de l’album font référence au travail de la photo journaliste Dorothea Lange commandité par the War Relocation Authority qui souhaitait qu’elle y montre combien les « ennemis » étaient détenus dans des conditions décentes. On lui avait d’ailleurs interdit de photographier les barbelés et les miradors. Or, la photographe , qui était contre cet internement, dresse par son choix de sujets et ses cadrages un véritable procès à la nation américaine et son reportage fut confisqué . Déclassifié en 2006 seulement, il a été largement exposé depuis. Parmi les clichés le plus célèbres on voyait par exemple le salut au drapeau de petits écoliers issus de différentes ethnies (dont des japonais), les magasins avec l’inscription « Interdit aux Japs », les rideaux baissés des boutiques « à louer », de gros plans sur les ordres d’exclusion, les queues pour l’enregistrement sur les listes, les paysans d’origine japonaise réquisitionnés et sommés de récolter sur leurs terres une production dont ils ne jouiraient pas, les attroupements dans les gares avec des enfants étiquetés comme du bétail et des familles éplorées aux montagnes de bagages ainsi que des plans d’ensemble en plongée sur les baraquements … Harmony Becker reprend parfois littéralement les photos de Lange en utilisant d’ailleurs le même noir et blanc. Elle y ajoute bien sûr les miradors, chars et barbelés qui avaient été évincés du cadre et, en s’appuyant sur ce témoignage de première main, elle installe un réalisme quasi documentaire et remet en pleine lumière ce qui a été si longtemps caché.

    In memoriam:

    On trouve cependant beaucoup de douceur également dans le dessin d’Harmony Becker : les visages sont très expressifs, le trait lorgne du côté des mangas ou du "Tombeau des lucioles" d’Isao Takahata pour la peinture des émotions. Le récit à hauteur d’enfant célèbre la mère Fumiko qui a tout fait pour protéger ses enfants et leur permettre d’être préservés de cette réalité brutale. Il souligne ses petits actes d’héroïsme (casser devant son acheteuse un vase qu’on la force à brader avant l’évacuation, emporter illégalement sa machine à coudre pour aménager au mieux les taudis qu’on leur a réservés) comme ses sacrifices plus grands : renoncer à sa nationalité américaine pour pouvoir rester dans les camps avec sa famille.

    Ce livre rend aussi hommage à son père qui ne baissa jamais les bras et qui, convaincu de la nécessité de former une communauté soudée, œuvra à chaque fois comme chef de bloc ou porte-parole dans les camps où il était interné et monta même bénévolement une agence de replacement pour ses anciens codétenus après la libération des camps.

    un roman de formation

    Mais c’est surtout son rôle d’éveilleur de conscience qui est mis en avant : alors que la plupart des nippo-américains ayant vécu cette expérience traumatisante « refusaient de parler de l’internement avec leurs enfants », on voit plusieurs fois Norman discuter avec son fils , adolescent fougueux et vindicatif, et le raisonner : « Les gens peuvent faire de grandes choses, George. Ils peuvent avoir de nobles et brillants idéaux. Mais ce sont aussi des êtres humains faillibles, et nous savons qu'ils ont fait une terrible erreur ». Il prône donc l’empathie, la compréhension de l’autre et l’absence de manichéisme, leçons qui seront retenues par son fils.

    En effet, Takei dédie une partie importante du roman graphique aux combats que cette expérience lui a donné envie de mener par la suite. En faveur de sa communauté, pour que l’injustice soit réparée ; mais aussi pour la justice sociale, en se battant pour les droits des LGBT+ et le mariage pour tous (il est lui-même homosexuel). C’est d’ailleurs sur ce dernier aspect qu’on pourrait déplorer quelques longueurs car le parcours actuel de George Takei ne revêt pas autant d’intérêt pour le lectorat français que pour le public américain et les allers retours passé/présent sont parfois inutiles et cassent le rythme.

    Pourtant, malgré ces particularismes, l’album demeure très intéressant car l’acteur ne fait jamais preuve d’acrimonie. il délivre un message pacifiste et bienveillant qui prône l’égalité et la solidarité. Son livre dépasse alors le côté biographique et national pour s’inscrire dans une démarche humaniste dont l’intérêt est immédiatement perceptible quand dans les dernières pages de l’album on dresse des parallèles avec la situation actuelle : la stigmatisation des musulmans et l’accueil inhumain réservé aux migrants sous l’administration Trump (mais on pourrait extrapoler et trouver bien des échos chez nous …). Takei salue, en filigrane, les valeurs de la démocratie qui, si elle fait parfois des erreurs, permet aussi, selon lui, aux citoyens de s’impliquer pour les dénoncer et faire avancer la justice.

    Il résume ainsi la visée de son livre : « J'ai appris l'histoire de notre internement de mon père, durant nos conversations après le dîner. pour moi, le fait qu'on puisse passer sous silence les aspects déplaisants de l'histoire américaine pose problème. Cela nous empêche de tirer une leçon de ces événements. Alors on les répète encore et encore (p.172) » .C’est donc un album critique mais également rempli d’optimisme. On comprend pourquoi il a remporté le prix « Publisher Weekly » du meilleur roman graphique aux Etats-Unis et l’on espère qu’il aura un succès comparable ici.

    bd.otaku Le 30/06/2020 à 12:41:50

    « certaines histoires s’inventent, d’autres se racontent »

    Derrière ce titre un peu énigmatique « le Col de Py » (qu’on ne comprendra qu’à l’épilogue) se cache un roman graphique autobiographique poignant publié par Bamboo dans la collection « Grand angle » . Sébastien Portet (dit Espé) raconte sous le masque transparent de Bastien Laporte la naissance de son deuxième enfant Louis et la découverte de sa malformation cardiaque. Sous-titré « Histoires de vie », cet album dresse aussi le portrait du grand-père courageux Pablo qui, malgré le cancer qui le ronge, viendra épauler le jeune couple et veiller sur son petit-fils tout au long du parcours du combattant qui sera mené pour le sauver.

    On a ainsi une histoire de transmissions : transmission du père dessinateur à son fils puisqu’il immortalise l’odyssée qui fut la leur, mais également transmission entre une vie qui s’éteint et une autre qui peine à s’épanouir … Cette construction narrative qui met incessamment en parallèle les trois générations est très émouvante et transforme cette histoire de cœur malade en une histoire de cœurs aimants et en un vrai coup de cœur !

    Il faut dire que la situation de l’auteur trouve de troublants échos dans celle que nous avons vécu à la naissance de notre fils cadet. L’album d'Espé, je l’ai donc adoré, compris, vécu… Ca a fait remonter des émotions enfouies et des choses qu’on avait voulu oublier : la bêtise des uns, la méchanceté des autres. Tant de choses sont magnifiquement et pudiquement rendues dans cette bande dessinée : la culpabilité, l’incompréhension, la révolte et toutes les émotions qui étreignent les parents … Les gens qui vous accusent d’être trop protecteurs voire complaisants ( !) car une grande partie de ce handicap ne se voit pas et qui se disent que c‘est faire bien des histoires pour pas grand-chose ; les décisions que le corps médical vous demande de prendre alors que vous ne comprenez rien à leur jargon ; le jargon médical (fidèlement retranscrit dans les bulles) que finalement vous adoptez vous-mêmes sans vous en rendre compte ; les multiples rendez-vous avec des spécialistes et les bilans sans fin ; la difficulté à gérer le quotidien ; les querelles de chapelle et d’egos de certains docteurs ; l’attente insupportable avant les opérations parce qu’on vous dit qu’il faut gagner du temps pour mettre toutes les chances de votre côté et que vous voyez pourtant quotidiennement que votre enfant souffre et puis enfin l’admirable dévouement de tous ces soignants …

    « Le col de Py » ne peut laisser indifférent parce qu’il retrace, de façon fluide et linéaire, ce parcours vécu par Pablo, Bastien et sa femme Camille, le petit Louis sans oublier la grande sœur Chloé sans acrimonie et sans pathos. Pour ce faire, Espé crée une certaine mise à distance avec un trait semi-réaliste qui est presque caricatural parfois mais qui enveloppe également de beaucoup de tendresse les protagonistes dans les couleurs pastel d’Aretha Battutista et il prête aussi particulièrement attention à la retranscription des émotions dans grâce aux visages très expressifs de ses personnages.

    L’autre récit autobiographique d’Espé, « « Le Perroquet », m’avait émue aux larmes ; là pour les raisons expliquées plus haut j’ai carrément sorti la boîte de Kleenex . Mais c’est un one shot qui touchera tout le monde . Espé est dans ses récits autobiographiques un véritable auteur complet. Son écriture toute en retenue est très élégante et l’on remarque, en outre, une grande inventivité graphique dans des pleines pages qui transcrivent dans des raccourcis surréalistes saisissant l’état d’esprit des parents quand tout vole littéralement en éclats ou présente des images sans textes consacrées aux petits moments de bonheur qui donnent une respiration au récit et aux lecteurs. Je salue son talent et le courage du petit Louis et je vous incite vraiment à lire cette bd qui nous rappelle le sens des priorités, raconte un magnifique histoire d’amour et de transmission et finit sur une belle leçon de vie et d’espoir …

    bd.otaku Le 12/06/2020 à 10:03:24

    Il était une fois …

    Comme souvent dans les œuvres d’Hubert, le récit adopte la forme du conte traditionnel. Ceci se voit dès le titre qui est un clin d’œil à l’œuvre de Perraul, « Peau d’âne ». L’histoire se passe en un lieu et un temps indéterminés, mais comme dans « le Boiseleur », on peut reconnaître l’époque du la haute Renaissance et peut être l’Italie avec l’architecture et les noms choisis. On a une bonne marraine, un objet magique, une jeune fille pure et innocente (ce que souligne son prénom), une quête, des méchants au sein même de la famille (et là on retrouve plutôt « les ogres-dieux ») et un dénouement en apparence heureux.

    Le dessin coloré de Zanzim, faussement naïf, est à l’avenant : les héros sont très reconnaissables ( le nez de Giovanni, les grands yeux bleus de Bianca qui permettent de la retrouver aussi sous les traits de Lorenzo, la silhouette tout en raideur et les yeux noirs de Fra Angelo…) ; les décors sont épurés, les personnages cernés de noir dans la tradition de la ligne claire ; les visages- sans être caricaturaux- sont très expressifs et les sentiments sont souvent exprimés à l’aide de codes graphiques comme des petits tourbillons pour marquer l’émoi ou des nuages noirs pour signifier la colère. L’ensemble est d’une grande lisibilité. Les cinq chapitres du conte sont tous introduits par une page de titre avec des enluminures, on observe de nombreuse pleines pages qui décrivent une succession d’actions avec déplacements des mêmes personnages et se lisent de gauche à droite et de haut en bas ou encore des pages muettes souvent sans bordure de cases qui rappellent la composition des livres d’étrennes victoriens pour enfants.

    Un conte libertin

    Mais attention, ce livre n’est pas à placer entre toutes les mains ! Il s’apparente aux contes libertins et fourmille de petits détails coquins. Ainsi dès la page d’ouverture , on observe un détail incongru dans les enluminures : ne peut-on pas y voir, reproduit clairement au milieu de la page, un vagin ? On remarquera aussi la très drôle succession des plans quand la pucelle Bianca vêtue de sa peau d’homme découvre avec étonnement la transformation de son appendice masculin sous l’effet de ses caresses et ce qui s’ensuit … avec le passage sans transition à un plan d’ensemble sur le parc de la marraine et ses statues crachant des jets d’eau ! On citera encore le graphisme en ombres chinoises pour représenter les étreintes des amants qui reprend les représentations des théâtre d’ombres pornographiques du XVIIIe, la queue dressée des chats (allusion symbolique que l’on retrouve aussi dans « l’Olympia » de Manet) et bien sûr toutes les saynètes se déroulant en arrière ou en avant plan dans les scènes au « Chat qui louche » et le savoureux décalage de la double entente du poème du Peccorino et du contexte dans lequel il est déclamé. Bref, c’est drôle, léger, pétillant …et même oserait-on dire : jouissif !

    Traité sur la tolérance

    Pourtant, ce n’est pas qu’un simple exercice de style gratuit car Hubert aurait pu reprendre à son compte les mots de La Fontaine « en ces sortes de fables , il faut instruire et plaire / et conter pour conter me semble peu d’affaire » . Derrière la drôlerie et la légèreté, des sujets graves sont abordés. L’idée de cette œuvre est venue au scénariste après les manifestations contre le mariage pour tous en 2013. Ecœuré, blessé et même apeuré par les réactions haineuses à l’égard de la communauté homosexuelle, il a pensé écrire un brûlot inspiré de son expérience personnelle qu’il aurait intitulé « Débaptisez-moi » ! Ceci aurait été dans la continuité de « la ligne droite » dans laquelle il racontait la difficile acceptation de son homosexualité à l’adolescence dans un milieu catholique intégriste ou dans celle de l’ouvrage collectif « les gens normaux » qu’il avait coordonné et dirigé et qui en dix témoignages en bande dessinée et cinq articles de spécialistes universitaires cherchait à faire réfléchir le lecteur sur la notion d’acceptation de soi et des autres, et interrogeait sur celle de « normalité » en prônant avant tout la tolérance.

    Hubert, a finalement décidé de changer complètement de stratégie : plus de pamphlet ni d’attaque directe ; un détour par la fiction, le merveilleux et l’atemporalité ; un ouvrage très coloré (alors que « les gens normaux » mis en bande dessinée par dix dessinateurs différents était intégralement en noir et blanc) mais toujours un même message : celui de tolérance. A travers un langage résolument anachronique, il donne le mode de décryptage de son conte philosophique qui parle en fait de notre monde d’aujourd’hui et traite de problèmes sociétaux très actuels. Ainsi, il aborde certes la question de l’homosexualité et de sa diabolisation, mais également celle de l’homoparentalité, de la famille recomposée, de la montée des intégrismes, de la place de l’art et de la femme dans la société. L’héroïne est suffisamment subtile et intelligente pour contourner les obstacles et ne pas se laisser imposer sa voie : elle fera ses propres choix et restera maîtresse de son corps et de son destin de façon très avant-gardiste. C’est également elle qui assure la narration dans les récitatifs ; ceci constitue une dernière pirouette amusante puisque le lecteur de bande dessinée -majoritairement masculin- expérimente ainsi métaphoriquement ce que vit Bianca en se retrouvant, grâce à la voix off, dans la peau d’une femme avec un regard féminin qui n’épargne nullement la gente masculine ! Peut-être une expérience salvatrice pour certains… qui sait ?

    Cet album merveilleux est aussi un merveilleux album, peut être l’un des plus joyeux d’Hubert (malgré son épilogue doux-amer) entre Marivaux pour les quiproquo et la confusion de sentiments, « Victor, Victoria » de Blake Edwards pour la réflexion sur le rapport au genre et à l’identité et « Tootsie » de Sydney Pollack et « Some like it hot » de Billy Wilder pour l’humour, les savoureux dialogues et le rythme. Le tandem qu’il forme avec Zanzim, son complice de toujours, fonctionne admirablement tout en se renouvelant. C’est donc avec une immense tristesse qu’on se dit que cet éblouissement crée par ce duo sera le dernier puisque le scénariste nous a quittés en février dernier… Si « Viva Lorenzo » fleurit sur les murs de la ville imaginaire, j’ai envie de conclure par un « Vive Hubert » !

    bd.otaku Le 06/06/2020 à 21:17:02
    Walter Appleduck - Tome 1 - Cow-boy stagiaire

    Un drôle de western ( et un western très drôle)

    Fabcaro, Fabrice Erre et la coloriste Sandrine Greff avaient déjà travaillé ensemble sur « Z comme Don Diego », jubilatoire parodie de la mythique série Zorro qui enchanta les mercredis après-midi de nombre d’entre nous. Ils reprennent ici du service en revisitant les codes du western comme Salomone et Lupano dans « l’homme qui n’aimait pas les armes à feu » ou les frères Maffre dans « Stern ». Pas une des scènes obligées ne manque à l’appel : l’attaque de la diligence, le duel, la poursuite d’un hors la loi, l’arrivée du télégraphe, les combats contre les indiens et même le sauvetage d’une demoiselle en détresse. On remarquera également des cameos de Lucky Luke et de Lee Van Cleef (les sept mercenaires) rebaptisé ici Olive Hank Cleef …

    Mais cette série composée en deux tomes et prépubliée dans le journal « Spirou », prend le parti de pousser aussi graphiquement l’irréalisme et la parodie, contrairement à celles de Maffre et Lupano, grâce à des dessins tout en rondeur, une ligne élastique et des visages aux yeux globuleux et aux lèvres immenses. On perçoit ici, l’influence - revendiquée par Fabrice Erre- de Benito Jacovitti et de son héros jeunesse Cocco Bill. Les couleurs pastels, l’adjoint du shérif tout de rose vêtu, et les décors de cartons pâte inspirés par les maisons Playmobil soulignent d’ailleurs ce décalage.

    Les auteurs déroulent une mécanique bien huilée : les chapitres font cinq pages et commencent chacun par une grande case de présentation. Chaque page se décompose en deux demi-pages se terminant chacune par une chute et il n’y a pas plus de six cases à chaque fois pour garder de la lisibilité. On y trouve du comique de répétition et des running gags ( les évasions de Rascal Joe par exemple) et surtout de nombreux clins d’œil et anachronismes comme dans le film de jean Yann « deux heures moins le quart avant Jésus Christ ». Ainsi, le Tipi du grand chef est rempli d’électroménager, un Mac Do côtoie le saloon et Billy danse le moonwalk. Les arrière-plans fourmillent de petits détails très drôles que l’enfant cherche avec plaisir à la relecture comme le pneu de la diligence crevé par une flèche indienne par exemple. Les deux auteurs jouent à fond la carte de l’absurde.
    L’ensemble est plutôt frais et nettement moins caustique que les albums habituels de Fabcaro.

    Candide au pays des cowboys

    Le personnage principal, Walter Appleduck, est sympathique et candide : c’est un lettré de l’Est qui vient observer les mœurs de l’Ouest sauvage lors d’un stage d’immersion pour sa thèse qui traite non des chevaliers de l’an mille au lac de Paladru mais de : « l’Ouest américain et sa violence sous-jacente en tant que vecteur de valeurs fondatrices et outil de domination impérialiste dans un conflit ethno-culturel latent ». Il y a donc un grand écart culturel entre ces deux mondes et cela permet d’évoquer sur un ton léger la fracture sociale et la coexistence entre des personnes qui n’ont pas du tout les mêmes références.

    Ainsi Walter découvre une « terra incognita » et se heurte aux valeurs de l’Ouest dans des leçons paradoxales dispensées par le shérif et Billy, son maître de stage, comme l’indiquent les titres de chacun des dix chapitres : « apprendre à ne pas vivre ensemble » (II), « un homme morte est un homme honnête » (III) ou « on est tous égaux sauf si on a une robe » (VI). En bon élève scrupuleux, il note ce qu’il apprend durant son mois de stage mais il essaye (peine perdue) de convaincre le shérif et Billy qu’une vision progressiste de l’existence existe.

    Un récit polysémique

    Les anachronismes n’ont pas comme seul but de faire rire : ils servent aussi à établir des passerelles avec le monde actuel et transforment ainsi la pochade en apologue et en satire. Fabcaro et Fabrice Erre pourraient faire leur l’adage de La Fontaine « en ces sortes de récits, il faut instruire et plaire » . Derrière l’humour, pointe ainsi la réflexion et la pédagogie : le dessinateur n’exerce-t-il pas en parallèle le métier d’enseignant ?
    A travers certains thèmes qui parlent aux jeunes, les auteurs montrent les travers de notre société : on trouve ainsi des pages hilarantes sur l’addiction aux nouvelles technologies, le langage SMS et les émojis ; la presse à scandale est également brocardée (à travers le magazine Cowzer on reconnait grâce à l’homonymie et la paronymie une critique d’un « Closer » à la sauce cowboy qui « cause » mais n’informe pas ) et enfin la place de la femme et le plafond de verre sont également abordés à travers le personnage de Miss Rigby qui se présente aux élections.

    Les lecteurs adultes pourront même percevoir dans l’album une critique de l’Amérique de Trump fondée sur la mythologie machiste du pionnier blanc prônant la peine de mort. Mais un coup de griffe est également adressé à certains éditeurs (français cette fois !) au chapitre IX « artiste , c’est un peu presque quasi comme un métier » qui reprend de façon absurde certains propos tenus sur la visibilité ou encore la rémunération et en soulignent ainsi l’irrecevabilité. Le trait et les couleurs choisies rappelleront alors non seulement « Cocco Bill » mais également « les Simpson » et leur côté caustique ! On retrouve in fine la plume au vitriol du Fabcaro de « Zaïzaï » ou « Et si l’amour c’était aimer » mais aussi l’œil du docteur en histoire Fabrice Erre spécialiste de la presse satirique au XVIII et XIXe.

    Le deuxième volet des aventures de Walter Appleduck, « un cowboy dans la ville », vient de paraître. Cette fois, c’est Billy qui est placé dans le rôle du candide et permet de dénoncer les travers des mégalopoles. Gageons que cela sera aussi drôle ! A consommer de toute urgence !

    bd.otaku Le 26/05/2020 à 16:54:58

    « Les bijoux de la Kardashian »

    Toute ressemblance avec des personnages ayant existé n’est … absolument pas fortuite ! Joann Sfar s’est librement inspiré pour son personnage haut en couleur, Jacques Merenda, du politicien Jacques Médecin (qui fut maire de Nice de 1966 à 1990 et dut quitter ses fonctions et partir en Amérique du Sud pour échapper à la prison pour corruptions) dans deux de ses romans : « Le Niçois » et « Farniente ». Il en fait pour la première fois un héros de bande dessinée. Ce premier album a pour cadre la Fashion Week et brode autour du fait divers qui défraya la chronique à l’automne 2016 : la séquestration de Kim Kardashian – baptisée ici Kim Kestechian –dans un hôtel de luxe parisien et le vol de ses bijoux pour un montant de 9 millions d’euros par un gang de papys braqueurs dont font ici partie Le Niçois et son amoureuse Loulou Crystal.

    Ce n’est pas la première fois que Joann Sfar prend appui sur la réalité y compris pour le tome 2 du Niçois « Farniente » qui avait pour contexte le 14 juillet et les attentats de Nice ou qu’il s’intéresse à la célébrité puisqu’il s’agissait du sujet principal du biopic qu’il consacra à Gainsbourg dans « Gainsbourg vie héroïque». Le rocambolesque cambriolage avait en outre déjà donné lieu à une adaptation en bande dessinée : « Les bijoux de la Kardashian » en 2019 écrite par deux journalistes d’investigation François Vignolle et Julien Dumond et dessinée par Grégory Mardon. Ces trois auteurs avaient pris le parti d’effectuer une reconstitution presque naturaliste et très détaillée du braquage car ils avaient eu accès aux différents PV d’audition et de surveillance et reconstitué au plus près la chronologie et le rôle de chacun dans l’affaire. Ils avaient aussi choisi de mettre en scène, sans misérabilisme, le décalage existant entre le monde pailleté de la starlette de la téléréalité et la banlieue grise des braqueurs. Enfin, ils s’intéressaient surtout à l’enquête de la BRB (brigade de répression du banditisme) dans une écriture documentaire et presque clinique accompagnée d’un dessin sans fioritures.

    Ce n’est pas ce que retient Sfar dans sa « Fashion Week ».Il déclare dans « Paris Match » qu’au moment du casse , il trouvait que « les gens riaient de choses pas drôles du tout : la fragilité de cette femme braquée par un flingue. Elle a sans doute vécu la pire nuit de sa vie. Mais par contre, tout ce qu’il y avait autour (l’)a fait marrer. Le fait que les gars soient partis en vélib, qu’ils aient fait tomber des bijoux, que l’un d’eux a frôlé la crise cardiaque en faisant du vélo à 60 ans ». Il apprécie donc le côté « bigger than life » de l’anecdote et va s’en donner à cœur joie dans un style à la Audiard.

    Les papys flingueurs

    On connaissait l’écriture truculente de l’auteur du « Chat du rabbin ». Ici , il va donner libre cours à sa verve comique et se mettre sous l’égide à la fois d’Audiard et de San Antonio . Ceci est perceptible dès la publicité de lancement de l’album qui parodie une Une de « Closer » ou de « Gala » et surtout dans la 4e de couverture qui présente les protagonistes dans des bandeaux à la manière du générique des « Barbouzes » avec leur surnom accompagné de quelques lignes savoureuses.

    Ses personnages sont haut en couleur. Il y a vraiment des textes parfois bien sentis et émaillés de punchlines à commencer par le monologue d’ouverture de Loulou Crystal qui fait preuve de beaucoup de gouaille. Chacun est doté d’une « parlure » qui lui est propre : qu’il s’agisse de Mamy Driver qui téléphone sans cesse à sa sœur au village, de Formidable Bouchacha qui est doté d’une politesse surannée, de Kabour le mac de l’hôtel qui parle comme un rappeur ou du Niçois qui manie un langage phallocrate qui fleure bon le Bébel des années 60.

    Ces caractéristiques de la voix off du journal de Loulou Crystal et des dialogues imagés des phylactères sont également mis en valeur de façon paradoxale par une technique traditionnellement sage : l’aquarelle. Ici ces dessins « lâchés » aux couleurs acidulées donnent à la fois une impression de rapidité , comme les croquis des carnettistes, et également de liberté .

    Enfin, on remarquera comme chez Audiard et Frédéric Dard, une tendance à la satire. Sfar n’épargne rien – à commencer par les chaînes d’info continu ou le service de sécurité parallèle de l’Elysée -- ni personne : les fashionistas comme Soko ,Cara Delavigne ou Beyoncé sont rebaptisées Koko (comme un perroquet aux formules creuses) ou deviennent Cracra Delapigne et Bifoncé. Il se livre même à l’autodérision et se met en scène comme l’un des bras cassés, chauffeur de VTC de luxe parce qu’il n’arrive pas à percer dans la bd , doté d’une coupe mulet que même Mel Gibson n’aurait osé abordé dans ses films des années 80.

    Sfar semble alors rimer avec jubilatoire… Cependant l’album ne tient pas ses promesses car si tous les ingrédients sont là, la mayonnaise ne prend pas et l’ensemble se transforme en une salade niçoise.

    Salade niçoise

    Ce gros album (160p), reste avant tout un objet littéraire hybride. Un peu comme « Gainsbourg hors champ » ce condensé de quarante carnets composés aussi bien de dessins réalisés au cours de la phase préparatoire du film que d’après nature, sur le plateau qui n’était ni véritablement le script, ni le story-board, ni même un résumé détaillé de la vie de Gainsbourg. Ici, on hésite en permanence entre roman illustré et bande dessinée avec une voix off omniprésente et envahissante : les cases sont littéralement mangées par le texte qui l’envahit et gêne la lisibilité.

    L’ensemble est beaucoup trop bavard et multiplie des intrigues inutiles : l’insuccès du chauffeur Sfar comme auteur de bande dessinée s’étire de façon lassante et répétitive, les amours saphiques de loulou Crystal n’apportent rien sauf un peu de voyeurisme bon marché. L’humour lui-même devient très lourd en se fondant sur le scatologique - ça ne pétarade pas mais ça pète allégrement, Loulou travaille pour la compagnie Tushipassankafé …- et digne des cours de récrés (on a même une référence au succès inter-préaux « un dimanche matin avec ma putain » !)

    Finalement tout cela aboutit à une pochade brouillonne alors qu’il y avait du potentiel dans l’anecdote, dans les portraits mais également dans l’histoire du poilu et des autres fâcheux qui rappelle la mécanique des films d’Audiard mais aussi les ressorts comiques de « Jo » avec de Funès. L’ensemble est desservi par un travail trop paresseux : les dessins fonctionnent en redondance et se contentent d’illustrer les propos. On aurait aimé davantage d’innovations dans le cadrage et dans le découpage .

    Paradoxalement, les premiers mots du texte en soulignent les défauts : Sfar joue sur l’homophonie et écrit à la place de « Loulou Crystal’s Diary » ( le journal de Loulou Crystal) « Loulou Crystal’s diarrhea » : (la diarrhée de Loulou Crystal). Et c’est vrai que malheureusement l’ensemble se transforme parfois en logorrhée verbale ! Il faudrait sabrer la voix off pour en garder l’essentiel et les bons mots ; resserrer les intrigues pour donner davantage de rythme ; varier les cadrages pour que ce soit inventif et déjanté.

    Sfar travaille déjà avec Marion Festraëts sur l’adaptation cinématographique de cet album. On est impatient de découvrir sa gestion du découpage et de l’ellipse, son dosage entre volubilité et place laissée à l’ambiance sonore ; ses choix de lumière et ses cadrages….bref, finalement « Fashion Week », la bande dessinée, constitue un beau brouillon pour le film qui va en être tiré.

    bd.otaku Le 18/05/2020 à 21:54:55
    Pucelle - Tome 1 - Débutante

    Enfance

    Cet album est le deuxième volet (prévu en deux tomes) de ce qui sera un triptyque autobiographique : après « Cruelle »(paru en 2016) et avant « Jumelle » voici donc « Pucelle ». ce vocable est choisi pour le rythme et la rime certes, mais aussi pour l’évocation d’un langage désuet dans lequel il désigne ( sans moquerie) « une jeune fille vierge et pure » et parce que Jeanne d’Arc qu’on surnomme « la Pucelle » représente une « mythologie » (au sens de Barthes) dans certains milieux catholiques et conservateurs qui la célèbrent le premier mai. Or, c’est à ce genre de milieu qu’appartient apparemment l’héroïne Florence qui fréquente d’abord les riches expatriés de Buenos-Aires, puis les institutions catholiques sélect de province ou de Guadeloupe. Pucelle, c’est elle : une petite fille innocente, une « débutante » (sous-titre de ce volume) qui n’a pas encore fait son entrée dans le monde.

    Ce roman graphique rappelle par l’emploi d’une bichromie de gris et de rouge et par son sujet la série des « petit Christian » de Blutch qui racontait l’enfance de ce dernier en Alsace un peu isolée et dotée d’amis imaginaires issus de la bd, du cinéma et des dessins animés ainsi que ses premières amours dans des saynètes nostalgiques. L’autrice adulte déclare d’ailleurs en récitatif « ma vie était essentiellement constituée d’une suite de scènes adorables empreintes d’un charme naïf » (p.13) Ici, Florence évolue dans plusieurs paradis : celui de Buenos Aires d’abord, puis Nagot en Champagne et enfin la Guadeloupe. A chaque fois , elle leur dédie des pleines pages. La fillette aime la plage, les bois et la nature sous toutes ses formes. Elle présente ces lieux de l’enfance comme « un eden forestier » (p.43) et de façon hyperbolique qui rappelle parfois les dépliants touristiques avec une multiplication de cases pour tenter d’en cerner toutes les beautés. Ces lieux sont pour elle source d‘harmonie et de bonheur. Elle est une reine en son royaume et les pages qui les évoquent sont plutôt classiques, dans des teintes harmonieuses où prédomine le rose et le gris pâles délavés et légers et l’équilibre de la composition. Cette nostalgie n’est pas sans rappeler « les grands espaces » de Catherine Meurisse. Florence est aussi heureuse de la complicité qui la lie à sa sœur Bénédicte, son alter ego, sa jumelle. A elles deux elles semblent avoir recrée le mythe de l’androgyne : Béné est sa moitié, elles vivent entre elles dans une sorte de félicité.

    Ce que savait Florence

    Pourtant ce bonheur est troublé dès la scène d’ouverture qui est une prolepse par rapport au reste du récit qui suit l’ordre chronologique. L’harmonie et la complicité qui règnent apparemment dans la sphère familiale sont mises à mal par l’incompréhension de l’héroïne : elle rit pour faire comme les autres mais ne saisit pas les sous-entendus ; de plus , une telle anecdote sur une nuit de noces racontée par une mère très prude au demeurant, est finalement surprenante voire inconvenante racontée devant ce public d’enfants. Ainsi d’emblée, Florence Dupré Latour met en avant le double langage qui règne dans la société et le décalage existant entre l’héroïne et les adultes : la petite fille n’a pas les codes pour comprendre. De la même façon qu’à la fin du XIXe siècle Henry James jetait un regard caustique sur la société anglaise à la fois puritaine et décadente et en dénonçait toute l’hypocrisie en adoptant le regard « candide » de sa petite héroïne qui voyait sans comprendre le manège des adultes et le ballet des adultères dans « ce que savait Maisie ».
    Mais à la différence du romancier anglais, ici elle ne fait pas œuvre de fiction et rédige ses souvenirs. Ce témoignage est particulièrement intéressant car elle retrouve ses perceptions d’enfant et retranscrit fort bien l’ignorance et l’innocence de l’enfance et toutes ses questions sans réponse. Elle souligne comment la fillette est victime d’une éducation dix-neuvièmiste: elle n’a pas le droit de regarder la télé car même les dessins japonais sont jugés « subversifs, immoraux et séditieux » par sa mère et elle découvre la sexualité en observant les animaux sous un prisme déformant et parfois terrifiant : qu’il s’agisse du coït de ses cochons d’Inde cannibales ou du sexe démesuré du cheval de son cours d’équitation. Florence, bien plus que sa sœur jumelle, pose des questions auxquelles on ne lui donne pas de réponse, alors elle comble le vide par l’imagination. L’autrice met en scène la psyché enfantine, ses raccourcis, ses amalgames.

    Elle fait preuve de beaucoup d’autodérision et de recul et c’est souvent savoureux et très drôle. Mais cet humour et le côté caricatural et presque cartoonesque parfois du dessin cachent, dans une forme de pirouette pudique et polie, l’horreur de la violence psychologique que subit la fillette. On retrouve aussi en effet dans ce récit un côté tragique. L’ouvre se mue en une dénonciation comme le souligne la citation d’Hugo mise en exergue : « L'ignorance est un crépuscule ; le mal y rôde. Songez à l'éclairage des rues, soit ; mais songez aussi, songez surtout, à l'éclairage des esprits ». Il s’élève donc contre l’obscurantisme et l’hypocrisie en montrant comment le non-dit et les culpabilités qui en découlent vont avoir des conséquences désastreuses sur la construction de la personnalité de la petite fille.

    Le procès

    Ainsi ce roman graphique, loin d’être une collection d’anecdotes charmantes ou humoristiques devient un véritable brûlot. Le rose pastel se mue en rouge et Florence apparaît -contrairement à sa sœur jumelle- très souvent en colère.

    On remarque une métaphore filée : celle de l’angoisse et surtout celle des préjugés et diktats de la religion et de l’éducation qui vont « féconder » le cerveau de Florence. Les paroles du prêtre apparaissent ainsi dans les phylactères comme autant de gamètes et le cerveau de la fillette prend l’apparence d’un ovule tandis que dans une double énonciation, la voix adulte de Florence souligne que ces paroles la « pénétraient sans son consentement. Elle inséminaient (s)on beau, (s)on pur, (s)on précieux jardin mental » (p.85-86) tout comme le discours scolaire « chaque jour, l’école ensemençait mon cortex de ses graines pourries » (P.93). Le style bucolique et la vie « en rose » se transforment ici : les noirs et rouges deviennent bien plus présents, la réalité se déforme et devient même difforme : les angoisses se muent en cauchemar et son matérialisés par la figure de l’araignée et d’une boule noire dans la poitrine un peu à la manière des tableaux de Frida Khalo.

    La mère semble être celle qui provoque le plus de traumatismes. Elle est dotée d’un long nez comme Pinocchio (alors que les autres personnages n’en ont pas) pour souligner ses mensonges et ses édulcorations ; elle ressemble à une cane (allusion à sa fonction de « pondeuse ») ; elle se mue enfin en monstre à l’adolescence de la fillette quand celle-ci cherche à exprimer l’aversion et la défiance qu’elle éprouve à son égard. L’agression psychologique à laquelle elle soumet sa fille et les humiliations qu’elle lui fait subir sont marquées dans le graphisme par le jeu de casse et de couleurs qui matérialisent graphiquement le viol de l’espace secret de l’adolescente par les propos maternels. Le paroxysme de cet antagonisme se trouve dans la scène à la fois grotesque et horrifiante du cheval : la mère, comme lors des abus de pouvoirs du père ne fait rien et ne les protège pas.

    Florence Dupré-Latour critique non seulement les représentations de la femme dans la religion et l’histoire mais aussi dans la littérature. Elle montre, en effet, combien dans la bande dessinée et la littérature les représentations sont stéréotypées : Falbala, Bonnemine, La Castafiore, Chihuaha Pearl ou encore Constance Bonacieux sont des « êtres fades, rares et secondaires à peine esquissés, relégués dans le silence, le décor ou des positions subalternes » (p.100). Elle va également souligner comment les minorités sont représentées de façon simpliste en montrant combien ceci cause des préjugés sur es noirs avant son arrivée à la réunion ( « Les aventures de Jo et Zette » les présentent comme des cannibales et les fillettes ont peur de se faire manger) ; Ce grossissement du trait dévalorise les représentations de la femme et des noirs dans la bande dessinée et les ravalent à l’absurde. Non seulement , cela va influencer l’adolescente qui en arrive à la conclusion qu’il lui faut être un garçon « pour faire partie des gagnants » et va nier toute féminité en portant les cheveux courts et des vêtements informes ; mais cela va également laisser son empreinte sur l’artiste qui va vouloir s’affranchir des codes masculins de la bande dessinée et mettra systématiquement en place des héroïnes. On a donc aussi , en creux, un roman de l’artiste.

    On a donc affaire à un récit sans fard, cru parfois mais toujours juste et souvent poignant sous l’humour et la nostalgie. C’est un album très abouti sous son apparente simplicité graphique par un sens aigu de la narration et du découpage. L’autrice déclare que son « enfance la hante et qu’elle a l’impression qu’elle est en train de débarrasser d’elle en écrivant », Cette catharsis est loin d’être nombriliste car l’œuvre dépasse le projet autobiographique pour se transformer en témoignage et manifeste sur l’éducation des filles. Indispensable !

    bd.otaku Le 15/05/2020 à 15:58:43

    Simenon dans la Santa Cruz Valley

    François Combe, l’auteur francophone de romans policiers le plus lu au monde, s’est installé dans un ranch de la vallée de Santa Cruz près de la ville frontière de Nogales avec sa femme Victoria, son fils Marc, sa gouvernante Marieke, sa maîtresse et secrétaire Kay et une jeune bonne mexicaine Estrellita. Le soir, accompagné de Kay , il se rend souvent dans les bordels de la zone mexicaine pour se documenter (et plus si affinités !) et réaliser des photos de jeunes prostituées pour son prochain roman. Ces lieux, surtout le plus sélect d’entre eux « El Cielito lindo », sont également fréquentés par la gentry locale dont Jed Peterson , un riche éleveur, qui est devenu l’ami de François et noie ses déboires conjugaux dans l’alcool. Un soir, avant de retourner au ranch, l’écrivain et sa maîtresse présentent la toute nouvelle recrue , Raquel dite « Querida », à leur ami qui ne semble pas insensible à ses charmes. Or, le lendemain on retrouve le corps de Querida lardé de coups de couteau. Jed a été son dernier client et ne se souvient de rien ; il fait figure de coupable idéal d’autant qu’il est également présent sur les lieux quand un deuxième meurtre se produit ! François décide alors d’endosser le rôle habituellement dévolu à ses héros de papiers et de mener l’enquête dans les bas-fonds de Nogales afin de disculper son ami avec l’aide d’Estrellita qui connaît du monde dans la « zona roja » , « de l’autre côté de la frontière » ….

    « Ligne noire »

    Cette expression , trouvée par Régis Hautière pour qualifier le style de Berthet « qui traite de récits sombres dans un ligne claire » est devenue le nom de la collection dédiée à Philippe Berthet chez Dargaud. Celle-ci fonctionne à contrecourant de ce qui se faisait traditionnellement dans les séries concepts – dans « Le décalogue » de Giroud par exemple - où un scénariste officiait avec différents dessinateurs ; ici un dessinateur unique, Berthet, est servi par les plus grands du moment mettant en scène des polars dans des lieux différents . Après, Hautière et Cuba dans « Perico », Zidrou et l’Australie pour « le crime qui est le tien », Runberg et la Norvège dans « Motorcity » et enfin Raule et Barcelone pour « l’art de mourir », Fromental se consacre à l’évocation de la ville frontière de Nogales située entre le sud-ouest des USA (Arizona) et le Nord du Mexique (Sonora et basse Californie). « De l’autre côté de la frontière » avait sa place logique dans cette collection même si l’éditeur a préféré en faire un one shot indépendant.

    L’ambiance est donnée dès la couverture : décor aride hérissé de « saguaros » ( les hauts cactus en forme de chandeliers), au moment où une femme qu’on identifie par sa posture et sa tenue comme une prostituée discute ses tarifs avec son potentiel client qui demeure invisible derrière la vitre fumée dans la pénombre. La voiture devient l’incarnation du mal : en légère contre-plongée elle apparaît menaçante et monstrueuse et ses phares se transforment en yeux globuleux. Les couleurs reprennent les codes du genre : le jaune et le noir comme sur la couverture de « Perico », l’œuvre inaugurale qui rendait hommage à la série noire, mais aussi le rouge (de la violence et du sang) et le bleu-gris (couleur des voitures de police et évocateur de mystères). D’emblée, les thèmes sont posés.

    Ce récit est plutôt sobre dans sa forme : il est court (62pages), concis et percutant à la manière des romans « à l’os » de Simenon. Fromental a travaillé pour le cinéma et il a donc l’habitude de l’ellipse et évite les scènes inutiles. La trame est efficace : des indices sont donnés au lecteur pour qu’on sache d’emblée que le suspect est un faux coupable. Comme dans les enquêtes du commissaire Maigret, on a un coup de théâtre final : le coupable était insoupçonnable et l’explication du mobile des crimes permet de réorchestrer tous les thèmes abordés : le stupre, la violence, l’inégalité sociale.

    Ce classicisme se retrouve aussi dans le dessin : les cadrages sont travaillés mais sans esbroufe et le gaufrier demeure plutôt sage. On remarque un gros travail sur la répartition des noirs et des ombres portées qui créent une atmosphère soulignée par les couleurs parfois violentes dans les scènes de meurtre : les dessins des sévices subis par les femmes sont crus et parfois insoutenables lorsque les viscères sont par exemple exhibés. La colorisation joue sinon de la nostalgie pour les années 1940 en donnant un côté rétro avec des couleurs pastel. Comme dans les films noirs hollywoodiens , on trouve notre lot de femmes fatales : Berthet magnifie les femmes comme le rappelle son récent artbook intitulé sobrement « Ladies ». Il dessine également de superbes voitures et des décors grandioses : la ville de nuit, le désert et la ghost town. La mythologie du polar en rencontre alors une autre : celle du western. Berthet conjugue, dans ce one-shot, son amour des années 1950 avec celui du western et l’on se souviendra qu’il a dessiné « Chiens de prairie ». De tels décors inspireront d’autres artistes et l’on ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec le film d’Orson Welles « la soif du mal» qui s’intéresse sous forme d’enquête aux trafics divers dans une ville frontière mais aussi à la frontière entre le bien et le mal chez l’homme et révèle des personnages « gris » situés entre les deux. On a alors affaire à un album qui ne se résume pas à des meurtres de prostituées et à l’identification d’un tueur en série mais prend cette intrigue comme un simple prétexte et devient l’équivalent de ce que Simenon appelait « un roman dur » .

    Un « roman dur »

    Dans ses « romans durs », l'écrivain s'affranchissait du fameux commissaire Maigret et des codes du polar pour mieux renouer avec sa grande obsession : la peinture de l'homme nu et seul au monde. Il y dépeignait des héros au cœur noir, plongeait dans les ombres de l'âme humaine et appliquait sa devise d'écrivain : « Comprendre mais pas juger ».

    Le héros François Combes n’est ni sans peur ni sans reproches et Jed Peterson, l’accusé à tort, loin d’être innocent : tous deux sont des prédateurs. Ils n’hésitent nullement à consommer de la chair fraîche et à satisfaire leurs désirs y compris en blessant leurs proches (les femmes de Combe, Opale) . Pourtant, malgré tout, ils gardent une forme de sens moral : l’écrivain porte secours à son ami tandis que Jed veut racheter les fautes de son père. C’est d’ailleurs ce qui leur vaudra bien des ennuis.

    Comme certaines des œuvres de Simenon qui ont cette prestigieuse étiquette – « Les rescapés du Télémaque » par exemple - , cet album s'inscrit dans le cadre traditionnel d'une enquête menée par un homme qui n’est pas du tout policier. Dans le roman de Simenon, c’était le frère jumeau du suspect, simple employé de chemin de fer qui menait son enquête et démasquait le vrai coupable. Ici c’est un écrivain qui s’improvise enquêteur et entraîne même avec lui une jeune femme qui fait partie des « invisibles » : la jeune bonne mexicaine.

    La frontière est en effet moins géographique que sociale. Elle sépare distinctement une population blanche aisée et décadente qui s’était aménagé une retraite dorée afin de pouvoir se livrer dans l’impunité à tous les excès d’une population mexicaine miséreuse, au service des premiers ou vivant d’expédients, de trafics et de la prostitution. On a une coexistence de deux mondes dans un rapport quasi colonial. Estrellita, qui vient du côté mexicain mais travaille chez François, fait le lien entre les deux.

    Cela permet à Fromental, comme chez Simenon, de creuser sa veine réaliste du monde des petites gens. Dans les « rescapés du Télémaque », l’écrivain évoquait les conditions de vie des marins et du petit peuple de Fécamp ; ici le scénariste met en scène, par-delà l’histoire d’un « Jack l’éventreur » mexicain et de l’enquête, de riches débauchés et des femmes misérables. Il s’intéresse d’un côté aux proies, de l’autre aux prédateurs et dépeint un monde où la spoliation est généralisée et où règne l’abus de pouvoir masculin qui a laissé pour compte de nombreuses victimes depuis des décennies tant dans la population mexicaine servile que chez les propriétaires victimes de la spéculation et de la récession. Ainsi l’album revêt un côté documentaire, voire social, et acquiert des résonnances particulières sur la place de la femme dans le climat actuel.

    D’ailleurs on notera que c’est à la jeune bonne mexicaine qu’incombe la narration. comme dans le précédent opus de Fromental « le coup de Prague »où c’était Elisabeth Montaigu qui contait l’histoire de Graham Greene et la genèse du troisième homme. La femme n’a donc plus un simple rôle de faire-valoir mais guide aussi bien le héros que le lecteur : elle nous permet de comprendre l’univers de Nogales, mais aussi celui de François Combes . Là aussi on se retrouve « de l’autre côté de la frontière » : dans les coulisses de la création et de la vie d’un célèbre écrivain.

    Le roman de l’écrivain

    Estrellita sert de « double » à Fromental car on peut retrouver dans cet album une sorte de biographie fictionnelle et fantasmée de la part d’un scénariste talentueux qui connaît son Simenon sur le bout des doigts.

    En 1945, Simenon fuit l’épuration : il est accusé de collaboration avec l’ennemi car il a travaillé pour la firme allemande Continental qui a adapté certains de ses romans au cinéma; il veut aussi conquérir le marché américain alors, après un passage au Canada, il part pour Hollywood dans l’espoir d’y adapter ses œuvres et s’installe dans le Connecticut puis découvre New-york, la Floride, l’Arizona et la Californie. Le héros porte ses traits, il est un peu empâté et ridé, d’ailleurs Berthet explique qu’il n’était pas forcément à l’aise pour ne pas dessiner un bel homme semblable à ses héros habituels (tel Philippe Martin dans « L’art de mourir » par exemple). Au début de son séjour américain, Simenon était accompagné de sa femme Tigy et de son fils Marc alors âgé d’une dizaine d’années, de sa maîtresse et secrétaire la jeune Denyse Ouimet et de sa gouvernante Boule (qui est elle aussi était sa maitresse également ! ). On retrouve dans l’album, ce côté polygame chez le héros et l’atmosphère irrespirable de rivalité qui régnait dans ce gynécée. On a même un clin d’œil au nom de la maison qu’occupait la maîtresse de Simenon dans la vraie vie (Stud barn) dans le nom choisi par Fromental pour le ranch de Combe : Stallion farm (la ferme de l’étalon). Combe partage la même appétence pour la gent féminine et en particulier pour les prostituées que son illustre modèle qui se vantait d’avoir eu 10000 femmes dont 8000 professionnelles ; Fromental explique d’ailleurs, dans le dossier final, qu’il a créé la scène d’ouverture, à partir d’une photo qui l’a marqué : on y voyait « sa voiture arrêtée devant un bordel à la frontière mexicaine [avec] à son bord, Denyse, sa secrétaire et maîtresse qui l’attend ».

    Il émaille, de plus, cette biographie à clefs de références à l’œuvre de Simenon. Ainsi , le nom de deux des protagonistes : François Combe et Kay vient de « Trois chambres à Manhattan » qui racontait la rencontre entre Simenon et sa secrétaire. Certaines descriptions que l’on trouve dans la bande dessinée (notamment la chevauchée en compagnie du fils et la découverte du village fantôme) reprennent l’unique western de Simenon « la jument perdue » tandis que l’alcool qui coule à flot dans santa « booze » valley chez les ranchers quand le crues de la rivière les isolent et les adultères pour tromper l’ennui viennent directement du roman « Le Fond de de la bouteille ».

    Enfin, à l’épilogue, le roman qu’envoie François à Estrellita est finalement l’album qu’on vient de lire : l’écrivain et sa charmante acolyte y deviennent donc personnages ! On pourrait voir dans cette mise en abyme un ultime hommage à Simenon qui fera de même dans « mémoires de Maigret » où, imaginant une rencontre entre le commissaire et le romancier, il se mettra en scène avec son héros fétiche et les fera disserter, se contredire et dialoguer sous cet angle double : la réflexion sur la vocation de policier - et sur celle d'écrivain dans un savoureux jeu de miroirs.


    Ce sont ces deux dernières dimensions sociales et littéraires qui font toute l’originalité de ce magnifique album. On aurait même aimé que la pagination soit plus importante pour développer davantage la psychologie des personnages. On appréciera enfin particulièrement les éclairages qui sont donnés sur le côté anthropologique et biographique grâce à la postface et au dossier iconographique final qui retrace l’histoire de la Santa Cruz Valley et l’itinéraire américain de Simenon.

    bd.otaku Le 10/05/2020 à 21:48:57

    Béatrice est vendeuse au rayon maroquinerie des galeries La Brouette. Chaque jour, cette célibataire discrète et rêveuse prend le train avec des milliers d’autres pour se rendre à son travail et dévore un roman durant le trajet. Chaque jour, elle effectue les mêmes gestes : elle entre par l’entrée du personnel, passe au vestiaire, enfile sa bouse rose, monte dans l’ascenseur avec ses collègues et rejoint son poste. Elle vérifie le fond de caisse, replace des étiquettes, range et achalande les présentoirs, conseille de nouveaux clients, leur vend gants de luxe et portefeuilles, et emballe leurs emplettes dans du papier de soie. Le soir venu, elle refait le trajet en sens inverse : ascenseur, porte de service, entrée dans le flot des voyageurs qui se pressent pour rejoindre la gare et lecture dans le wagon avant de rejoindre son petit appartement niché sous les toits et ses deux chats. Un quotidien qui n’a rien de dramatique mais qui est insipide et prévisible.
    Un jour, alors qu’elle se rend à la gare, elle remarque un sac rouge abandonné près d’un pilier, le soir il est encore là et le lendemain matin aussi. Il semble l’attendre… De retour de sa journée de labeur, prise d’une soudaine impulsion, elle s’en empare. Ce qu’elle y découvre va bouleverser son existence et révéler la jeune femme à elle-même ….

    Ultra moderne solitude

    L’histoire se déroule à la fin des trente glorieuses comme nous l’apprennent un néon publicitaire qui vante l’arrivée de la collection hiver 1972 aux galeries La Brouette , les façades des cinémas qui passent « Le Cercle rouge » avec Montand et Delon et les Renault 4 et 16, Peugeot 404 et 504, et autres Citröen DS qui sillonnent les rues. Elle prend place dans une ville imaginaire emblématique qui mélange certaines caractéristiques de Paris et de Bruxelles. La Tour « Glouglou » avec son néon circulaire qui se détache sur fond de ciel nocturne rappelle l’ancienne tour du centre international Rogier surmontée du logo d’un célèbre apéritif italien ; le « Café Faust » évoque, quant à lui, les célèbres cafés bruxellois « Falstaff » et « Cirio » avec les miroirs, les hauts plafonds et les splendides vitraux du premier et les célèbres banquettes rouges, colonnes dorées et lustres ouvragés aux motifs floraux du second. On retrouve également le monumental escalier des galeries Lafayette dans celui des galeries La Brouette, les immeubles haussmanniens en pierre de taille, la gare de Lyon rebaptisée « gare centrale » (comme celle de Bruxelles), le jardin des Tuileries et les minuscules appartements avec vue sur les toits de Paris .

    Dès la première (double) page en plongée ans, où les passants grouillants sont réduits à de simples bonhommes filaires hâtivement crayonnés au milieu du flot ininterrompu de voitures toutes semblables, on comprend que, dans cette métropole, règnent la frénésie et le consumérisme. « On nous fait croire/ Que le bonheur c'est d'avoir/De l'avoir plein nos armoires/Dérisions de nous dérisoires» comme le rappellera quelques décennies plus tard une chanson mélancolique. La ville ne dort jamais et est comme défigurée par tous les messages publicitaires qui saturent l’espace et qui scintillent dans la nuit dans une débauche de néons et d’électricité. Les galeries La Brouette sont le temple de la consommation et les nombreuses pages qui y sont consacrées ne sont pas sans rappeler les descriptions qu’effectuait Zola dans « Au Bonheur des dames » mais tout cela dans une succession de vignettes muettes !

    En effet, aucun texte, aucun phylactère, aucune légende dans cette œuvre de 112 pages hormis les titres des cinq chapitres qui le constituent et les mots des affiches de cinéma, des panneaux publicitaires et des néons. Ce parti-pris est assez rare en bande dessinée : on pourrait évoquer « Un océan d’amour » de Panaccione et Lupano, bien sûr, récit muet pétillant de malice, mettant en scène un duo improbable ( un vieux marin malingre et sa matrone imposante ) dans des situations cocasses et un rythme échevelé empruntant au burlesque. Mais, dans l’album de Mertens, cette absence de paroles ne relève ni du comique de l’œuvre précédente ni de l’exercice de style gratuit. Elle acquiert, au contraire, une fonction dramatique. Dans cette fourmilière, magistralement évoquée dans la double page inaugurale citée plus haut mais aussi dans de grandes cases en plans d’ensemble et en plongée, les gens sont littéralement « écrasés » par les bâtiments et le flot des humains se déplace de façon machinale sans aucune expression sur les visages (passage en plan rapproché), les yeux baissés. Personne ne se parle, ni même ne se regarde ! Dans ces pages au trait presque rough, « malgré la chaleur des foules/ dans les yeux divers/ c'est [donc] l'ultra moderne solitude ».

    La vie par procuration

    Alors, pour trouver un peu de réconfort, pour sortir de sa routine abrutissante, Béatrice se plonge dans les livres : une bibliothèque est l’un des seuls meubles que l’on trouve dans son appartement mansardé et on la voit lire à chacun de ses longs trajets. Elle dévore ainsi « Bonjour Tristesse » de Françoise Sagan et part alors loin de la pluie parisienne dans les landes d’été des années 1950 où elle peut mener comme la jeune héroïne Cécile la rebelle une vie trépidante qui n’est pas la sienne. Elle vit, encore, les aventures sentimentales du chirurgien exilé Ravic et de sa jeune amie Jeanne la petite chanteuse d’origine roumaine à l’aube de la guerre 1939-45 dans le roman « Arc de triomphe » d’Erich Maria Remarque.

    Elle ne choisit jamais des romans contemporains et plonge déjà vers le passé. La découverte de l’album photo va être un tournant dans sa vie. En contemplant ces souvenirs d’un amour parfait dans les années 30, Béatrice va - version réaliste - pousser sa faculté d’identification à son comble , se fantasmer en alter ego de la femme des photos et tomber amoureuse du compagnon de cette dernière ; ou bien - version fantastique- Mertens nous donne une réinterprétation du pacte avec le diable, à la Buzzati, avec un album de photos à la place du « veston ensorcelé » comme le laisserait à penser le nom du café -Faust- où tout bascule.

    Quelle que soit la version que l’on souhaite privilégier, l’album intrigue et fait rêver l’héroïne ainsi que le montre le montage alterné : cases en couleurs au présent avec des gros plans sur les réactions de Béatrice mélangées avec la présentation des clichés en N&B. Elle va donc se lancer sur la piste du jeune couple , un peu comme la protagoniste solitaire et introvertie mais pleine de fantaisie du film de Jeunet « Amélie Poulain » se mettait en quête de retrouver l’adulte qui avait caché enfant ses trésors dans la boîte en métal qu’elle venait de découvrir derrière une plinthe descellée de sa salle de bains. Les deux protagonistes ont le même visage lunaire et expressif et l’on observe dans la bande dessinée les mêmes teintes sépias que celle choisies par le cinéaste avec seulement quelques touches de couleurs vives : le rouge. Ici il s’agit de celui du manteau de Béatrice ou du sac renfermant le précieux album. La narration est extrêmement visuelle : le lecteur est « happé » par ces taches rouges et, cherchant Béatrice au milieu de la grisaille monochrome des passants, s’élance à sa suite. Elle qui empruntait toujours le même chemin rassurant va dévier de sa route et s’aventurer dans des quartiers qu’elle ne connaissait même pas sur la foi des maigres indices qu’elle trouve sur les photos. Les rues prennent alors des couleurs et dans sa quête , elle découvre sa ville et se découvre elle-même ….

    Et, si les pages deviennent ensuite paradoxalement en noir et blanc, c’est là qu’elle vit vraiment pleinement pour la première fois. Ces cases si vivantes forment alors un vibrant hommage aux films muets, comme le film à succès « The Artist » : on retrouve l’équivalent de la grammaire cinématographique d’antan dans l’alternance rapide de petites vignettes où l'on passe d'un personnage à l'autre en champ/contrechamp comme s'il y avait un dialogue mais dans lequel le message ne passe que par les visages exagérément expressifs. Les personnages semblent devenir comme des acteurs des années 1930 dont il prennent les poses tandis que leurs voyages ou leurs occupations sont présentés selon les codes des affiches de cinéma de l’époque avec polices spéciales, juxtaposition de plans, et médaillons. Mertens qui a travaillé pour le cinéma et la télévision en tant que directeur artistique et storyboarder réalise ici des planches au découpage très innovant. Il est aussi photographe et semble rendre hommage dans son histoire au côté consolateur de cet art qui fixe l’éphémère.

    A la recherche du temps perdu

    En effet, alors qu’elle se lance dans son enquête, Béatrice se heurte au passage irrémédiable du temps : les lieux qu’elle recherche ont disparus : ainsi, la patinoire « Pôle Nord », désaffectée, va être rasée et laisser place à un complexe immobilier. On remarquera même une distorsion avec la réalité pour souligner la perte: si l’adresse « 30 rue neuve » est bien celle du cinéma Métropole (et non Métropolis) à Bruxelles et s’il a bien été transformé en magasin de confection d’une grande enseigne espagnole bon marché, cette reconversion a eu lieu dans les années 1990 et non 1970. Mertens accélère ainsi cette évolution pour montrer la disparition du passé heureux des années folles.

    Tout comme « Amélie Poulain » et « The Artist », « Béatrice » est une œuvre nostalgique. Mertens nous place souvent en caméra subjective : ainsi , quand il choisit de mettre deux portraits du couple des années 1930 en vis-à-vis et en pleine page, il semble que nous ne tenions plus l’album de bande dessinée entre nos mains mais bien l’album photo. Nous sommes donc à la place de l’’héroïne et nous éprouvons ses sentiments. Ces pages muettes nous rendent actifs : nous devons combler les vides, faire le lien, créer l’histoire. En même temps, cette absence de texte loin d’appauvrir le sens le rend plus riche : les interprétations se multiplient et l’album se mue en poème. Les années 70 qui y sont décrites deviennent nos années 30 dans cette mise en abyme. La nostalgie nous étreint à notre tour : ne dit-on pas que cette période était «une parenthèse enchantée » prospère et sans chômage et n’effectuons-nous pas à la vue de lieux d’autrefois aujourd’hui disparus ( la tour Martini et la Tour Lotto par exemple) notre propre voyage dans le temps ?

    L’épilogue se déroulant de nos jours, comme l’indiquent à nouveau les véhicules (Mini Cooper, Renault Captur, l’ambulance belge …) n’en devient que plus saisissant et poignant par son apparition dans une rupture de construction. Il orchestre dans ce final sublime tous les thèmes abordés : la solitude, l’amour, la nostalgie, la vie par procuration et même la vie qui continue malgré tout grâce à l’épanadiplose douce-amère !

    Joris Mertens prend le pari fou de créer sa première bande dessinée à 52 ans, une bande dessinée muette qui plus est ! Il était inconnu mais ne devrait pas le rester : son premier essai est un coup de maître. Il crée un véritable petit bijou au charme fou : le découpage, les cadrages, la colorisation et même le floutage sont les rouages essentiels de l’ensemble. Ces pages vous laisseront … sans voix !

    bd.otaku Le 06/04/2020 à 18:25:23
    Shi (Zidrou/Homs) - Tome 4 - Victoria

    "Shi", Une série au carrefour des genres

    Dénoncés par Pickles et capturés par l’infâme commissionnaire Kurb, Jay, Kita et leur Sensei sont pris au piège et ne doivent leur survie et leur liberté qu'à l'intervention des démons qu’ils arborent comme tatouages et qu’ils contrôlent.
    Recherchés, leurs têtes mises à prix, ils s'allient au Dead Ends, le gang des enfants des rues mené par Husband et Sainte Marie-des-Caniveaux qui les avaient déjà aidés. Ensemble, ils veulent se venger de cet Empire britannique qui les écrase sans vergogne. Première étape de ce programme : contrecarrer les plans de la reine pour reconquérir les provinces d'Amérique du Nord. Alors que Victoria a ordonné la construction d'une flotte de cuirassés, les conjurés préparent un attentat pour le jour de l'inauguration...

    SHI ou le chiffre « 4 » : une brillante composition

    « Shi » peut être un mot qui désigne en japonais le nombre 4 et c’est en 4 tomes qu’est construit le premier cycle de cette époustouflante saga.

    On remarquera également que chacun des tomes présente l’un des démons mythologiques qui vont intervenir dans l’histoire : celui de Kita, « ichi » (un) symbolisant l’origine, le démon du sexe, de la folie, de la vie » apparaissait au premier tome ; nous découvrions le « Ni »(deux) du Sensei, celui de « la sagesse » et de la réflexion », au deuxième tome tandis que Jay rejoignait cette confrérie au troisième tome avec son tatouage de « San » (trois) « démon de la maladie et de la régénération ». Ces trois démons occupent ensemble une place de choix dans le tome final : ils émergent de la Tamise, sauvent les héroïnes des griffes de Kurb, hantent les chantiers navals et participent à la destruction de la flotte. Ils se font de plus en plus présents au fur et à mesure qu’augmentent la colère et le désir de vengeance des protagonistes… Nous apprenions également au tome 3 qu’il existait un quatrième démon « Shi », « le démon de la mort. Celui de la paix aussi, le plus cruel de tous », et nous l’apercevons brièvement, tricéphale, à la fin du cycle. Ainsi, la présentation des différents démons accompagne la montée de la tension dramatique et de la colère des protagonistes.

    Celle-ci est également soulignée par une symétrie dans la composition qu’on peut considérer comme bipartite : comme le tome précédent, « Victoria » se déroule entièrement dans le Londres des années 1850 et non plus sur deux temporalités. Si les deux premiers tomes révélaient « pourquoi » l’organisation féministe et terroriste « Shi » avait été créée et avait perduré à l’époque actuelle, les deux tomes suivants s’intéressent au « comment » dans une savante gradation : dans le troisième tome, Jay et Kita se vengeaient méthodiquement de leurs persécuteurs (le directeur de l’expo qui a fait enterrer comme un chien le bébé de Kita, le révérend sadique honni de Jay …) et permettaient d’exposer les turpitudes de cette classe sociale ; ici elles vont s’attaquer à L’Empire lui-même et à celle qui l’incarne : Victoria.

    SHI comme le poème du deuil :

    Ce dernier tome où apparaît pour la première fois le démon de la mort est placé sous le signe du deuil et de la perte puisqu’il commence et s’achève par la mort de personnages de l’histoire. Or, le mot « Shi » peut également désigner les « ruines » et la « cicatrice » en japonais et, comme le déclare Kita dans ce dernier opus, « le deuil d’un être cher est une cicatrice à notre mémoire ».
    Grâce à la narration en voix off (ou épistolaire comme on va finalement le découvrir) dans laquelle Kita revêt le rôle de récitant, ce tome -- et a posteriori le cycle complet -- peut se lire comme un « tombeau » à son amour défunt : un poème qui raconte comment on a rencontré puis perdu l’être aimé.

    « Shi » c’est aussi l’histoire de magnifiques amours perdues. Ce tome 4 crépusculaire évoque magnifiquement l’’amour maternel d’abord : celui de Kita pour son bébé, celui de Jay pour Pickles mais aussi celui de Camilla pour Jay et celui de la fille de Jay pour cette mère qu’elle n’aura pas connue. Il est aussi le tome de l’amour fou : celui de Trevor pour sa belle-sœur, de de Camilla et Octavius, d’Husband et Pickles et bien sûr de Kita et Jay. Comme un contrepoint musical, les pages lumineuses aux tons mordorés de la vie idyllique de la reine Victoria font ressortir le tragique qui frappe toutes les autres histoires tant sur le plan amoureux que sur le plan familial.

    SHI comme homonyme de SHE : une série féministe

    « Shi » se prononce de la même façon que le pronom personnel « she » qui veut dire « elle » en anglais et cela nous rappelle que c’est avant tout une histoire de femmes. C’est dans ce dernier tome que le sous-titre de la série prend tout son sens en effet : « deux femmes contre un empire ».

    Le personnage qui donne son nom à cet épilogue, « Victoria », adopte ici aussi un rôle de de contrepoint : c’est la femme la plus puissante du monde au mitan du XIX eme siècle et c’est celle qui paradoxalement renforce les inégalités sociales, corsète les femmes de son époque (au propre et au figuré) dans un puritanisme de bon aloi et permet la multiplication d’enfants des rues, orphelins livrés à eux-mêmes.

    Or, Jay et Kita s’attaquent à cette figure et le titre « victoria » peut aussi se comprendre de façon ironique : la reine porte le prénom « victoire » mais accuse une défaite grâce au complot fomenté par ses victimes : les enfants des rues, les minorités méprisées (Sensei) et les femmes. Les faibles, par leur union, deviennent les forts : ils s’opposent à un régime patriarcal qui institutionnalise les violences machistes mais aussi à l’ultra libéralisme naissant. La fin du 4eme tome me paraissait un peu abrupte mais les nombreuses ellipses qu’elle contient permettent de relancer l’intérêt du lecteur en omettant de préciser ce que ce sont dit Jay Kita et la reine Victoria durant leur entrevue nocturne, en présentant une nouvelle « héritière » du mouvement Shi, et en annonçant par anticipation le destin tragique de l’une des héroïnes. Nous n’avons donc qu’une envie : que le cycle II apporte les réponses laissées en suspens et éclaircisse les relations entre ce quatuor de femmes fortes.

    A la croisée des mondes :

    C’est cette dernière dimension sociologique, historique et même politique qui me plaisait a priori le plus dans la série : Londres devenait un personnage à part entière et Homs en dessinait les moindres recoins, avec un immense talent, d’une façon très cinématographique dans de grands plans d’ensemble présentant la prospérité industrielle grâce aux chantiers navals et aux gares tandis qu’il croquait le gang des deads ends de façon pittoresque dans un trait semi réaliste qui n’était pas sans rappeler Loisel dans « Peter Pan » et évoquer une ambiance à la Dickens dans des camaïeux de bruns et des scènes de foules de tavernes ou de marchés.

    J’aimais beaucoup également le côté très dynamique de son découpage et de ses cadrages : le dessinateur a commencé par travailler pour les comics (dans la série « Red Sonja ») et ça se voit vraiment dans les scènes d’action ! Les cases éclatées avec incrustations en double pages serties de noir, le traitement très graphique des onomatopées, les couleurs franches et tranchées bleutées ou rouges reprennent le code de ce type de bande dessinée où la violence éclate dans un trait haché.

    Dans ces pages noires, Homs mettait en scène les démons : ce côté fantastique me gênait davantage de prime abord. Je le trouvais un peu gratuit et artificiel. Il me semblait que les démons intervenaient de façon fort commode comme des « deus ex machina » un peu faciles à chaque fois que les héroïnes étaient dans une mauvaise passe (l’incendie du tome 2, les violences de Kurb au tome 4) et qu’ils prenaient trop d’importance dans cet album final . Cela, jusqu’à je que je comprenne qu’il s’agissait en quelque sorte d’une métaphore pour exprimer la colère des personnages et que j’apprécie à leur juste valeur la virtuosité de ces pleines pages où les tatouages prennent vie.

    Le dessinateur a déclaré dans une interview que Zidrou lui avait bâti une série sur mesure avec ses thèmes de prédilection : l’époque victorienne, les femmes et le Japon. Il s’est visiblement régalé et nous, nous ne pouvons être qu’époustouflés par le scénario extrêmement construit et maîtrisé du scénariste et les différents styles graphiques qui se succèdent et s’entremêlent dans une lisibilité parfaite grâce à un choix pertinent de couleurs, découpage et cadrages spécifiques. Nous passons ainsi d’univers réalistes (la city d’hier et d’aujourd’hui), au western ( les flash-backs des glorieux ériés) ou à un monde légendaire et mythologique… Une somme dans tous les sens du terme !

    bd.otaku Le 05/04/2020 à 18:44:22
    Retour de flammes - Tome 1 - Premier rendez-vous

    Coup de projecteur sur les années noires

    Paris septembre 1941, un mystérieux incendiaire met le feu aux bobines du « juif Suss », un film de propagande nazie, dans le cinéma Concordia et appelle les pompiers une fois son forfait accompli pour que le feu ne se propage pas aux immeubles environnants. C’est le commissaire français Engelbert Lange flanqué de l’inspecteur Goujon qui est chargé de l’enquête. Mais il découvre rapidement qu’il est surveillé par Jager un officier de la Gestapo. En effet, ce n’est pas une première: quelques jours auparavant, les bobines d’un autre film allemand « président Krüger » ont été incendiées au Louxor. Pour les allemands, il s’agit donc d’un acte terroriste ! Le supérieur de Lange souhaite favoriser une étroite collaboration entre la Gestapo et la police française mais Engelbert et Goujon ne l’entendent pas de cette oreille et veulent mener leur enquête à leur manière. Elle les amènera à une boîte de transformistes « aux gars de Paname » mais également à la société de production Continental gérée par le mystérieux Alfred Greven. Ils doivent aussi élucider dans le même temps le meurtre d’une jeune figurante, maîtresse d’un haut gradé nazi tandis que Lange voit arriver dans son immeuble une nouvelle voisine Clotilde ….

    Il était une fois en France…

    Le 9 eme art a fait du temps de l’Occupation une de ses périodes de prédilection. Qu’il s’agisse du tandem Christin-Goetzinger dans « La Diva et le Kriegspiel » ou de celui de Noury et Vallée pour l’histoire du collaborateur Joseph Joanovici dans la série « Il était une fois en France », du premier tome d’ « Opération, vent printanier » de Wachs et Richelle ou du diptyque de Jean-Pierre Gibrat « le Vol du Corbeau », maints albums nous content le Paris de l’Occupation.

    Mais, à l’exception peut-être de « Dolor » de Catel et Bocquet qui évoque le triste devenir de l’actrice Mireille Balin, icone du cinéma d’avant-guerre brisée au moment de l’épuration pour avoir été amoureuse d’un officier allemand, aucun d’eux ne s’était intéressé au 7eme art dans cette période. Laurent Galandon, qui fut dans une autre vie exploitant de salle de cinéma et demeure un cinéphile invétéré, répare cet oubli. Il avait déjà magistralement rendu hommage au cinéma muet dans le diptyque « La Parole du muet » réalisé avec Frédéric Blier.

    Ici, il nous dépeint de façon extrêmement documentée le monde du cinéma français sous l’Occupation. D’’emblée le titre de l’album est un clin d’œil à l’un des fleurons de la production de la société Continental : c’est également le titre d’un film de Henri Decoin avec Danielle Darrieux en tête d’affiche. Une grande partie de l’intrigue tourne en effet autour de cette société dirigée par le mystérieux Alfred Greven qui employa la fine fleur des comédiens français de l’époque (Suzy Delair, Danielle Darrieux, Harry Baur, Pierre Fresnay tous présents en caméos dans l’abum) et qui voulait élaborer non pas de simples films de propagande mais concurrencer le cinéma américain qui n’avait plus le droit de cité dans les pays occupés et créer ainsi une manne de revenus pour le Reich.

    C’est l’occasion pour Galandon de rappeler que certains grands cinéastes, tels Clouzot, ont éclos à cette époque (on assiste sur plusieurs planches au tournage de « L’assassin habite au 21 ») mais également que certains acteurs très populaires se sont largement compromis avec L’occupant : on aperçoit ainsi Fernandel à la table d’officiers allemands ou encore Tino Rossi riant complaisamment devant une attitude déplacée d’un officier nazi or, ces louches fréquentations seront mystérieusement gommées à la Libération… Il rappelle aussi les conditions de production difficiles en cette période de pénurie lorsqu’il fait dire à Clouzot qu’il ne peut s’autoriser qu’une seule prise car les mètres de pellicule sont comptés.

    Le crime de Monsieur Lange

    Tous ces détails ne sont pas artificiellement amenés mais font partie intégrante de l’intrigue : ainsi les renseignements sur la Continental sont donnés par la nouvelle voisine du commissaire, Clotilde, qui travaille à la cinémathèque ; Lange doit se rendre sur le tournage de Clouzot car il enquête sur le meurtre d’une aspirante actrice qui devait y être figurante et qui, en attendant son heure de gloire, était la maîtresse d’un officier directeur du Referat Film (service cinéma du ministère de la propagande) ce qui permet au scénariste d’opposer de façon très fine les deux conceptions du cinéma qu’ont Goebbels et Greven. Pour nouer davantage les intrigues entre elles, le commissaire Lange est même « repéré » par Greven qui veut en faire la star de son nouveau projet « Mam’zelle Bonaparte » un film historique (on notera d’ailleurs que c’est là que se situe la seule petite erreur de l’album qui mélange les deux empires). Enfin, le policier est accompagné dans ses pérégrinations d’une mystérieuse jeune femme dessinée en noir et blanc, Madeleine, un fantôme très bavard, coiffé à la Louise Brooks et portant des habits des années folles. Friande des revues de cinéma « Vedettes » ou « Ciné-Mondial », elle commente tout ce qu’elle voit à chaque incursion de Lange dans ce microcosme ce qui permet au lecteur d’identifier toutes les stars de l’époque et pimente l’intrigue aussi puisqu’on ne sait pas pour l’heure quels sont les liens réels de Madeleine avec le héros et quels traumatismes sont à l’origine de ses hallucinations. Les personnages principaux cachent tous de secrets : à Lange et son fantôme répondent la double vie de l’inspecteur Goujon, les liens unissant Clotilde à la petite Elisabeth qui l’accompagne et les motivations de Greven et de son éclairagiste. Petit à petit des intrigues apparemment étrangères se rejoignent et s’imbriquent entre elles et l’album est un véritable « page turner »!

    A la maestria du scénario répond la qualité du dessin : on trouvera dans le traitement semi-réaliste des personnages d’Alicia Grande dont ce sont les débuts en bande dessinée (mais elle a tout d’une grande !) des réminiscences de Jordi Lafebre. On admirera la grande attention prêtée aux décors et la minutie de la reconstitution historique ainsi que la très belle mise en lumière. Les cadrages sont plutôt classiques mais efficaces et cela sied bien à l’histoire. Lorsque les planches s’émancipent du gaufrier pour donner de grandes vignettes comme à la première et à la dernière page, elles sont vraiment très belles et on espère en voir davantage de ce type dans le deuxième opus. On saluera enfin la magnifique mise en couleurs d’Elvire de Cock qui permet de bien définir les différentes ambiances. Pour ajouter encore un peu plus à notre plaisir de lecture, on ajoutera que le deuxième tome du diptyque (« dernière séance ») est déjà bouclé et que nous n’aurons pas à subir une longue attente puisque la suite des aventures de Monsieur Lange paraîtra fin avril !

    Un très bel album à la fois historique, policier et fantastique saupoudré d’une dose de romance : prenez votre billet sans hésiter pour ce « premier rendez-vous » avant « la dernière séance » !

    bd.otaku Le 05/04/2020 à 18:02:47

    Une mythologie du far West

    1872, en plein désert de l’Arizona, au fond d’un canyon reculé dissimulé aux yeux de tous, un village de roulottes s’est installé. Il compte 27 âmes, toutes des femmes, qui l’ont baptisé « Hippolyte » en hommage à la reine des Amazones de l’Antiquité.
    Elles vivent de rapines, attaquent des diligences et ont pactisé avec le maire de la ville voisine pour qu’il n’évente pas leur existence. Vivant cachées, elles vivent heureuses jusqu’au jour où un enquêteur zélé découvre leur repaire et où une ancienne connaissance, disparue depuis dix ans, refait soudain surface …

    No man’s land

    La scénariste Clotilde Bruneau qui s’était fait remarquer sur la série « La Sagesse des mythes » met à profit sa connaissance de la mythologie pour revisiter, à sa façon, le mythe des Amazones. Le lien avec l’histoire antique est d’emblée souligné en 4eme de couverture de l’album par l’article factice de dictionnaire qui est mis en exergue : « du grec ancien Hippolutos : « qui délie » ou « qui dompte les chevaux » 1. Reine des Amazones, fille d’Arès 2. Ancienne ville minière d’Arizona habitée exclusivement par des femmes ».

    On retrouve en effet dans les héroïnes des caractéristiques des amazones antiques : elles vivent au bord d’une rivière (le fleuve Thermodon dans l’Antiquité) ; ce sont des cavalières émérites ; elles vivent sans hommes et en disposent comme elles le veulent (la relation entre Victoria et le jeune télégraphiste) ; enfin, elles organisent leurs vies autour de la chasse et de la guerre et leurs « reines » connaissent un destin tragique.
    Mais la grande originalité de cette bande dessinée c’est d’avoir fusionné cet univers mythologique antique avec une mythologie des temps modernes : celle du western.

    Cowgirls’ power

    Dans la distribution quasi exclusivement féminine (les hommes meurent rapidement et sont au mieux réduits à des seconds rôles !) on retrouve les archétypes du film de genre : Victoria, la brune taciturne cheffe de guerre ; Jo, la métisse ; Abby la doyenne alcoolique, Augustina la jeune blanc bec impatiente et imprudente et puis bien sûr celle par qui le malheur arrive : l’ex-rivale revenue de nulle part aux motivations bien complexes…
    Les décors sont eux aussi bien familiers : une ville fantôme ; une ville minière en pleine récession avec son général store, son saloon, son bureau de poste et ses habitants abrutis par la chaleur et l’alcool ; d’immenses étendues désertiques.

    On reconnaît enfin des scènes obligées : des filatures par un chasseur de primes, des scènes de beuverie, des attaques de diligence et des embuscades dans une mise en scène qui rend une fois encore hommage aux grands westerns.

    On trouve ainsi dans l’album des plans d’ensemble en plongée dans de superbes pleine pages aux tons orangés ; un travelling avant magnifique dans la double première page qui semble sortie tout droit de « il était une fois dans l’Ouest », de nombreux inserts, des plans américains à n’en plus finir… Bref la grammaire du genre est parfaitement maîtrisée par Carole Chaland dont c’est la première incursion en bande dessinée mais qui a travaillé dans l’illustration et le jeu vidéo et ça se voit pour les scènes d’actions dans lesquelles le mouvement est parfaitement rendu ! On notera également une attention particulièrement soignée au graphisme des onomatopées qui donne un grand dynamisme aux pages.

    Histoires de femmes

    Les femmes dans le western sont à la mode : on pensera dans une veine parodique (voire trash !) à la « Perdy » de Kickliy ou encore aux cowgirls du « Mondo reverso » de Bertail et Le Gouefflec ainsi qu’ à l’Emily vengeresse de « La Venin » de Laurent Astier dans une veine plus classique ; mais c’est la première fois que deux jeunes femmes sont aux crayons !

    On perçoit ainsi une profondeur dans les portraits féminins qu’on n’avait pas forcément dans les ouvrages précédents (le Astier excepté). Même si cette société matriarcale est très hiérarchisée, que des inimitiés existent et qu’elles sont tout sauf feutrées, les décisions sont prises à la majorité et toutes sont réunies par un idéal commun : ne plus dépendre des hommes et récuser la soumission. Ceci acquiert une résonnance particulière dans le contexte actuel et renvoie aux questionnements sur la place de la femme dans la société. En ce sens, cet album peut être rapproché d’une autre bande dessinée : le célèbre comics « Wonder woman » dont le premier volume, paru en 1941, avait pour but de permettre l’identification des jeunes lectrices à la princesse Diana fille d’Hippolyte reine des Amazones (tiens, tiens… ) qui quittait son île paradisiaque pour faire régner la justice et aider l’Amérique. Cette troisième mythologie du comic et des super héros apparait en filigrane dans le façonnage de l’album : le sertissage de certaines planches de gris foncé et de noir, le gaufrier où parfois les vignettes se multiplient et se réduisent, les trames apparentes et les couleurs tranchées.

    Mais dans « Hippolyte » les femmes ne sont pas des super héroïnes et leur intérêt naît, au contraire, de leurs travers, de leurs faiblesses, de leurs secrets de famille. Et c’est d’ailleurs la seule frustration qu’on a dans l’album : on a parfois l’impression que certains personnages sont trop rapidement expédiés et même réduits parfois à l’état de silhouettes (même si là encore on doit saluer le remarquable travail d’individualisation effectué par Carole Chaland qu’on peut d’ailleurs admirer dans les pages de chara design du cahier graphique final). On aimerait vraiment les voir développés et comprendre davantage les raisons qui les ont fait venir à Hippolyte. Ce sera peut-être le cas : les autrices évoquent leur volonté de se replonger dans cet univers en créant des « spin-offs » qui développeraient certaines des héroïnes.

    Il ne reste plus qu’à souhaiter que cet album rencontre le succès qu’il mérite pour que ce beau duo d’autrices se reforme rapidement !

    bd.otaku Le 09/02/2020 à 21:56:49
    Azimut (Lupano/Andréae) - Tome 5 - Derniers frimas de l'hiver

    Clap de fin d'une série totalement azimutée !

    Le lapin Polo, fou de désespoir après la disparition de la dame des sables, a déclenché une formidable tempête de neige et provoqué un désastre climatique : tout est gelé, sauf le PetitGhistan : les guerres s’arrêtent et des cohortes de migrants se jettent sur les routes pour se réfugier dans la contrée préservée. Cette nouvelle donne va par ailleurs provoquer l’ire de la banque du Temps puisque, avec l’arrêt des conflits, Manie ne peut plus rembourser en morts sanglants et trébuchants la dette qu’elle a contractée et se trouve donc en bien mauvaise posture …

    Une bd tous azimuts

    Le dernier tome de cette saga entamée en 2012 paraît peu après l’artbook « Créatures » du dessinateur et nous rappelle ainsi l’origine de la série dans un superbe jeu d’échos.
    En effet « Azimut » est né de l’envie qu’avait Wilfrid Lupano de donner à Andreae un scénario à la mesure de son univers graphique : parti des dessins de l’artiste, il a ainsi brodé et crée le monde d’ « Azimut ». On y trouve donc pêle-mêle des créatures de rêve (Manie et sa mère la reine Ether), des personnages sortis du monde du cirque : le clown Augure et autres Freaks (le saugre Bâtis, les anthropotames, la femme obèse des amants éternels), des monstres cauchemardesques (l’arracheur de Temps, le baron Chagrin, son majordome) et des personnages cartoonesques (le cochon Picaillon, le lapin Polo). Les deux auteurs font preuve d’une imagination débridée et sans limite et nous entrainent dans leur monde parallèle….

    Au-delà de l’inventivité des personnages et du scénario, il faut également souligner toute la maestria graphique d’Andreae : après la jungle et le désert, on est dans ce tome 5 dans des ambiances polaires avec des camaïeux de bleu de toute beauté. Il alterne scènes d’action et pages muettes ; monde féérique (avec des clins d’œil à Miyazaki) et ultra réalisme (le tri des réfugiés). Drôle de cocktail bien déjanté qui aurait pu finalement ne pas fonctionner par trop grande hétérogénéité ! Or ce n’est nullement le cas, au fil de ces cinq tomes, Andreae et Lupano ont réussi à créer un univers finalement très cohérent dont le fil rouge est le temps : comment ne pas le perdre, comment littéralement courir après, comment le figer dans une œuvre d’art, comment l’arrêter pour ne pas vieillir … et toutes les intrigues parallèles se petit rapprochent, se resserrent, et se complètent dans cet album conclusif.

    Un album métaphysique et pataphysique

    Dans la galerie des personnages, deux petits nouveaux et non des moindres font leur apparition : le préposé aux contentieux de la banque du temps et le bonze adepte du « zinzen ». Et on a donc deux dimensions de l’album qui sont ainsi mises en exergue : la dimension métaphysique avec la réflexion sur le temps, l’appât du gain et le jeunisme (ainsi qu’une critique de la finance !) dans une réactualisation du mythe de Faust mais également une dimension pataphysique que ne renieraient ni Vian ni Jarry lors que le maître oriental profère une sorte d’art poétique expliquant de façon ludique la démarche des deux auteurs : « la fantaisie, dans la philosophie zinzen, est la clé qui permet d’ouvrir les portes sans serrures » (p.24) et invoque le serpent anachronDADA se replaçant ainsi dans une tradition littéraire.

    Dans la lignée des grands auteurs dadas, surréalistes et pataphysiciens, on retrouve également dans ce tome ce qui faisait le sel des précédents : de nombreux jeux sur le langage. Ainsi il est question de créatures « chronoptères (liées au temps) comme les « manchots ample-heure » ou « l’anachrondada » source des jeux de mots grâce à la paronomase. L’on assiste aussi à de savoureuses reprises au pied de la lettre d’expressions telles « mystère et boule de gomme », « nous sommes au creux de la vague » ou « truc mortel » qui acquièrent un lustre nouveau grâce à leur mise en contexte.

    Fantasy, fantaisie et gravité : au-delà du miroir

    Mais toute cette verve, cette fantaisie et ces mondes parallèles issus de la « fantasy »ne devraient pas occulter un aspect essentiel de l’œuvre : si Lupano et Andreae se réclament depuis le début de Lewis Carroll et lui rendent hommage avec le lapin blanc Polo et le saugre tortue entre autres, si à son instar ils utilisent des mots-valises et refusent de donner toutes les solutions et toutes les réponses au questionnement du lecteur pour lui faire élaborer ses propres hypothèses , ils sont aussi dans la continuité de Jonathan Swift. « Azimut » se transforme en effet également parfois en un contre philosophique : ici il est question de l’aliénation volontaire de l’homme au dieu machine, de dérèglements climatiques, de la sénilité de certains hauts dirigeants, de la dénonciation de l’immigration choisie et de la façon dont on traite les migrants. A l’image d’Eugène dans l’album qui condamne le bellicisme intéressé de Manie dans son tableau et lui fait prendre conscience (ainsi qu’au grand Tracasseur) de la folie de son attitude, les deux auteurs se muent donc parfois en lanceurs d’alertes et permettent par le truchement de ce monde imaginaire de réfléchir sur notre réalité et notre monde contemporain. D’ailleurs c’est peut-être le seul reproche qu’on pourra faire à ce dernier tome : souligner les parallèles avec notre monde de façon parfois un peu trop appuyée et opter pour une fin étonnamment optimiste - tempérée tout de même par les dernières vignettes qui laissent leur lot d’ambiguïté.

    Avec ces « derniers frimas de l’hiver », on a bien une œuvre plurivoque : à la fois très aboutie sur le plan graphique, empruntant à différents genres et courants littéraires, et énigmatique. A peine le tome 5 refermé, on a l’envie de se replonger dans les autres albums pour y percevoir tous les détails et subtilités qui nous avaient échappé et rêver de nouveau!

    bd.otaku Le 11/01/2020 à 13:09:02
    La venin - Tome 2 - Lame de fond

    L’été meurtrier

    Oklahoma, Fort Sill, Août 1900 : les hommes du colonel et les agents Pinkerton partis à la poursuite d’Emily rentrent bredouilles : « La Venin » leur a filé entre les doigts et la fille du gouverneur qu’elle a abattu dans le T1 a mis sa tête à prix. Désormais tous les chercheurs de primes de l’Ouest vont être à ses trousses. Au même moment, Emily toujours déguisée en nonne arrive à Galveston, Texas, et se rend dans l’orphelinat pour jeune filles dirigé par le révérend Coyle. Est-ce juste un stratagème pour échapper momentanément à ses poursuivants et pouvoir se reposer avant de repartir ? Pas sûr …

    De « la Poison » à « la Venin »,

    La couverture de ce deuxième tome semble rendre hommage, une fois encore, au western et plus particulièrement au film « Sierra torride » dans lequel une jeune prostituée - interprétée par Shirley Mac Laine- se déguisait en nonne pour échapper aux hommes à ses trousses; mais, comme dans le premier tome qui s’ouvrait sur un hommage à « il était une fois dans l’Ouest » pour s’en démarquer presque instantanément, Emily nous bouscule et nous emmène là où on ne l’attend pas !

    Dans cet album, elle est « infiltrée », comme la jeune policière Claire/Clara l’héroïne précédente de Laurent Astier dans un milieu qui n’est pas le sien. Elle va y découvrir des choses qu’on aimerait bien laisser cacher comme la mort inexpliquée de l’une des jeunes pensionnaires ; elle va aussi assister à la tentative de suicide d’une autre petite fille qu’elle va sauver. Pour cette partie de l‘intrigue, Astier a peut-être été influencé par les scandales de pédophilie au sein de l’église qui agitaient la France au moment de l’écriture de cet album mais cette dimension « polar » a surtout pour vocation de développer le personnage principal.

    En effet, même si nous en avions eu un aperçu avec son geste pour les Indiens de Fort Sill, nous percevons davantage ici comme elle est capable d’empathie et n’agit pas simplement comme une machine tendue vers sa seule vengeance. Elle s’humanise et montre des sentiments presque maternels.

    Itinéraire d’un(e) enfant (pas) gâté(e)

    La petite orpheline, Claire, qui lui ressemble beaucoup physiquement permet également de relancer les flash-backs sur l’enfance d’Emily. Comme dans le tome 1 nous retrouvons en pages de garde le double itinéraire de l’héroïne éponyme : son voyage en tant qu’adulte et celui qu’elle effectua enfant. Dans ces retours en arrière signalés graphiquement par un arrondi des cases elle apparaît déjà en fuite perpétuelle : elle tente d’échapper aux agresseurs de sa mère et se retrouve successivement à New York puis dans le Tennessee. Les flashbacks sont plus développés dans ce second opus, moins dans l’action et plus psychologiques. D’une façon presque naturaliste, ce retour à l’enfance nous donne des clés pour comprendre la personnalité de la Venin en dressant un réseau d’échos et de parallélismes entre la situation de Claire et celle qui fut la sienne : trahie par ceux qui devaient la protéger, élevée à la dure dans un puritanisme absurde.

    Les références aux classiques de la littérature américaine effectuées par le scénariste permettent de justifier le côté lettré de la jeune femme (et rend donc vraisemblable l’écriture des « Carnets » qu’on trouve à la fin du livre) mais dressent aussi un portrait en creux. Dans le tome 1, elle citait ainsi « La lettre écarlate » d’Hawthorne qui rappelait sa situation d’enfant née du péché ; dans les flashbacks du tome 2, on la voit dévorer « Le Prince et le pauvre » de Mark Twain qui est fondé sur l’usurpation d’identité et l’idée que l’habit fait le moine , or comme le rappelle l’un des agents qui est à ses trousses, elle est « passée maître dans l’art de se déguiser » . Enfin, quand elle est à l’orphelinat, elle cite Melville au révérend Coyle et raconte l’histoire de « Moby Dick » aux petites filles. Or, ce dernier roman est fondé sur le thème de la vengeance : Achab poursuit le cachalot jusqu’à en devenir fou parce qu’il lui a arraché une jambe. Emily poursuit, elle, les assassins de sa mère …


    V comme …Vendetta !

    …ou V comme Venin ! Le tome 1 débutait « in media res » par un flashback en 1885 dans un bordel luxueux où William (un habitué des lieux, il y vient depuis ses 15 ans) profitait des charmes de ces dames en compagnie de quatre amis de son université et découvrait la petite Emily sur laquelle ils jetaient tous leur dévolu. Ils étaient cinq dans cette scène d’exposition, cinq comme les cinq actes d’une tragédie, cinq comme les cinq tomes de que comptera la série !

    Dans le tome 1, on comprenait que Eugène O Grady, le sénateur froidement assassiné par Emily était l’un d’eux ; dans ce deuxième tome qui développe la dramatique soirée à Yale de décembre 1887, on en rencontre un autre et l’on devine donc que chaque volume restant devrait être consacré à la traque puis à l’élimination méthodique des agresseurs de Liberty. Ici, Emily rappelle une autre actrice à qui elle se met étrangement à ressembler : Isabelle Adjani dans « L’été meurtrier » …

    Dans ce tome 2, on n’est plus dans un tome d’exposition donc l’intrigue se resserre et s’éclaire : on a davantage l’impression de savoir où l’on va (quoi que …), mais l’on se demande cependant pourquoi l’éclaireur apache la suit comme son ombre, à qui s’adresse les câbles qu’Emily envoie, qui est le Michael Graf qui apparaît dans les dernières pages dans le lieu mythique et légendaire qu’est Tombstone (la ville de « règlement de comptes à OK corral) et ce qui s’est réellement passé lors de la nuit de décembre 1887 …

    Laurent Astier nous laisse donc avec tout un tas de questions non résolues et effectue un tour de force scénaristique et graphique en convoquant en arrière fond de cette histoire déjà palpitante un événement historique qui ajoute une dimension supplémentaire et grandiose à son album. On a l’impression de se retrouver dans un film catastrophe dans des pleines pages somptueuses et terrifiantes aux couleurs superbes !

    C’est bien une « lame de fond » parce que c’est un western innovant qui balaye tous les stéréotypes sur son passage (en rendant cependant toujours hommage au genre) et emprunte à divers courants : le polar, le film catastrophe, le roman d’analyse psychologique et même la peinture américaine car l’enfance dans le Tennessee n’est pas sans rappeler les tableaux de Winslow Homer. C’est à la fois très visuel et très écrit et extrêmement bien construit. La composition est toujours très dynamique et novatrice avec une alternance de plans, de tailles et forme de vignettes, des empiètements de dessins ou de phylactères d’une vignette à l’autre, des incrustations. Ça bouge beaucoup et pourtant on nous présente des personnages complexes et finalement attachants.

    L’auteur nous donne rendez-vous en janvier de chaque année pour la parution d’un nouveau tome… Une année à patienter : ça va être très long tant « la Venin » est une série addictive!

    bd.otaku Le 06/01/2020 à 21:26:39

    La mère était en noir

    Paris, 1927, divorcée d’Aulnay Pradelle qui croupit en prison suite à ses trafics dans les cimetières militaires, Madeleine Péricourt lassée des hommes a refusé d’épouser en secondes noces le fondé de pouvoir de la banque familiale, Joubert. Quand son père meurt et que son fils unique de sept ans, Paul, se défenestre et reste paralysé, Madeleine sombre dans la neurasthénie et se désintéresse de la gestion de son empire bancaire. C’est le moment que choisit Joubert pour attaquer …
    Si Pierre Lemaître avait participé à l’adaptation en bande dessinée de son roman « Au revoir là-haut » au côté de Christian de Metter, il a laissé cette fois le dessinateur-scénariste seul aux commandes puisqu’il était occupé à finir le troisième volet de sa trilogie (« Miroir de nos peines » paru le 2/01/20) et se consacrait en parallèle à l’adaptation cinématographique de ce second volet.
    On retrouve d’emblée, une parenté entre cet album et le précédent puisque le « saut de l’ange » du petit Paul en pleine page à la p.4 rappelle la magnifique couverture d’ « Au revoir là-haut ». Cette pleine page du deuxième opus donne le ton choisi par de Metter également : quand on avait dans le roman un véritable morceau de bravoure, une description qui s’étendait sur 30 pages un peu grandguignolesque (le corps du petit garçon rebondissait sur le catafalque funéraire avant de s’écraser sur le cercueil), ici tout est traité en ellipse et en sobriété. Pour passer du roman foisonnant de 530 pages à un « one shot » de 160 p, l’auteur a en effet choisi de resserrer l’action, de ne pas développer certains caractères comiques (Vladi et Robert Ferrand par exemple) et de ne pas multiplier les interventions d’un narrateur-bateleur comme dans l’œuvre source. L’album devient plus noir et se concentre sur de très beaux portraits de femmes, la trame de la vengeance et la chronique des années 30.

    Une affaire de femmes

    Le sujet principal de « couleurs de l’incendie » c’est Madeleine Péricourt, personnage très secondaire d’ « Au revoir là-haut », qui prend l’envergure d’une grande héroïne comme l’indique la superbe couverture sur laquelle elle occupe les deux tiers de l’espace. Elle nous y dévisage, nous toise même, avec une expression énigmatique : à la fois moqueuse et mystérieuse ; elle se présente à la fois comme une sphinge et une Joconde moderne. Après le roman et l’album qui racontaient une histoire d’hommes, voici venu celui consacré aux femmes.
    En effet, la bande dessinée de De Metter donne beaucoup moins d’importance au Paul adolescent de la deuxième partie du roman par exemple et met au premier plan Madeleine, Léonce, Solange Gallinato et même un personnage a priori anecdotique et qui devient crucial ici : Hortense Péricourt.
    Ce sont les femmes qui amènent de la couleur dans cet univers sombre : les seules pages à bénéficier de lumière sont celles dévolues aux héroïnes et dotées de couleurs pastels bleu, rose et jaune d’or. De Metter en fait des personnages bien plus complexes que les protagonistes masculins. Ainsi, Solange Gallinato malgré son aspect comique de Castafiore (aux traits proches de ceux de Rastapopoulos !) s’avère être une vraie héroïne qui brave le Reich et son führer ; Léonce et Madeleine entretiennent une relation presque amoureuse que souligne un montage parallèle dans lequel on voit d’une part Solange interpréter un air dans lequel l’abandonnée se plaint de la trahison de son amant et d’autre part Madeleine comprendre la machination de Joubert et découvrir que sa fidèle gouvernante était de mèche. Avec le dernier plan du passage on perçoit que le chant d’amour (« je vous ai tant aimée pourquoi vous haïrais-je ?) s’adresse à l’amie … Les héroïnes sont donc moins lisses qu’on pourrait le penser.
    A travers ces figures féminines, l’auteur évoque le sort des femmes des années 1930 qui, malgré ce qu’elles avaient fait durant la grande guerre en assurant le rôle des hommes, demeuraient d’éternelles mineures et passaient de la tutelle d’un père à celle de leur mari. Il souligne comment certaines s’affranchissaient de cela grâce à leur art (Solange), leurs charmes (Léonce) ou en décidant de ne plus être de simples femmes objet en agissant (Madeleine mais aussi Hortense).

    Une vengeance à la Monte Cristo

    Lemaître l’indiquait lui-même dans ses notes finales, il avait voulu rendre dans ce roman un hommage à Dumas. De Metter reprend également ce thème de la vengeance. Le tournant de l’album est fort bien marqué par l’épisode central (dans tous sens du terme) du long flashback en noir et blanc avec juxtaposition de scènes présentées par ordre chronologiques en pleine pages qui s’affranchissent du gaufrier comme pour évoquer le débit précipité de l’aveu longuement tu du petit Paul.
    A partir de ce moment, Madeleine se transforme en louve et va se venger de ceux qui leur ont fait du tort en élaborant une machination. On notera d’ailleurs le rôle symbolique de sa confrontation avec Léonce dans son ancien hôtel particulier : elle sont dans le hall qui est pavé en noir et blanc et ressemble à un échiquier. Madeleine va petit à petit avancer ses pions et gagner la partie. Pour souligner ce côté méthodique et implacable, de Metter multiplie les parallélismes de situation et les répliques en écho : ainsi le baiser de Judas que Léonce lui avait donné en première partie est présent de façon symétrique dans la deuxième partie de l’album mais cette fois c’est Madeleine qui embrasse ; la phrase moqueuse « la roue tourne » prononcée par l’une des nièces Péricourt se retrouve dans la bouche de Madeleine au moment du procès et à chaque fois qu’un de ceux qui ont œuvré à sa perte est châtié, elle apparait fugacement telle Edmond Dantès pour lui signifier qu’elle est à l‘origine de sa ruine…

    Chronique des années 30

    Mais ce roman d’aventures est aussi une chronique des années 30. Le livre était extrêmement documenté, l’album l’est aussi. A la manière d’un Zola dans «L ’Argent », Lemaître et De Metter dépeignent grâce aux personnages de Charles Péricourt et de Joubert les magouilles financières des députés, les délits d’initiés et la spéculation. Dans l’album tout se négocie de façon feutrée dans des dîners. On y perçoit également la montée du nationalisme lors des diverses assemblées ainsi que l’accueil favorable fait à Hitler par des entrepreneurs français qui vont jusqu’à arborer sa célèbre moustache ! De Metter souligne aussi un certain retour hypocrite de l’époque vers l’ordre moral avec le personnage de Delcourt devenu la coqueluche des soirées depuis qu’il a écrit un article contre l’avortement ainsi qu’avec le chantage dont est victime Hortense.
    Ce climat particulièrement délétère est bien symbolisé par les camaïeus de bruns qui composent l’essentiel de la couleur des pages. On a vraiment l’impression d’y voir « les couleurs de l’incendie », c’est-à-dire l’extension de la tragédie brune… De Metter inclut dans sa bande dessinée des extraits de journaux de l’époque qui relatent le boycottage des magasins juifs et montre par la retranscription in extenso de la lettre que le petit Paul adresse à son idole qu’ un enfant de douze ans, est finalement bien plus clairvoyant que la plupart des adultes de son entourage. Il nous emmène également à Berlin où le décorum nazi fonctionne déjà à plein et consacre un long passage au récital de Solange afin de souligner comment les artistes furent parfois les premiers à entrer en résistance et à éveiller les consciences ( Solange provoque ainsi la révolte du chef d’orchestre allemand qui l’accompagne).

    Loin d’être anecdotique, cette adaptation tient donc toutes ses promesses …

    bd.otaku Le 03/01/2020 à 19:28:53
    Liaisons Dangereuses - Préliminaires - Tome 3 - L'hallali des amants

    L’amour à mort

    Le premier tome des « Liaisons Dangereuses préliminaires » présenté sous la forme d’une longue lettre autobiographique était consacré à la jeunesse du Vicomte de Valmont ; le deuxième - à travers quatre lettres adressées à son confesseur- dressait le portrait de la jeune Isabelle de Merteuil.
    Le dénouement de la trilogie met donc en scène leur rencontre avant le roman qui les a fait connaître : très vite attirés l’un par l’autre, se reconnaissant la même envergure, ils pourraient former un duo amoureux. Mais ce tome nous dévoile comment ce duo se transformera en duel avec l’arrivée et les manigances d’une mystérieuse femme fatale : Diane, favorite du roi…



    Comme dans les tomes précédents, cet ultime opus reprend la technique des ombres chinoises pour symboliser le jeu de la représentation sociale et le théâtre du monde. Il se réfère aussi à de nombreuses œuvres picturales : il effectue un clin d’œil à Reynolds avec sa Merteuil au chapeau ainsi qu’aux miniatures hollandaises circulaires du XVIIe dépeignant les joies du patinage. Il évoque aussi le portrait de Louis XV par Maurice Quentin de Latour ou encore le topos de la favorite peinte en Diane chasseresse telle la marquise de Pompadour par Jean-Marc Nattier et propose une longue citation (sur une page complète !) de l’ensemble de tableaux de Botticelli intitulé « L’histoire de Nastagio degli Onesti ». Ceci n’est nullement au service d’une exhibition d’érudition gratuite de la part du scénariste ni d’une démonstration vaine de virtuosité (pourtant bien là !) du dessinateur mais permet d’introduire l’un des thèmes phare de ce dernier tome : celui de la chasse.

    Une partie de chasse métaphorique


    En effet, si Mme de Merteuil et Valmont évoluent gracieusement sur la Seine gelée dans une vignette ronde rappelant un tableau de Van Goyen ou Avercamp, c’est parce qu’ils sont observés à leur insu à la lunette par un autre personnage, à l’affût, qui les guettent : l’insert mignard se mue donc en menace. Si l’on retrouve aussi la théorie de la physiognomonie de Lebrun très présente dans le tome 1 (La physionomie humaine peut être rapprochée de celle de l’animal, et expliquer ainsi des traits de la personnalité), c’est sous forme de variante : ici les personnages sont animalisés pour monter que chacun d’eux est tout à tour proie ou chasseur : ainsi la marquise est présentée comme une gazelle puis un chat, Valmont comme un lion puis un rat et Diane est comparée à un rapace qui se joue également de lui. Enfin on observe dans la citation des tableaux de Botticelli une inversion du mythe de Diane : alors qu’elle était la prédatrice, elle devient à son tour une proie et – comme sa célèbre victime Actéon – elle est chassée et mise à mort par des chiens. Ainsi peut-on mieux goûter le beau titre choisi pour ce volume car ce demi alexandrin à la formulation ambiguë (le mot amants pouvant se comprendre comme étant dans une position de sujet : ce sont eux qui sonnent l‘hallali ou au contraire comme entretenant une fonction d’objet : ce sont eux qui sont mis à mort) souligne ainsi que la lutte amoureuse devient une lutte à mort. Ce thème de la chasse métaphorique est également très important dans l’ouvrage de Laclos. Et l’on observe dans ce dernier tome de la trilogie une très grande cohérence avec l’œuvre source.

    Un bel hommage à l’œuvre de Laclos

    Y sont tout d’abord présents des personnages secondaires du roman : le fidèle Azelan, valet de Valmont, ainsi que le comte de Gercourt un soupirant dont Merteuil voudra se venger dans les Liaisons en faisant déflorer sa promise, Cécile de Volanges, par Valmont. On y retrouve ensuite la même structure narrative : l’album est cette fois polyphonique. Trois narrateurs se succèdent : Valmont, Merteuil et Diane. Certaines scènes sont présentées plusieurs fois sous différents points de vue parcellaires. Seul le lecteur peut les assembler et avoir une vue d’ensemble « surplombante ». Enfin, la lettre ou plutôt les lettres y constituent un enjeu majeur comme l’indiquent déjà les pages de garde de l’album qui montrent Merteuil serrant sur son cœur un billet cacheté.

    Nous avons affaire à une bande dessinée épistolaire : la lettre y est cette fois omniprésente. De multiples lettres sont envoyées, lues, dérobées et dictées. Dès l’ouverture de l’album Valmont se met en scène dans une lettre (l’amant soi-disant éploré dont l’écriture chaotique n’est due … qu’aux cahots de la diligence !) ce qui n’est pas sans rappeler la lettre à double entente qu’il écrira plus tard à Mme de Tourvel sur le dos d’une courtisane ; la marquise adresse des aveux qui ne parviendront jamais à son destinataire et, à la manière de Valmont qui dans l’œuvre de Laclos reproduira pour Mme de Tourvel le billet que lui transmet Merteuil, elle écrit sous la dictée de Diane son billet de rupture pour Valmont. Souvent l’effet des lettres sur leur destinataire est présenté au lecteur avant même que leur contenu soit dévoilé dans de grandes vignettes en demi pages un ou deux chapitre plus tard : ceci permet de souligner combien la lettre devient instrument de cruauté, de dépravation, de trahison et arme de guerre ; cela instaure également un certain suspense car le lecteur doit attendre plusieurs chapitres avant d’avoir la vision complète d’un épisode.

    Enfin on soulignera la profondeur psychologique à l’œuvre dans ce dernier tome. Semblant reprendre la théorie du désir mimétique de René Girard telle qu’il l’expose dans « Mensonge romantique et vérité romanesque », Betbeder montre combien l’amour propre est à l’origine de l’amour. Il met ainsi en scène non seulement le stratagème de Valmont qui séduit intentionnellement une amie falote d’Isabelle de Merteuil afin de piquer la jalousie de cette dernière mais redouble également cette scène de façon fortuite et fatale pour le héros lors de la fête galante : Diane ne s’intéresse à Valmont que parce qu’il n’a d’yeux que pour Merteuil et a osé l’ignorer mais aussi peut être également parce qu’il intéresse la Marquise... Ainsi entre le trio se tisse une relation d’amour et de haine subtilement mise en scène dans le dessin de Djief grâce aux regards, aux cadrages serrés et aux gros plans. La description du contexte social est elle aussi d’une grande finesse et semble anticiper le portrait crépusculaire de l’Ancien régime dressé par Laclos. Le lecteur plonge dans l’atmosphère du siècle de Louis XV et son style rococo à travers tous les motifs de coquillages, de feuillage, de théâtre de verdure présents notamment dans les scènes libertines des « fêtes galantes » mais ces dernières sont bien différentes des allégories de Watteau et beaucoup plus crues : elles s’apparentent à des orgies durant lesquelles s’exerce un batifolage cruel (Diane fait preuve de sadisme à l’égard du duc qu’elle mutile à dessein). On a ainsi, à travers de superbes séquences nocturnes à l’éclairage particulièrement soigné, dans des pages muettes, la description d’une société oisive et hypocrite qui pratique la débauche mais est en même temps corsetée par la religion et dans laquelle ne sauraient s’épanouir d’authentiques sentiments. On a également dans le portrait des deux héroïnes la description de l’aliénation de la femme qui ne peut disposer librement de son corps et ne s’appartient pas. L’on retrouve donc bien dans l’album le ton désabusé du roman.

    bd.otaku Le 18/12/2019 à 22:37:17
    Mattéo - Tome 5 - Cinquième époque (septembre 1936-janvier 1939)

    Une petite musique mélancolique

    Amélie et Mermoza partis à bord de l’avion de ce dernier pour effectuer des relevés topographiques dans une zone où s’affrontaient phalanges franquistes et Républicains n’étaient pas rentrés de mission à la fin du quatrième volume de Mattéo et leur sort était resté en suspens tandis que le héros éponyme s’était installé chez le notable du village, Don Figueras. Le cinquième tome nous apporte des réponses et, formant diptyque avec le précédent, conclut superbement l’épisode de la guerre civile espagnole en narrant les aventures de nos héros de septembre 1936 jusqu‘à la retirada de janvier 1939.

    Depuis le début de la série, Jean-Pierre Gibrat alterne entre des tomes qui couvrent une longue période (14-18 pour le tome 1, la révolution bolchevique pour le 2 et la guerre espagnole pour le 5) et des moments beaucoup plus courts (15 jours en 1936 pour le tome 3 et quelques semaines pour le 4) et il profite de ces différents tempos pour installer les petites histoires des protagonistes dans la grande Histoire…

    Ce tome 5 se déroulant dans un quasi huis-clos, le village d’Alcetria, a déjà des allures de conclusion. Sous le soleil plombant espagnol, les espoirs politiques se délitent, les personnages des premiers volumes se retrouvent pour mieux se perdre et c’est le tome des révélations sans happy end. Les relations s’étoffent et acquièrent une vraie densité. Pourtant, Gibrat n’a jamais été aussi peu disert que dans ce volume : il laisse place à toute l’expressivité de son dessin en nous proposant des doubles pages muettes et de nombreuses vignettes de visages en gros plan en champ contrechamp dans lesquelles les regards et les expressions extrêmement travaillés en disent beaucoup plus que de longs discours. Il fonctionne par litote en montrant par exemple la belle Amélie, ex-otage des phalangistes, préférer un Mauser à sa sacoche d’infirmière. L’auteur ne tombe jamais dans la grandiloquence ni dans le pathos. Soit il manie l’ironie (le sentimentalisme des retrouvailles entre Amélie et Matteo quand elle lui tombe dans les bras au moment de l’échange est immédiatement mis à mal par la scène quasi identique dans laquelle le curé abattu finit dans les bras du général) soit il pratique l’art de la retenue. Il use de l’ellipse et de la symbolique aussi comme dans ces grandes cases symétriques dans lesquelles Robert part à la conquête de Saragosse, la fleur au fusil, par une belle journée d’été pour revenir battu et dépité deux pages plus loin – et quelques mois plus tard- à Alcetria un soir d’hiver enneigé.

    Dans cette œuvre très construite, le long monologue de Matteo comme la phrase gimmick d’Aneschka « là y a pas rien » acquièrent une valeur particulière, presque musicale : en devenant point d’orgue et variations. La légèreté initiale se mue en gravité. Petit à petit l’étau se resserre autour des héros : c’est la débâcle historique et la déroute des sentiments. On est loin du « pessimisme sifflotant » des premiers tomes et les confrontations acquièrent ici une grandeur tragique. Gibrat, au sommet de son art, ne semble rien laisser au hasard : le moindre détail est signifiant et ce qui apparaissait comme une digression s’avère finalement capital. On ne sera pas surpris d’apprendre qu’il a en tête le scénario du tome 6 - dont il a déjà écrit la dernière réplique - qui réorchestrera toute la petite musique mélancolique de la série.

    « Matteo » est une somme et une œuvre rare dans la bande dessinée parfaitement orchestrée scénaristiquement et splendide graphiquement…déjà un classique dont on attend, avec une impatience mêlée de tristesse, le dénouement.

    bd.otaku Le 25/11/2019 à 07:35:21
    Le château des Animaux - Tome 1 - Miss Bengalore

    Ce premier tome de Xavier Dorison et Félix Delep ouvre en beauté une série prévue comme une tétralogie. D’emblée, elle se place sous le patronage d’Orwell tant par le titre choisi que par l’avant-propos. Mais loin d’être une nouvelle adaptation - après celle de Jean Giraud et Marc Bati parue en 1985 - de ce roman paru en 1945 qui s’attaquait principalement au stalinisme, il s’en affranchit en élargissant le propos et s’attaque à tous les totalitarismes. C’est sans doute la raison pour laquelle les cochons si importants dans l’œuvre du romancier britannique ne sont ici que de simples figurants domestiques du tyran.

    Les personnages principaux, comme le montre la superbe couverture, sont donc Sylvio le taureau et Miss Bengalore la petite chatte blanche. Le premier présenté « en majesté » en contre plongée, encadré par de lourdes draperies occupe le centre du tableau : les lignes de fuite constituées par sa garde de molosses faisant converger le regard sur lui. Il semble dominer de sa masse noire (ceci est encore plus patent sur le visuel de couverture de l’édition de luxe) le frêle félin qui se trouve à ses pieds. Son sabot, et ses cornes paraissent démesurés. Il incarne véritablement la force. Mais une lecture symbolique peut se superposer à cette confrontation en apparence défavorable à la petite chatte : le carrelage en damier blanc et noir rappelle le plateau du jeu d’échecs et à la force physique va s’opposer la force intellectuelle puisque bien sûr, le Roi y a une valeur bien moindre que la dame !

    L’album se place en effet également dans la lignée des fables et Dorison montre à l’instar de La Fontaine que « si la raison du plus fort est toujours la meilleure », l’art peut en triompher ! Et c’est là que réside la véritable originalité de cet album. Il ne se contente pas de dénoncer la dictature (ce qui n’aurait pas grand intérêt car c’est un sujet plutôt consensuel !) mais de montrer comment on peut lutter contre elle : l’album rend véritablement hommage aux artistes grâce au personnage du rat Azelar. Miss B. qui ne pensait jusque-là qu’à survivre et à assurer difficilement la pitance de ses deux chatons découvre, grâce à lui, à la fois le pouvoir de l’ironie (le rat se moque des molosses de Sylvio en faisant semblant de respecter à la lettre le protocole et en leur faisant chanter l’hymne à la gloire du président Silvio) et l’histoire de Gandhi. Grâce au mime, elle comprend qu’une autre voie peut s’ouvrir à qui veut combattre les dictatures : celle de la non-violence. Son patronyme indien qui paraissait jusque-là surprenant revêt ainsi tout son sens : à l’instar du « fakir » présenté dans le spectacle qui l’a bouleversée, elle va se dresser de façon pacifique contre les iniquités et la violence aveugle de Silvio et ses molosses.

    Pourtant, l’album, si engagé soit-il, n’a rien d’un pensum et il est très drôle. Ce, grâce aux dialogues certes mais également grâce à la galerie de personnages mis en scène par Félix Delep dont c’est le premier album. Dans un graphisme étonnamment maîtrisé pour un premier opus, il nous présente des héros à la fois très travaillés, à la manière de Claire Wendling, et également très cartoonesques. Si l’héroïne est Miss B, ce sont les personnages secondaires qui donnent tout le sel à la bande dessinée : mention spéciale à César le chaud lapin à la chevelure gominée et la moustache qui frise, à Azov le chef de la garde prétorienne de Silvio au regard torve et à son n°2 Boris qui ne rêve que de « devenir calife à la place du calife » et fait toujours la gueule ! Ce qui à chaque fois est savoureux, ce sont les expressions très humaines dont sont dotés les animaux. On y retrouve des influences des dessins animés de Disney « les Aristochats » pour l’héroïne bien sûr mais surtout du « Robin des bois » de Reitherman ainsi que des références au « Brisby et le secret de Nimh » de Don Bluth. On soulignera aussi le découpage très dynamique avec une alternance de somptueuses pleines pages qui posent le décor et de cases parfois verticales et même diagonales et multipliées lorsque le rythme s’accélère. On évoquera également le soin apporté aux cadrages avec des inserts ou des angles de prise de vue inattendus et un gaufrier revivifié qui abandonne les classiques trois bandes. On notera enfin les superbes couleurs symboliques réalisées à quatre mains avec Jessica Bodard : douces lors des scènes intimes parfois presque monochromatiques lors des scènes crues de violence extrême.

    Un premier tome extrêmement riche donc tant dans la narration que dans l’expression qui aura mis plus de deux ans à être réalisé et qui a vocation de devenir un classique au même titre que « La bête est morte » de Calvo ou le « Maus » de Spiegelman ! Un très bel ouvrage, plus drôle et plus optimiste que l’œuvre dont il s’inspire, à lire de préférence dans la version de luxe grand format qui rend pleinement justice aux inventions graphiques de Dorison et à la beauté du trait de Delep.

    bd.otaku Le 24/11/2019 à 10:09:10
    Le boiseleur - Tome 1 - Les mains d'Illian

    La phrase d’introduction « en des temps fort lointains » nous plonge d’emblée dans l’univers du conte et des légendes : nous sommes à une époque indéterminée (mais les costumes font penser à la Renaissance), dans la ville imaginaire de Solidor, en un pays d’Orient, ainsi que le soulignent les consonances arabisantes, l’architecture (la place du marché aux oiseaux et les minarets en arrière-plan) et les tons ocres et sables.

    Ce monde imaginaire est peuplé de figures archétypales : le jeune et candide apprenti, son maître cruel et cupide et sa fille, belle et douce ingénue. Et comme dans les contes à nouveau, l’onomastique choisie permet de caractériser les personnages : Koppel signifie en allemand, « ceinturon » ou « enclos » et montre bien (y compris dans ses sonorités) la violence et la cruauté de cet homme qui emprisonne son apprenti, Flora au contraire est un prénom parfait pour une jeune fille en fleur tandis qu’Illian veut dire « descendant de haute origine »en hébreu ou « grandeur spirituelle » en arabe et met en valeur les qualités du héros. Et le graphisme est à l’avenant : Koppel ressemble à l’ogre des contes par sa stature massive et sa barbe menaçante, Flora emprunte ses traits et sa belle chevelure rousse aux peintures des Préraphaëlites (particulièrement à celles de Burne-Jones) et le héros a les traits et l’épi du personnage d’Arthur de « Merlin l’enchanteur » de Disney.

    L’album est d’ailleurs un objet hybride entre livre de contes (grandes illustrations pleine pages voire double pages comportant de longs encarts de textes et séparation en chapitres indiqués par des pages noires) et album de bande dessinées avec cases et phylactères dialogués. On remarquera un hommage à Edmond Dulac à la page 29. Cet illustrateur célèbre de livres d’étrennes de la fin du XIXe siècle qui s’inspirait des estampes japonaises et des miniatures persanes fait partie des lectures de Flora ! On pourrait presqu’y voir d’ailleurs une mise en abyme car les couleurs un peu passées du « Boiseleur », les inspirations orientales, et la finesse du trait de Gaëlle Hersent rappellent la manière de Dulac tout en inspirant un sentiment de nostalgie au lecteur. Mais la tentation serait grande alors d’assimiler « le Boiseleur » à l’un de ces beaux livres pour enfants – ce qu’il est de facto par le soin tout particulier apporté à sa réalisation comme souvent dans la collection « Métamorphoses »-.

    Il ne faudrait pourtant pas le réduire à cela. Comme dans « Beauté » et « Les Ogres-dieux », le conte est cruel et se mue en apologue et en dénonciation des travers de notre société. On y perçoit ainsi une critique du matérialisme et de la société de consommation. Hubert fustige délicatement notre tendance au panurgisme en montrant bien comment à la mode des oiseaux réels puis en bois succède en un laps de temps très court celle des sauriens (beurk !). Ce dernier engouement lui permettant de créer des cases délicieusement absurdes telles celle des gentes dames promenant nonchalamment leurs crocodiles en laisse et provoquant des accidents ! Il évoque également la condition de l’artiste et règle peut être ses comptes avec quelques éditeurs au passage en montrant comment un créateur peut être réduit de force à une répétition stakhanoviste des mêmes succès !

    Enfin cet album célèbre vraiment l’importance de l’art et tout cela dans une langue aussi ciselée que les dessins. Cette poésie se trouvant présente dès le mot valise choisi pour titre : le « (b)oiseleur », c’est Illian le sculpteur qui tel un OISELEUR capture la beauté de l’oiseau dans sa statue de de BOIS mais c’est aussi Hubert qui par le choix et l’énumération de noms d’oiseaux aussi poétiques qu’authentiques semble nous en faire entendre le ramage tandis que Gaëlle Hersent en les reproduisant magnifiquement et scrupuleusement avec un trait haché à l’ effet quasi buriné donne l’éclat de leur plumage dans des pages et des médaillons aux couleurs vives et chatoyantes qui tranchent sur les tonalités douces et passées du reste de l’album !

    Une œuvre polysémique et d’une grande beauté prévue en trois tomes qui pourront se lire indépendamment. Je vous invite vivement à découvrir d’ores et déjà le splendide « Mains d’Illian » !

    bd.otaku Le 10/11/2019 à 18:10:15
    Legio Patria Nostra - Tome 1 - Le tambour

    Un premier tome mené tambour battant !

    Casimir Berthelot et son inséparable ami Dino Laï sont deux gamins des rues de Lyon qui perpétuent de menus larcins. Depuis qu’il a entendu un tambour lors d’un défilé de l’Empereur, Casimir rêve d’en jouer. Il touche ce rêve du doigt quand, profitant de la crue du Rhône et de l’inondation de l’école de musique, il s’apprête à mettre la main sur l’un de ces précieux instruments ; mais survient une bande rivale qui l’humilie et l’en empêche. Deux ans plus tard, il a grandi et réagit cette fois en voyant sa mère se faire molester par son souteneur. Il tue ce dernier accidentellement et doit s’enfuir. Dino l’accompagne. C’est le début d’un long périple qui mènera Casimir jusqu’à Camerone au Mexique …

    Cette série est prévue cinq « chapitres » comme l’inscrit Marc-Antoine Boidin à la fin de ce premier tome. On pourrait dire qu’il s’agit plutôt des cinq « actes » d’une tragédie. En effet, l’album débute par la fin : la célèbre bataille de Camerone au Mexique pendant laquelle 62 légionnaires affrontèrent plus de 2000 combattants mexicains et refusèrent de se rendre pour obéir au serment qu’ils avaient fait à leur officier, le capitaine Danjou. Or, cette issue tragique - accentuée par les tons orangés et pourpres de l’incipit qui rappellent le charnier et par les larmes de sang sur les visages en gros plans reprenant l’imagerie christique- va orienter notre lecture et montrer le déterminisme à l’œuvre dans la destinée du héros. D’ailleurs on remarquera souvent des gros plans sur des objets symboliques : Vierge dans sa niche, statue sans tête, doigt de pierre menaçant en gros plan, église inachevée comme si le salut n’avait plus sa place dans ce monde du second Empire. L’empathie envers le héros est accentuée également par l’utilisation d’une narration à la première personne dans les récitatifs : c’est Casimir qui endosse le rôle du chœur antique et raconte son histoire a posteriori : à chaque fois que le personnage émet un vœu ou un espoir dans les dialogues, le récitatif vient le contredire. Casimir apparaît ainsi comme le jouet du destin … A la manière d’une ouverture d’opéra, cette première scène va mettre en place un des éléments fondamentaux de la vie de Casimir : la confrontation à la violence.

    La rupture de construction à la page suivante avec le flash-back de l’enfance et Dino va jouer le rôle de contrepoint en mettant en scène une amitié, de la légèreté, de la drôlerie aussi (Dino ne pense qu’à manger) en déployant également une palette de couleurs complémentaires dans les tons gris verts et de superbes cases panoramiques sur le vieux Lyon qui donnent une respiration en occupant la moitié de la page. On passe alors à des scènes classiquement dialoguées.

    Tout l’album est construit dans cette alternance de tons et de rythmes. Des passages presque immobiles et d’autres trépidants, des moments drôles et d’autres extrêmement violents et cette scansion est magnifiquement rendue par le découpage : dans les moments de calme et de bonheur on a des panoramiques sur les villes où se trouve le héros dans de grandes vignettes et des tons bleus ou au contraire dorés (chaleureux) ; dans les moments de tension on observe des cadrages resserrés quasi étouffants, un éclatement du gaufrier et une succession de cases étroites (à la fois verticales et horizontales )qui jouent sur le sens de lecture et se multiplient frénétiquement. Dans ces cases le rouge et le noir (menaçants) finissent par contaminer la page et pour créer de telles atmosphères, Marc Antoine Boidin joue une fois de plus en virtuose des lumières et des éclairages.

    Mais cet acte 1 est aussi un acte d’exposition : il met petit à petit en présence tous les protagonistes du drame. On fait ainsi la rencontre de la belle Zélie aux yeux verts qui rêve de s’établir au-delà des mers en Algérie, du Maure méchant hyperbolique à la cruauté exacerbée ainsi que de ses sbires aux trognes pittoresques. Tous dignes de figurer dans un roman de Dickens (il y a des accents de « Oliver Twist» dans l’épisode marseillais) ou dans un roman-feuilleton par leur côté archétypal formidablement croqué par Boidin qui avait déjà travaillé sur ce genre romanesque en adaptant « Chéri-Bibi » de Gaston Leroux. On pourrait croire que le personnage d’Evariste Berg, le joueur beau-parleur et bretteur, fait partie de cette distribution fictive mais, en se documentant sur Camerone, l’on s’aperçoit qu’il a réellement existé et que le scénariste comme le dessinateur ont scrupuleusement respecté sa biographie et ses traits ! Il en est de même pour le capitaine Danjou dit « main de bois » ou encore pour les caporaux del Caretto et Louis Maine à la vie rocambolesque et pourtant réelle et aux états de service scrupuleusement exacts et savamment distillés dans des dialogues savoureux. Lorsqu’on examine la liste des légionnaires de Camerone on y trouve aussi un tambour, Casimir Laï, le seul à ne pas avoir été fait prisonnier, et dont on ne connaît pas la date de mort ! Ce vécu énigmatique rattrape la fiction, laisse une aura de mystère et donne furieusement envie de lecteur de savoir ce que Jean -André Yerlès ont brodé autour de cette destinée et de connaître la suite des aventures de Casimir, de Zélie et des autres !

    bd.otaku Le 31/10/2019 à 20:56:49

    Après un album consacré à Victor Hugo en 2013, Laurent Paturaud et son épouse Esther Gil s’intéressent à un personnage tout aussi mythique : Mata Hari. Cette femme de la belle époque continue à fasciner plus de cent ans après son exécution. Depuis 1920, elle a été incarnée à l’écran par les plus belles actrices (Greta Garbo, Jeanne Moreau et Sylvia Krystel entre autres) et au moins un livre par an lui est consacré. D’ailleurs en ce mois d’octobre paraît également un autre album qui en fait son héroïne: « Rendez-vous avec X : Mata Hari » de Virginie Greiner et Olivier Roman. Pourquoi un tel engouement pour ce personnage ? Parce qu’il s’agit d’une femme mystérieuse à l’identité trouble, d’une danseuse ensorceleuse et d’une femme vénale avec une âme d’intrigante comme en témoigne son nom de scène devenu nom commun dans l’expression : « c’est une véritable Mata Hari » pour désigner une femme fatale capable de toutes les traîtrises…

    Une grande majorité des œuvres qui lui sont consacrées débutent par la présentation de la femme « fétiche » au faîte de sa gloire posée en figure érotique et en objet de désir. Laurent Paturaud et Esther Gil innovent : ancrant son destin dans le contexte historique, ils en font une victime expiatoire qui sert d’exemple pour contrer les mutineries qui se multiplient après la défaite du chemin des dames. Ils commencent, eux, par sa fin pour donner d’emblée une dimension tragique à l’héroïne et ils choisissent également de consacrer près de la moitié de leur biographie dessinée non pas au personnage public mais à la femme qu’elle fut avant de le devenir.

    C’est là une des grandes forces de l’album : d’abord il met en scène tout un pan de la vie de Mata Hari qui est souvent laissé de côté (son expatriation avec son mari officier aux Indes orientales) et, ce faisant, il la présente en tant que mère aimante et femme battue et l’humanisent. Les auteurs montrent la personne derrière le masque et soulignent qu’elle fut, avant tout, victime des hommes et des circonstances. D’ailleurs, ils lui donnent la parole : la narration alterne entre le récit à la première personne dans les récitatifs et des pages classiquement dialoguées. On entend donc la voix de Margareth et l’on comprend à la dernière page que tout l’album n’est qu’une lettre adressée à son dernier amant. Gil et Paturaud évoquent vingt années de la vie de la danseuse et décident de la resserrer sur trois périodes et trois figures masculines : son mari Rudolf et ses jeunes années en garnison dans les Indes orientales ; l’officier allemand Alfred Kiepert lors de sa période de gloire dans le Paris de la belle-époque ; et son dernier amour Vadim Massloff, un russe qui servait dans l’armée française pendant la Première guerre mondiale. D’aucuns diront qu’ils aseptisent ainsi cette courtisane en limitant considérablement le nombre de ses amants mais cela permet d’une part une plus grande lisibilité et elle apparaît ainsi d’autre part comme une grande amoureuse malheureuse et non plus comme la mante religieuse qu’on se plaît à portraiturer.

    Cette lisibilité est accentuée par le traitement graphique. D’abord parce que chacune des périodes est caractérisée par une palette chromatique bien définie : Les Indes sont dépeintes en couleurs vives ; le Paris du succès est dans les tons rouge et or et enfin la période de la guerre et de la mort est peinte en gris et bleus. Ensuite parce que pour résumer certaines périodes, Paturaud n’hésite pas à mettre en scène des pleines pages ou des double pages qui condensent plusieurs années et plusieurs époques : les tournées triomphales de Mata Hari à travers le monde sont ainsi évoquées par un « collage » de reproductions de différentes affiches et programmes tandis que ses voyages avec son riche amant sont évoqués par une succession de plans sans gaufrier qui montre le couple devant des monuments célèbres. On ne perd pas de temps en détails inutiles (tels les voyages de l’espionne entre la France la Hollande, l’Espagne ou l’Angleterre) et paradoxalement l’œuvre est minutieusement documentée ! Les auteurs ont ainsi reconstitué d’après documents le musée Guimet tel qu’il existait au début du XXe siècle, prêté attention aux décors, toilettes et costumes et bien recrée aussi l’atmosphère de Berlin ou du Paris de la Grande Guerre On remarquera d’ailleurs que les arrière plans sont toujours très détaillés et rehaussés au feutre fin ce qui donne de la profondeur par rapport au premier plan souvent réalisé au pinceau.

    On échappe cependant à un aspect trop lisse grâce à un éclatement des cases : le côté passionné de Mata Hari est donné à voir pour la première fois dans sa découverte de la danse à Java par le mouvement, les incrustations, la déconstruction de la page. La beauté de la danse est à nouveau exprimée dans la superbe pleine page de la représentation au musée Guimet qui présente un montage parallèle et qui grâce au mouvement des voiles et à l’harmonie des courbes crée beaucoup de sensualité et de volupté tout en magnifiant l’héroïne dans une légère contre plongée comme le fait également la surimpression des plans à la Scala. Dans ces pages de la période de gloire, le dessinateur donne à son personnage une dimension quasiment mythologique et laisse percevoir au lecteur tout le charisme de cette femme et les passions qu’elle put déchaîner. De même, en laissant hors champ l’exécution de Mata Hari, Gil et Paturaud laissent dans la tête du lecteur l’image d’une femme forte, rebelle, assumant jusqu’au bout qui elle est.

    Cette glorification se retrouve aussi dans l’hommage à Mucha de la couverture. Le peintre viennois n’avait jamais portraituré la danseuse même s’il a immortalisé d’autres gloires du temps (comme Sarah Bernarhdt). Paturaud réalise un superbe « à la manière de » qui tout en renvoyant d’emblée au cadre Belle-époque met en évidence la beauté, la grâce et la sensualité de l’héroïne (à travers la forme évocatrice du lys) mais il ajoute une dimension supplémentaire en lui donnant un air profondément mélancolique. Ceci résume bien la vision du duo : une femme magnifique et fragile à la fois, qui a voulu vivre sa vie comme elle l’entend mais s’est laissé piéger par amour ainsi que le laissent entendre ses dernières paroles : « Finalement quel crime ai-je commis si ce n’est d’avoir trop aimé ? ».

    Ce livre extrêmement documenté (et doublé d’un magnifique cahier graphique et d’explications sur le contexte historique comme souvent chez Maghen) dresse donc un superbe portrait de femme tant dans le scénario que dans les somptueux dessins. Une pièce de choix à verser au dossier de réhabilitation de la danseuse mythique !

    bd.otaku Le 29/10/2019 à 20:05:00

    Deux sœurs de 17 et 18 ans Nell et Eva doivent apprendre à survivre seules dans leur maison isolée au milieu d’une forêt de séquoias près de Redwood City dans le Nord de la Californie alors que, dans un futur proche, la société américaine s’est effondrée : les pannes d’électricité se sont multipliées, les magasins sont vides, il y a pénurie d’essence, les trains et les avions ne circulent plus, des épidémies se propagent et des survivants rôdent …

    « Dans la forêt » (« Into the forest ») était le premier roman de Jean Hegland. Originellement paru en 1996, il fut traduit en français, plus de vingt ans après en 2017. Il fait partie du courant de la « collapsologie » (ou littérature post-apocalyptique) dont Barjavel fut l’un des précurseurs en France. Lomig, qui avait déjà écrit une dystopie, (« Le Cas Fodyl » dans lequel il imaginait que le travail était devenu obligatoire et que les chômeurs parasites étaient condamnés aux travaux forcés) en est l’adaptateur pour les éditions Sarbacane.

    L’album commence par un flash-back sur l’enfance insouciante et complice des deux sœurs qui passaient leur temps à explorer la forêt près de chez elles. Puis, sans transition, on passe à leur présent. Elles sont seules, le jour de Noël. C’est le mode de narration choisi par Hegland et repris par Lomig : des allers-retours entre passé et présent pour dévoiler peu à peu au lecteur les éléments essentiels : comment le monde en est-il arrivé là ? Que sont devenus leurs parents ? Quelles étaient les aspirations des deux jeunes femmes ? Pourquoi ont-elles pris leurs distances l’une vis-à-vis de l’autre jusqu’à leur cohabitation forcée ? Et l’on s’aperçoit vite que la dimension post-apocalyptique n’est que secondaire.

    Ce qui compte vraiment c’est la relation entre Eva et Nell. D’ailleurs Lomig choisit de nombreux cadrages serrés et s’attarde sur les visages et les regards en les rendant magnifiques d’expressivité. Il reprend également la narration à la première personne (Nell la plus jeune relate leur existence dans un journal intime) et cela accroît l’émotion puisque cela favorise l’identification. Le duo sororal est par deux fois perturbé par des intrusions masculines mais ces personnages ne restent que secondaires : le seul autre personnage qui compte vraiment c’est la forêt qui de décor devient protagoniste. Avec la formation de ce trio, le récit se transforme donc en un récit initiatique. Les adolescentes apprennent à grandir, font l’expérience du deuil et du renoncement à leurs rêves de gloire (la danse et l’écriture), se « reconnectent » à la nature et renaissent. Le dessinateur montre parfaitement dans de grandes pleines pages souvent muettes et extrêmement détaillées l’évolution du rapport à la forêt qui d’hostile devient nourricière puis protectrice. Il varie les angles et les plans, fonctionne en « caméra subjective » et nous fait véritablement ressentir les émotions des deux héroïnes. Nous sommes au cœur de la forêt, en véritable immersion, lorsque nous regardons par exemple cette magnifique contre plongée sur la cime des séquoias centenaires où perce le soleil ( p.107)

    L’album fait 156 pages mais on ne s’ennuie jamais grâce au mode de narration (flashback et première personne), grâce au suspense instauré par les révélations progressives, grâce aux variations de rythme aussi : parfois haletant et angoissant, parfois lent et descriptif toujours subtil et délicat grâce aux non-dits et au trait « esquissé » de Lomig. L’album devait originellement être en couleurs mais l’auteur et l’éditeur ont préféré le laisser au crayon. Au gris de la mine de plomb se mêle un peu de sépia et l’ensemble rend parfaitement la fragilité presque passée de l’existence des héroïnes. On terminera en saluant la beauté de l’album en tant qu’objet : dois toilé de couleur verte et épais papier crème qui créent une harmonie entre la forme et le fond.

    Jean Hegland avait détesté l’adaptation cinématographique qui avait été faite de son roman en 2015 et elle est enchantée de celle de Lomig. On comprend pourquoi : c’est une vraie réussite !

    bd.otaku Le 28/10/2019 à 10:01:54

    Jonathan Harker jeune clerc de notaire anglais est envoyé par son patron au fin fonde l’Europe dans les Carpates pour y finaliser une vente de propriétés londoniennes. Il laisse derrière lui sa jeune fiancée Mina Murray qui l’attend chez son amie Lucy qui, courtisée par trois prétendants, vient d’accepter la demande en mariage de l’un d’eux : Arthur Holmwood. Jonathan arrive au terme de son périple mais la population locale lui déconseille d’aller au château du comte Dracula réputé maudit. Le jeune homme s’y rend tout de même et fait connaissance avec son mystérieux client. Il comprend très vite qu’il est piégé dans l’antre du comte quasi en ruine à fleur de précipice et découvre la vraie nature de son hôte. Dracula prépare son départ pour Londres en laissant Jonathan aux mains de ses concubines Au même moment Lucy atteinte d’un mal mystérieux dépérit sous les yeux impuissants de son amie et de ses prétendants …

    Tout le monde ou presque connaît le personnage de Dracula et tout particulièrement ses déclinaisons cinématographiques mais beaucoup moins le roman de Bram Stoker (1897) qui est à l’origine du mythe.

    C’est la raison pour laquelle après Mike Mignola, Yves H/Hermann, Sera et Dany dans « sur les traces de Dracula », Françoise-Sylvie Pauly et Pascal Croci pour n’en citer que quelques-uns, Georges Bess s’attaque lui aussi à cette figure : « Tout le monde connaît Dracula mais peu de personnes savent vraiment de quoi il est question exactement. C’est pour cela qu’il fallait le dessiner, l’illustrer ». Il relève donc le défi et aura mis deux ans à réaliser un volumineux album de plus de 200p.

    Alors que Mignola adoptait la vision de Francis Ford Coppola dans laquelle Gary Oldman était un séduisant vampire à la recherche de son amour perdu, Bess revient aux fondamentaux : « Dracula est un conte merveilleux, avec un personnage d’une noirceur totale, un véritable prédateur. Aujourd’hui on en fait quelque chose de sexy. Alors que l’image que j’en ai est plutôt de quelqu’un qui croupit dans une crypte. Murnau a représenté le plus beau vampire selon moi. Mais je ne voulais pas faire le même, je m’en suis détaché pour proposer une nouvelle forme ». Son comte des Carpates redevient donc bien un monstre, une créature maléfique et sanguinaire repoussante. Bess pousse également la fidélité jusqu’à recréer la forme originelle de l’œuvre : il s’agissait d’un roman épistolaire polyphonique : on y trouvait des extraits du journal de Jonathan Harker, des lettres, des journaux de Jonathan Harker, de Mina, de Van Helsing et du docteur Seward, du journal de bord du Déméter, de correspondances commerciales, de lettres échangées entre les protagonistes et de coupures de journaux. Toutes ces voix (parfois enchâssées) créaient une narration multiforme et énigmatique : le lecteur devait faire le lien entre des histoires apparemment juxtaposées et finalement mener l’enquête pour reconstituer le puzzle de l’histoire. Mais si Bess conserve des narrateurs multiples et des ruptures de constructions, contrairement à Guido Crepax qui dans son « Dracula » gardait une narration si complexe qu’elle en devenait confuse, il simplifie tout de même pour rendre lisible son récit en élaguant les récitatifs et le nombre de chapitres (16 au lieu de 27).

    « Le romantisme noir » de l’œuvre est superbement recrée dans des planches en noir et blanc expressives à mi-chemin entre illustration (nombre de pleines pages voire de doubles pages ainsi que des encadrements pour marquer les ouvertures de chapitres) et bande dessinée. La mise en page est extrêmement innovante mariant les inserts, les superpositions, les « débordements »de case, la transformation des cases traditionnelles en sorte de nébuleuses dans les passages consacrés à l’aliéné Reinfeld et les changements de trames de fond (avec parfois des incrustations de photos). Chaque page est à couper le souffle dans ses contrastes, ses cadrages, ses effets de mouvements et la prolifération de détails. Enfin on notera des clins d’œil à l’iconographie romantique : les eaux fortes d’Hugo, les palais de Gustave Moreau, le « paysage montagneux : ruine dans une gorge » de Lessing ou « Le rivage avec la lune cachée dans les nuages » de Friedrich.

    Pour profiter pleinement de cette œuvre magnifique je vous conseille d’ailleurs vivement d’acquérir l’édition de luxe (à prix très raisonnable). Elle est somptueuse et reprend le format des planches originales.

    bd.otaku Le 28/10/2019 à 09:47:24
    Conan le Cimmérien - Tome 7 - Les Clous rouges

    Conan est à la poursuite de Valeria une flibustière de la Fraternité rouge pour le compte de Zarallo et des francs compagnons. Mais quand il retrouve la belle bretteuse il ne reste pas insensible à son charme et décide de ne pas remplir son contrat. Ensemble ils doivent faire face à un terrible dragon et se réfugient dans une cité en apparence abandonnée pour échapper aux congénères du monstre. Mais la cité est habitée : entre ses murs deux clans se livrent une guerre fratricide et Conan et Valeria vont se retrouver au cœur de leurs intrigues…

    Cet opus, terminé il y a déjà plus de deux ans par ses auteurs, était très attendu de la part des aficionados des nouvelles de « Conan le Cimmérien ». En effet, « Les clous rouges » est considérée comme le chef d’œuvre de Robert E Howard. Cette longue nouvelle, extrêmement sombre, est la dernière nouvelle de l’auteur et paraîtra dans « Weird Tales » quelques jours après son suicide. Elle est marquée par une noirceur inégalée liée au contexte biographique dans lequel elle a été conçue. La santé de la mère d’Howard se dégrade, il doit faire face à de très nombreux frais médicaux, et se sent acculé financièrement. Au même moment, il découvre la trahison de sa petite amie Novalyne Price qui fréquente à son insu l’un de ses meilleurs amis avec qui il avait prévu de longue date un voyage au nouveau Mexique qu’il décidera malgré tout de ne pas annuler…
    « Les clous rouges » portent l’empreinte cette double désillusion amicale et amoureuse mais également de la visite effectuée, lors du voyage néo mexicain, à Lincoln, théâtre de la « guerre sanglante du Comté de Lincoln » : un village dans la vallée, au milieu de montagnes et de grandes étendues désertiques, coupé du reste du monde dans lesquelles s’amplifièrent jusqu’à la tragédie, cinquante ans auparavant, des querelles de voisinage sans importance … Sous les oripeaux orientalo-aztèques du palais de Xuchotl on peut voir la résurgence de l’impression indélébile reçue par l’écrivain devant « ce village momifié » : « je n’ai jamais ressenti en aucun autre endroit les sensations bien particulières que Lincoln a provoquées en moi, au premier rang desquelles une sensation d’horreur ».

    A la lecture de la description de la cité, totalement murée et artificielle, sans lumière du jour, sans rapport avec la nature, le lecteur ne manque pas d’éprouver un sentiment de claustrophobie. La vision de la société qui y évolue est d’une noirceur inégalée jusqu’alors : Howard y dresse le portrait d’une civilisation décadente où règnent trahison et folie et l’obsession du sexe. Il qualifiera lui-même cette histoire de Conan de « la plus sombre, la plus sanglante et la plus impitoyable de la série à ce jour ».

    Or, dans l’album on ne retrouve pas ce rythme lent, angoissant. C’est un Conan à la sauce Tao Bang qui nous est présenté : 20 ans après l’équipe se reforme peu ou prou. On a de nouveau une belle pirate et de très beaux dessins. La technique en couleurs directes employée par Cassegrain fait merveille, les paysages de jungle et le dragon dinosaure sont superbes (le dessinateur avoue lui-même adorer tout ce qui est « organique »). Vatine est un storyboardeur renommé et un concepteur de décors dans l’animation et cela se voit également dans la présentation de la cité perdue ! Les dialogues d’Hautière sont savoureux dans la première partie : Conan a un sens de l’autodérision et de l’humour détonant : il apostrophe ainsi le dragon : « Viens un peu par ici gros lard » avant d’ajouter « j’ai toujours eu envie de m’offrir un sac en peau de lézard ». Nos auteurs ont le sens du découpage et du cadrage particulièrement dans les scènes d’action virevoltantes à souhait (Cassegrain a lui aussi commencé sa carrière dans l’animation et il a vraiment le sens du mouvement !) qui deviennent drôles à force d’être hyperboliques et de jouer sur les codes ! On a parfois l’impression de voir en images des passages d’ « Yvain le chevalier au lion » ! Comme dans « Yvain contre le géant Harpin » : ça tranche des biftecks dans les cuisses des adversaires. Le sang coule à flot mais de façon très série B au second degré (voir par exemple le plan moyen en contre plongée dans lequel Conan tranche un adversaire littéralement en deux)…

    C’est léger, plaisant, mais on y perd le côté tragique et mythologique du texte originel (toute la tragédie de la cité perdue commence par le vol d’une femme comme dans la guerre de Troie). C’est peut- être dû au format : depuis le début de la série, les albums sont calibrés à 56 pages quoi qu’il advienne. « Les clous rouges » ont ainsi la même pagination que « la fille du géant du gel » qui est à l’origine une nouvelle de 7pages seulement. C’est beaucoup trop condensé, le rythme n’a pas le temps de s’installer, la tragédie des Tlazitlas est résumée à la hussarde et on s’y perd ! Les personnages n’ont plus ni profondeur ni ambiguïté et plus grave subissent une véritable édulcoration.

    La couverture en est un bon exemple : elle constitue en effet, dans sa composition, sa palette chromatique et l’attitude du héros un vrai hommage à l’une des illustrations les plus célèbres de Conan par Frazetta. Or, quelle n’a pas été ma surprise de découvrir que l’illustration originale de couverture (exposée cet été chez Maghen) avait été censurée ! Les créatures alanguies au pied de Conan ont été dotées de petites culottes ! Howard déclarait au moment de sa rédaction « je pense que je vais mettre dans ce récit plus de sexe et de sang que dans n’importe quel récit de ma carrière ». Or, dans l’adaptation, on a le sang, mais pas le sexe ! Contrairement au « Chimères de fer dans la clarté lunaire » de Virginie Augustin qui dépeignait fort bien la tension érotique régnant entre Olivia et Conan, on n’a ici qu’une grosse allusion grivoise émanant de Conan au début de l’album mais pas d’approfondissement des liens entre les héros ni mention de l’attirance qu’éprouve Valeria pour ce dernier. On n’y retrouve pas non plus son côté sadique (quand elle torturait dans longuement et inutilement une servante dans la nouvelle) et encore moins ses relations saphiques avec Tascela (c’était l’intention du romancier qui écrivait: « j’aimerais savoir ce que vous pensez de ma façon de traiter le thème du lesbianisme » [dans les « clous rouges »] ) ! L’ensemble de l’album est étonnamment sage voire pudibond parce qu’il y a toujours un volute de fumée bien placé, ou un bijou qui font office de feuille de vigne ! Devant cette forme moderne de puritanisme, on pourra alors se demander à quel public est véritablement destinée la série… Ce flou dans le lectorat visé, ainsi que l’impossibilité de dépasser les 56 p ont desservi ce 7eme opus. Il reste très divertissant mais n’est pas le chef d’œuvre qu’on attendait. C’est dommage !

    bd.otaku Le 28/10/2019 à 09:43:44
    Conan le Cimmérien - Tome 6 - Chimères de fer dans la clarté lunaire

    Dans les marécages d’Hyrkanie, Olivia tente d’échapper au cruel Shah Amurath qui la traque. C’est une princesse du royaume d’Ophir qui lui a été vendue comme esclave par son propre père parce qu’elle avait osé refuser un mariage arrangé. Elle s’est enfuie du palais du dictateur où elle a subi de nombreux sévices. Au moment où elle s’apprête à être reprise, Conan surgit. C’est le seul rescapé des Kozakis massacrés par ce même Shah Amurath. Le Cimmérien tue ce dernier et venge ainsi son peuple tout en sauvant Olivia. Elle décide de le suivre, malgré la crainte qu’il lui inspire, et ils naviguent sur la mer de Vilayet. Ils accostent sur une île accueillante au premier abord … au premier abord seulement …

    Dans la postface réservée à la première édition, Patrice Louinet (le spécialiste mondial de Robert E Howard) nous apprend que cette nouvelle a été écrite dans un but alimentaire parce les revues telles Weird Tales où paraissaient les œuvres d’Howard ont été sévèrement touchées par la crise de 1929 et que, pour avoir une chance d’attirer le chaland, on avait intérêt à mettre en scène des personnages féminins aussi peu vêtus que le permettait la censure et magnifiquement illustrés en couverture des magazines par la nouvelle recrue du magazine pulp : Margaret Brundage.

    Howard reprend donc « une recette » éprouvée : celle de la jeune donzelle en détresse sauvée par l’« Homme » (avec un H majuscule) ! Il ajoute, pour faire bonne mesure, trois dangers qui guettent le couple de héros : des pirates, des créatures surnaturelles et enfin un singe géant… On pourrait justement s’interroger sur la qualité de cette accumulation - très loin de faire l’unanimité chez les fans du nouvelliste - et se demander alors ce qui a bien pu motiver le choix de ce texte par Virginie Augustin pour son adaptation…

    La réponse est assez simple en fait : Chimères de fer dans la clarté lunaire est un « concentré » de Conan. Or, l’autrice s’est elle-même portée candidate pour participer à la série « Conan le Cimmérien » chez Glénat. Elle voulait réaliser « un rêve de petite fille » parce qu’elle aimait l’héroic fantasy et avait été nourrie aux dessins animés « Conan » et aux illustrations du Cimmérien réalisées en leurs temps par Barry Windsor Smith, Buscema ou encore Frazetta. Dans ce sixième volume, elle œuvre pour la première fois (de la série et de son œuvre à elle !) seule aux commandes au scénario, au dessin et à la couleur. Et elle s’en tire haut la main !

    Elle reprend les codes graphiques de ses prestigieux aînés en accentuant presque les stéréotypes : Conan a un physique parfois néanderthalien, une musculature hyperbolique et s’exprime souvent par simples onomatopées (« crom » !) ; la tenue d’Olivia, extrêmement vaporeuse et échancrée, ainsi que sa plastique savamment détaillée sous tous les angles… ne laisse ni l’homme, ni la bête, ni le lecteur indifférents !

    Si elle sacrifie à ces codes graphiques, Virginie Augustin, rend pourtant ses héros plus complexes : Conan se comporte de façon beaucoup plus civilisée que le « raffiné » et déviant Shah Amurath ou que le père de la princesse qui a vendu sa fille : le plus barbare n’est donc pas celui qu’on pense … Comme dans « Alim le Tanneur » on a ainsi une mise en question de la notion de barbarie et de civilisation. La scène orgiaque au palais d’Amurath dans les tons rouges orangés fait écho au massacre des Kozakis dans ses tonalités. Ce choix de couleurs qui s’oppose aux verts de la jungle et aux noirs des passages fantastiques permet de dresser un parallèle : les femmes sont victimes au même titre que les combattants.

    De même, l’autrice des féministes « Monsieur désire » et « 40 éléphants » ne se contente pas de faire de son héroïne une simple potiche. Olivia évolue puisque de secourue, au début du récit, elle devient celle qui sauve et qui choisit d’accompagner Conan dans ses aventures au dénouement. On pourra objecter que c’était déjà dans la nouvelle mais les relations entre les personnages semblent avoir été bien dépoussiérées ! En effet, le personnage le plus dénudé dans l’album est finalement …Conan lui-même ! Il est observé, dans un renversement de perspective, au bain par l’héroïne qui s’attarde « en caméra subjective » sur le fessier du Cimmérien ! Et c’est d’ailleurs par le jeu des regards dans des pages muettes, par les contre champs et par les changements de points de vue que l’autrice met à jour de façon très subtile la tension érotique régnant entre les deux protagonistes et une certaine égalité…

    Enfin, Virginie Augustin est aussi une grande amatrice de Lovecraft avec qui Howard entretint une correspondance assidue. Elle réussit dans son album à transmettre, dans la partie fantastique, le même sentiment de malaise, d’angoisse et même de peur qu’on trouve chez l’auteur de « l’Appel de Cthulhu » grâce à un découpage innovant et rythmé avec des cases qui se chevauchent, se superposent, et des incrustations au sein de superbes pleines pages. Quand elle évoque les créatures maléfiques et le flashback de l’éphèbe divin, l’atmosphère onirique et délétère est rendue par une magnifique utilisation de la bichromie et des lumières ainsi que par des noirs qui envahissent la page.

    On peut ainsi dire que l’adaptation de « Chimères de fer sous la clarté lunaire » n’est pas une simple œuvre de commande mais bien un hommage aux illustrateurs de l’enfance de Virginie Augustin et une revisitation du mythe qui fait d’une nouvelle mineure une œuvre plus complexe et personnelle. On regrettera simplement peut être un dénouement un peu précipité …

    bd.otaku Le 19/09/2019 à 19:03:16

    Cet album paru en 2014 est une œuvre surprenante ... On pourrait le croire destiné aux enfants mais attention Ce n’est pas un livre à mettre dans toutes les mains ! L’auteur avertit d’ailleurs son public lors des dédicaces ! Il s’agit d’un texte mêlant lettres authentiques (celles de Marie-Thérèse d’Autriche à sa fille) et écrits fictifs (les fameux carnets de Marie-Antoinette) emprisonné dans un magnifique objet livre aux splendides dorures et à la reliure en soie bleue moirée.
    D’emblée, on est projeté dans un voyage au XVIIIe siècle d’autant que les magnifiques dessins de Benjamin Lacombe reprennent des références de l’époque. On a l’impression de voir des planches de botanistes à la sanguine quand … il parle des « mouches » et de leur signification ; il cite aussi deux célèbres tableaux de la portraitiste officielle de la reine : Mme Vigée-Lebrun (« Marie Antoinette en chemise » et « Marie Antoinette à la rose ») dans ses pages et effectue également de petits clins d’œil « aux livres qu’on ne tient que d’une main » avec une double page qui imite une cotonnade ou une toile de Jouy dont étaient friandes les élégantes de l’époque … en y plaçant des motifs licencieux (les ébats de Marie Antoinette avec le comte Fersen) et en jouant ainsi malicieusement avec l’homonymie ! Enfin, il reprend les données historiques de la biographie de la Reine (l’ensemble est supervisé par une historienne, Cécile Berly) en les mêlant à son univers onirique si personnel : on connaît ainsi le goût immodéré de la souveraine pour les perruques et les coiffures haut perchées et le dessinateur s’en donne à cœur joie en inventant des parures plus extravagantes les unes que les autres mais également très symboliques : on y trouve des têtes de mort qui – comme des vanités modernes - laissent présager l’avenir funeste de la jeune reine insouciante ou encore des serrures sans clé qui font allusion à la passion de Louis XVI pour la serrurerie mais également à leur mariage resté blanc pendant 7 ans … Ce livre est un véritable régal : on peut le dévorer d’une traite puis y revenir « picorer » et chercher tous les détails qui nous avaient échappé !

    bd.otaku Le 23/07/2019 à 23:13:28

    Automne 1940, un groupe d’hommes dans un wagon plombé cherche à deviner son lieu de destination : les mines de sel ? Non ! Brusquement le train s’arrête, on leur intime de descendre et l’horreur commence : on lâche les chiens sur eux, on leur ordonne de courir et on en abat une dizaine sans sommation sous les rires des SS. On les fait entrer dans un camp dont le portail arbore l’inscription « le travail rend libre » et on leur annonce que les portions alimentaires sont calculées de façon à ce qu’ils ne survivent pas plus de six semaines… Ces hommes sont des polonais raflés quelques jours plus tôt à Varsovie. Parmi eux, Tomasz Serafinski, alias Witold Pilecki capitaine de cavalerie membre de l’armée secrète, s’est fait prendre volontairement car il a une mission : « infiltrer le camp d’Auschwitz pour y constituer un réseau de résistance ». Il y passera 947 jours… Comment va-t-il réussir à survivre dans cet Enfer ? Parviendra-t-il à accomplir sa mission ?
    Gaétan Nocq est un passeur de mémoire : depuis son entrée en bande dessinée, il a pris l’habitude de raconter les grands événements du XXe siècle à travers des témoignages : qu’il s’agisse de la vie d’appelé en Algérie d’Alexandre Tikhomiroff dans « Soleil brûlant en Algérie » ou de celle du père de ce dernier, officier dans l’armée blanche russe, dans « Capitaine Tikhomiroff ». A l’instigation de son amie, l’historienne Isabelle Davion, il s’attaque aujourd’hui au destin extraordinaire mais méconnu de Witold Pilecki en s’appuyant sur le document rédigé par ce dernier en 1945 et traduit et publié en France en 2014 aux éditions Champ Vallon sous le titre « Le rapport Pilecki ». Nocq raconte ainsi de nouveau une histoire où l’humain et l’inhumain cohabitent, en la mettant à la portée de tous grâce à la bande dessinée mais sans souci didactique ni intentions moralisantes.
    Pour ce faire, il va d’abord choisir de mettre l’accent sur l’une des dimensions du « rapport Pilecki ». En baptisant son adaptation « Le rapport W », il instaure un certain mystère. Il va continuer de piquer la curiosité du lecteur en choisissant comme sous-titre « Infiltré à Auschwitz », il met, en effet, en avant la dimension romanesque de ce rapport - qui se voulait avant tout factuel - pour en faire un roman d’espionnage. Le lecteur assiste ainsi à la mise en place progressive du réseau : comment il se constitue progressivement par cellules de cinq membres autonomes les unes des autres, comment il fonctionne par langage codé, comment il crée de l’entraide, comment il fait sortir les renseignements du camp, comment il envisage un soulèvement ou encore comment il se débarrasse des mouchards dans deux séquences de contre-espionnage frappantes (la boîte aux lettres et l’hôpital).
    Ceci instaure une dynamique narrative et maintient le lecteur en haleine, mais Nocq ne renie pas pour autant la dimension testimoniale du récit source. Et, après s’être extrêmement documenté comme le montrent à la fois la bibliographie en fin d’ouvrage et les aquarelles de la postface dessinées lors de deux voyages de repérages (l’auteur a longtemps été carnettiste), il livre le récit du quotidien de la survie à Auschwitz I. Il évoque sans pathos (la plupart des violences sont en hors champ) les tortures arbitraires pratiquées à l’aide de tabourets par exemple ainsi que la cruauté des geôliers qui, à Noël, décorent le camp avec de beaux sapins illuminés mais font pratiquer à leurs prisonniers une gymnastique de la mort dans le froid. Il souligne la cruauté d’un tel monde ou des hommes meurent chaque jour sous les coups tandis que d’autres se préoccupent de se faire refaire une cuisine ou aménager un petit jardinet…. C’est grâce à cet oxymore entre les conditions âpres et violentes de survie des prisonniers et la peinture en bleu de Delft d’un intérieur cossu avec napperons et bibelots que l’on ressent pleinement l’enfer du camp. On peut aussi comprendre l‘importance vitale, au sens propre, que revêtent dans de telles conditions des choses qu’on juge banales : un couvre-chef, une paire de chaussettes ou quelques pommes de terre… Enfin le quotidien itératif, abrutissant et sombre qui nous est dépeint met d’autant en relief les étincelles d’humanité : les kapos qui fournissent un travail à l’abri ou du rab de nourriture malgré le danger, les discussions avec l’artiste Slawek qui permettent au narrateur de se nourrir intellectuellement ainsi que les échappées -de toute beauté - dans le rêve ou le souvenir d’enfance qui donnent de l’épaisseur au personnage et provoquent l’empathie du lecteur.
    Gaétan Nocq découpe le texte original selon une écriture véritablement musicale : on a une multiplication de rythmes : des pauses, des accélérations, des silences… Il enchaine récitatifs, dialogues et planches muettes. Il propose un découpage varié : avec des pleines pages ou des doubles pages ou au contraire une multiplication de cases. On sent ainsi tantôt l’urgence et le danger tantôt le poids du quotidien et le temps qui s’écoule très, trop lentement (les parties évoquent une sorte de compte à rebours jusqu’à son évasion mais de façon très vague « 95 jours jusqu’à Noël, » « 272 jours jusqu’à l’été », « 580 jours jusqu’au lundi de Pâques 1943 » contrairement au rapport original découpé lui année par année…) dans une sorte d’irréalité.
    Ce sentiment d’inquiétante étrangeté est également magistralement retranscrit dans le choix des couleurs. Il n’y a quasiment jamais de réalisme chromatique (hormis dans la séquence inaugurale) dans ces pages quasi monochromes qui déploient des dégradés de rouges (un magenta et un ocre rouge) ou de bleu (bleu de Prusse) et des variations de gris et de mauves par superposition. Ces couleurs primaires, a priori surprenantes pour décrire un univers concentrationnaire, permettent de retranscrire les sentiments et les émotions du protagoniste et de créer différentes atmosphères : le bleu pur associé au blanc des souvenirs d’enfance, de l’intérieur de l’officier SS et de la voute étoilée apaise et s’oppose aux gris du camp et au rouge de la violence et des cauchemars. Les paysages de l’extérieur du camp décrits avec des lignes courbes et horizontales rappellent les toiles du peintre romantique Caspar Friedrich tandis que les bâtiments à moitié plongés dans l’obscurité et éclairés par de petites lumières acquièrent un halo de mystère et évoquent Edward Hopper alors que le travail sur les ombres rappelle le cinéma expressionniste allemand.
    On a donc bien ici un texte riche et polysémique à l’instar des pages de garde de l’album avec ses cases bleues et blanches qui présentent des objets du quotidien : jouets en bois, boîte aux lettres, flacon, colis, briques... Elles peuvent en effet être interprétées comme un clin d’œil aux célèbres cadres d’Hergé dans les pages de garde des « Tintin » (jeu sur l’intertextualité) ou comme symbolisant un échiquier (roman d’espionnage) ou enfin comme étant un témoignage métonymique du vécu des camps pour lequel chaque objet acquiert une signification supplémentaire après la lecture. Bref, un livre indispensable qui, comme le « Maus » d’Art Spiegelman, fera date et mérite de figurer dans toutes les bibliothèques et CDI de France et de Navarre !

    bd.otaku Le 18/07/2019 à 15:35:05

    Le petit Jean est en sortie scolaire avec sa classe au musée du Louvre. Alors que ses pairs fatigués se plaignent d’avoir mal aux pieds, s’impatientent et se disputent, il admire la « Dentelière » de Vermeer et, absorbé dans sa contemplation, il ne voit pas que son groupe a quitté la salle. Perdu, il panique mais une des gardiennes du Louvre vient à sa rescousse et lui enjoint de l’attendre dans une salle pendant qu’elle part à la recherche de sa classe. Assis sur une banquette, il fait face à un pentaptyque d’Anthonie Palamedes représentant les « Cinq sens ». Il les trouve aussi perdus dans la masse des tableaux présentés qu’il l’est lui-même dans cet immense musée. Les personnages de ces miniatures n’en reviennent pas : eux qui sont d’ordinaire dans l’ombre des chefs d’œuvre, ils ont réussi à attirer l’attention d’un visiteur ! Et ils ne sont pas au bout de leurs surprises car vingt ans plus tard, ils vont être exposés comme ils ne l’auraient jamais imaginé !
    Les éditions du Louvre continuent leur partenariat avec des auteurs et des maisons d’édition de bande dessinée : après De Crécy, Yslaire, Taniguchi, Libergé, Bilal, Durieux (entre autres) et tout récemment Lax chez Futuropolis, c’est au tour de Jean Dytar de signer un album. Mais il choisit de le faire chez son éditeur habituel, Delcourt, dans la branche plus orientée jeunesse, a priori moins ardue, de cette collection.
    Il reprend donc le principe narratif que l’on trouve dans l’album illustré de Milan Trenc et ses adaptations cinématographiques Une nuit au musée : la nuit, quand le musée est désert les tableaux s’animent et les personnages sortent du cadre. Ils vivent, éprouvent de émotions, font la fête et se courtisent, se jalousent aussi parfois et fomentent des révoltes. Ainsi les petits tableaux délaissés projettent de se venger des chefs d’œuvres célèbres qui les méprisent en leur refusant l’accès à leurs fêtes VIP.
    Dytar, comme à son habitude, remet également en question son approche graphique et l’adapte au public visé en employant un style beaucoup plus lisible, très ligne claire mâtinée de manga, avec des visages ronds, très expressifs et de grands yeux pour les personnages de tableaux comme pour les visiteurs du Louvre. Par souci de clarté enfin ( et de vulgarisation), il reproduit dans les pages de garde de l’album les chefs d’œuvre de la peinture qu’il cite : certaines déjà très connues du jeune public comme « la Joconde » de Vinci, « La liberté guidant le peuple » de Delacroix , « Le printemps » d’Arcimboldo ou encore les toiles de Vermeer ; d’autres beaucoup moins comme les toiles monumentales de David et de Véronèse, les « autoportraits » de Rembrandt, le « saint Sébastien » de Mantegna ou encore « la vue d’intérieur » de Von Hoogstraten. Il choisit, en outre, de présenter ces reproductions « à l’échelle » puisque d’après les canons classiques une peinture historique n’avait pas les mêmes dimensions qu’une nature morte ou une peinture intimiste. Cette approche extrêmement pédagogique (on voit qu’il a été professeur !) permet une véritable implication du jeune lecteur : à chaque fois qu’il voit un personnage de tableau dans la bande dessinée, il peut ainsi rechercher l’œuvre dont il est issu et s’en imprégner. Grâce à ces pages de référence, l’enfant parvient ainsi également à comprendre les différences de « taille » entre les différents personnages de l’album mais également à appréhender la notion de détournement : on voit en effet, par exemple, les Horaces de la toile de David dans la position originelle du tableau mais en train de trinquer lors d’une sauterie organisée au département de l’école du Nord !
    Cette dernière dimension parodique élargit d’ailleurs singulièrement le public visé. Les adultes s’amuseront, eux, à goûter la transposition des cadrages et des postures des œuvres sources : Mona Lisa est ainsi présentée comme étant cul de jatte, Saint Jean Baptiste a une tendinite à force d’avoir le bras levé, Saint Sébastien est un fakir performeur etc …
    Mais ce qui nous interpelle plus que tout et intègre pleinement cet album dans l’œuvre de Jean Dytar c’est son questionnement autour des images. Dans « le sourire des marionnettes » comme dans « la vision de Bacchus » ou dans « Florida », l’auteur réfléchissait sur les effets psychologiques et politiques produits par les images. En cette époque où tout est instagramable et où la popularité remplace souvent le talent, Il pose ici des questions sur l’essence de l’œuvre d’art et sur le grégarisme et le manque d’audace. On emprunte, en effet, souvent un chemin balisé en voulant voir les œuvres célèbres et en n’accordant pas un seul regard aux autres ; on suit bien trop souvent aveuglément les prescriptions de la mode et des youtubeurs. Et l’auteur médite enfin sur « l’invisibilisation » paradoxale de certains en cette période de surexposition qui peut engendrer frustrations et révolte, ce qui provoque des échos singuliers avec l’actualité … Ces réflexions multiples sont mises en scène grâce à une magnifique et vertigineuse mise en abyme de son album (et un grand clin d’œil à la « bd des parents » de Marc Antoine Mathieu, « Julius Corentin Acquefacques ») qui débouche aussi paradoxalement sur une glorification d’un 9eme art souvent méprisé !
    On a donc un album polysémique bien moins anecdotique qu’il n’y paraît, tout public, intelligent, incisif et jubilatoire ! A consommer sans modération avant ou après une visite au Louvre !

    bd.otaku Le 15/07/2019 à 01:10:53
    Après l'Enfer - Tome 1 - Le jardin d'Alice

    1861-1865 : durant quatre longues années, « l’Union » et la « Confédération » se sont affrontés dans un conflit qui reste le plus meurtrier des Etats-Unis. La Caroline du sud a été le premier état à faire sécession. A l’issue de la guerre, la jeune Dorothy a tout perdu : son père est mort au combat, sa plantation a été dévastée et pillée et sa mère a été violée et assassinée par douze soudards après avoir réussi à la cacher. Dorothy veut se venger. Elle lance son chien sur la piste des « douze » et rencontre lors de sa quête la petite Alice qui a également croisé leur chemin et vécu l’indicible….
    Ce premier tome d’un futur diptyque est très original d’abord parce qu’il aborde l’après-guerre de Sécession du point de vue des victimes : une jeune femme Dorothy et une petite fille Alice qui se trouvent mêlées à un conflit dont les tenants et les aboutissants leur échappent. Et cet angle de vue est présenté à travers la pratique de l’intertextualité : Damien Marie annonce dès la page de garde ses « sources/références/hommages » : « The Wonderful Wizard of Oz » de Frank Baum et « Alice’s Adventures in Wonderland » de Lewis Carroll. Pour lui, ces deux œuvres ont comme point commun le basculement d’un enfant dans un autre monde sans aucun repère. Et il se sert de ces deux grands classiques de la littérature enfantine anglo-saxonne, pour donner à comprendre le traumatisme vécu par les deux protagonistes : la guerre a eu l’effet d’une tornade pour Dorothy en balayant tout son univers ; la petite Alice pour échapper à ses cauchemars s’est, quant à elle, réfugiée « de l’autre côté du miroir ». Elle a suivi un lapin blanc imaginaire auquel elle s’adresse et elle parle également au fantôme de sa mère morte sous les coups et les violences des Nordistes. L’horreur de la guerre et de ses exactions est ainsi rendue encore plus grande par contraste. On a les références familières à la chenille, au chapelier et à la reine du conte de Carroll ainsi qu’à la route en briques jaunes du Magicien d’Oz par exemple, mais on est loin des figures drôles ou merveilleuses du texte source : ce sont des surnoms donnés à de véritables bourreaux qui tuent et violent et les « briques jaunes » sont les lingots volés du trésor de guerre sudiste. Et dans le texte comme dans le dessin de l’album, rien n’est édulcoré ou embelli, bien au contraire. Aucun manichéisme ne règne : on n’a pas d’un côté les gentils nordistes humanistes et de l’autre les méchants sudistes racistes. Les nordistes sont présentés comme des pilleurs malgré leurs idéaux et l’apitoiement qu’on pourrait éprouver pour les confédérés est mis à mal par l’évocation des premières exactions du Ku Klux Klan. Dans « Après l’enfer », malgré le sous-titre « le jardin d’Alice », rien n’est bucolique : tout est cru, dérangeant voire insoutenable parfois…
    Ces deux femmes meurtries vont croiser la route de trois soldats sudistes démobilisés, des « rebs » devenus parias qui pourraient représenter les trois compagnons de Dorothy dans le conte de Baum : Hunk l’épouvantail, Hickory, l’homme de fer et Zeke le lion peureux qui viennent d’apprendre fortuitement que les « douze » ont mis la main sur le trésor de guerre des Sudistes. Tous trois, « gueules cassées », n’ont plus foi en eux ni en l’homme et souffrent également de stress post-traumatique. Comme dans le conte originel, il va leur falloir suivre un véritable parcours initiatique pour se reconstruire et se retrouver après cette guerre fratricide absurde et meurtrière. Ils trouvent une raison de vivre en accompagnant Dorothy et Alice dans leur recherche des Douze et en se lançant ainsi à la poursuite du trésor volé.
    A ce scénario surprenant, qui détourne les archétypes, correspond le traitement graphique tout aussi bluffant de Fabrice Meddour. Il propose de magnifiques planches aquarellées, rehaussées à l’encre ou au pastel sec, souvent monochromatiques. Et il choisit d’associer les couleurs froides (marrons foncés, gris bleutés, verts) à la guerre dans une palette qui peut parfois rappeler celle de Maël dans sa tétralogie des tranchées, Notre mère la guerre, tandis qu’il utilise des tons chauds pour les pages consacrées à ses héroïnes qui évoquent le feu et le sang. L’aspect monochromatique transmet au lecteur le sentiment de « dé-réalité » qu’éprouvent les héros face à l’horreur des tranchées ou des pillages et permet également de faciliter le passage d’une époque à une autre. Seul petit bémol : on regrettera le traitement informatique des onomatopées qui tranche bien trop avec le côté travaillé des vignettes. On appréciera, en revanche, le traitement des personnages qui apparaissent souvent protéiformes. Meddour change l’aspect physique de ses héros au gré de leur évolution psychologique retrouvant ainsi de façon subtile une dimension du conte : la métamorphose. Dorothy apparaît très souvent comme une belle jeune femme mais est présentée aussi sous les traits d’une enfant quand son environnement l’accable ; Hunk, défiguré, devient presque beau quand il recouvre son humanité au contact des deux héroïnes.
    A la fin de ce premier tome, le décor est bien campé, les personnages superbement caractérisés et les fils de l’intrigue noués. Vivement le deuxième !

    bd.otaku Le 15/06/2019 à 16:41:00
    Bootblack - Tome 1 - Tome 1

    En 1945, sur le front en Allemagne, un jeune G.I erre au milieu des corps de ses camarades et se souvient de son enfance new-yorkaise. Fils d’immigrés allemands, le jeune Altenberg s’est brusquement retrouvé orphelin à dix ans, en 1929, quand sa famille a péri dans l’incendie des baraquements du Lower East Side qui leur servaient de logements.
    Pour survivre, il devient« bootblack », cireur de chaussures, dans un pays en pleine dépression. Il grandit en compagnie de Shiny, un autre enfant des rues en admirant sa belle voisine Maggie la fille du fruitier d’à côté qui l’ignore car ils ne sont pas du même monde. Quand, en 1935, les deux garçons font la connaissance d’un jeune pickpocket, Joseph « Diddle » Bazilsky, Al qui se fait désormais appeler Al Chrysler, décide de s’associer avec lui pour sortir du bourbier et conquérir sa belle…

    Après son superbe diptyque "Giant" qui racontait la vie des ouvriers immigrés « célibataires économiques » qui bâtissaient les gratte-ciels new-yorkais dans les années 1930, Mikaël poursuit cette geste avec une seconde histoire en deux volumes. Il ne s’agit pas vraiment d’une suite mais on y trouve des rappels de l’histoire précédente : ainsi, Al et son camarade Shiny apparaissaient en figurants dans le tome 2 de "Giant" et indiquaient au mafieux Frankie et à son homme de main Vito où se trouvaient leurs protégées et l’on retrouve également le duo de malfrats dans ce nouvel ouvrage ; de même l’un des migrants de "Giant" racontait l’histoire du petit garçon devenu muet après avoir assisté à la mort de sa mère renversée par un tramway et ce petit garçon, William alias Buster, occupe une place clé dans ce 1er tome de "Bootblack" puisqu’il fait partie de la bande des « loups de l’East river » que dirige Al.
    Mais, là où "Giant" s’appuyait sur une photo célèbre « Lunch at top of a skyscraper », allant jusqu’à en retracer la genèse imaginaire avec le personnage de la photographe, "Bootblack" s’ancre davantage dans notre imaginaire collectif et notre représentation des années 30 et de la grande pomme façonnée par des références plus cinématographiques. On retrouve ici, en effet des clins d’œil à "Des hommes sans loi" de John Hillcoat mais surtout à l’épopée de Sergio Leone "Il était une fois en Amérique" : le voisin des parents d’Alterberg s’appelle Bercovicz comme le personnage de Max dans le film, les adolescents épient les danseuses du club d’à côté par une fente dans la cloison comme David (De Niro) espionnait Deborah et surtout l’album raconte également la naissance d’une amitié et d’une rivalité amoureuse en se situant au même endroit, le quartier de Fulton Market près de L’East river.
    Mikael utilise enfin, comme le cinéaste, une narration éclatée qui mélange les époques (1945, 1929, 1935) et donne une véritable originalité et son album. En effet, il met ainsi en place une redoutable mécanique narrative. Un peu à la manière du chœur antique au début de "La Machine infernale" de Cocteau, le protagoniste dans le cadre désolé de la guerre, nous avertit dans son récitatif que tout finira mal. Dès lors la tragédie n’a plus qu’à se dérouler sous nos yeux. Ainsi, chaque fois que dans l’adolescence du héros, l’espoir naît et l’optimisme prend le dessus (dans une palette de jaunes mordorés ou de vieux rose dans les pages consacrées à Maggie), on observe un retour au vert de gris et aux fonds blancs de la guerre en 1945. Ces couleurs vertes « contaminent » d’ailleurs les pages-paysages de New-York et en font une vaste prison et un champ de bataille par avance. Dans Giant, on « côtoyait les nuages » et il y avait de nombreuses scènes en intérieur. Ici tout ou presque se passe dehors ; nombre de plans sont à hauteur d’homme ou plutôt à ras de trottoir.
    La magnifique couverture en témoigne d’ailleurs puisqu’on y observe un enfant à genoux, véritable esclave moderne, travaillant pour un salaire de misère (indiqué en gros : 10 cents). Il a le regard baissé, des souliers crottés, évolue dans un environnement insalubre (pot d’échappement, papiers gras, humidité) dans une antithèse parfaite avec l’adulte aux chaussures rutilantes et à la grosse voiture occupé à lire son journal. Le côté écrasant de New-York, « la monstrueuse cité » (p.8) se retrouve dans la contre-plongée sur les immeubles et surtout dans le reflet sur la flaque d’eau : il n’y a aucun horizon au propre comme au figuré.
    Alors que "Giant" se déroulait de façon linéaire et adoptait un rythme lent propice à narrer le quotidien répétitif et désabusés des ouvriers ; celui de "Bootblack" est plus trépidant, plus saccadé à l’image de ces jeunes gens qui veulent croquer la vie et croient encore au rêve américain. Il y a davantage de violence avec l’évocation des gangs et des rivalités ethniques et l’on passe de la chronique sociale du premier opus au thriller. Grâce aux flash-backs et aux ellipses, on est, enfin, souvent dans l’implicite. Le lecteur doit être aux aguets, attentif aux moindres détails et élaborer des hypothèses pour résoudre des énigmes pour l’instant sans réponse : qui est ainsi l’homme mystérieux à la Rolls-Royce qui fait surveiller Al par son chauffeur ? La Margaret des dog tags des scènes d’ouverture et de clôture est-elle la Maggie du héros ?
    On retrouve ainsi dans ce deuxième diptyque de ce qui s’annonce comme « la trilogie new-yorkaise » de Mikael la même signature graphique (les noirs profonds, l’encrage brut et brossé, les magnifiques camaïeus de couleurs et les cadrages cinématographiques) mais ce dernier est davantage abouti que Giant dans sa construction narrative et surtout dans le portrait de personnages moins manichéens et plus fouillés : que ce soient Al, Joe ou encore Maggie tous sont porteurs de secrets et de contradictions.
    Une vraie grande réussite !

    bd.otaku Le 22/04/2019 à 17:57:47

    Cet album fait partie de la prestigieuse collection du Louvre coéditée par Futuropolis dans laquelle ont œuvré entre autres De Crécy, Yslaire et Bilal. Paradoxalement, le musée n’y fait son entrée qu’au bout d’une dizaine de pages. Le vrai sujet est ailleurs : il s’agit de narrer l’aventure d’Alou, un jeune chasseur de miel malien. Un jour, ce dernier est pris à parti par des intégristes qui lui reprochent de vénérer des idoles (il a fait la danse du miel pour remercier la nature de lui avoir indiqué un gisement de miel dans un baobab), ils le menacent et pour l’intimider font exploser l’arbre centenaire. Dans les débris de celui-ci, l’adolescent trouve une statuette dogon ancienne, une « maternité rouge ». Il va demander conseil à un vieux sage Hogon qui lui enjoint de l’amener en France, au Louvre, pour qu’elle soit protégée et sauvée. Le jeune garçon va alors entamer le même périple que tant d’autres migrants, assister à des scènes effroyables (intimidations, viol collectif, meurtres, noyades …) pour trouver au bout du chemin une terre d’asile qui n’en est pas vraiment une…
    Deux thèmes fondamentaux s’entrelacent donc : la sauvegarde du patrimoine historique de l’humanité et le sort des migrants. Lax établit une construction en montage alterné : nous suivons d’une part l’odyssée d’Alou et faisons d’autre part connaissance avec des membres du personnel du Louvre qui travaillent au Pavillon des Sessions (département des arts premiers, sorte de « vitrine » du musée du quai Branly) Claude le conservateur érudit et Claire la jeune scientifique radiologue ce qui permet d’aborder « les coulisses » du musée et de rendre hommage à ses travailleurs de l’ombre. Enfin nous rencontrons des bénévoles qui aident de leur mieux les migrants installés dans leur campement de fortune sous la Cité de la Mode en plein Paris et en plein cagnard. Cette démultiplication des intrigues permet de questionner la notion d’engagement et de priorité. Alou s’interroge sur le sens de sa mission : il ne sauve pas une personne à deux reprises pour protéger sa précieuse statuette tout comme Claire qui se demande si ses connaissances en radiologie ne seraient pas mieux employées à sauver des vies plutôt qu’à analyser des œuvres… Le sage Hogon voit lui-même ses certitudes vaciller : ce en quoi il croyait jadis (contrer la spoliation colonialiste) ne tient plus devant la montée des intégrismes… De multiples interrogations naissent pour le lecteur dans la confrontation des destinées et des idéaux mais si l’auteur soulève les questions, il ne pontifie jamais et refuse de délivrer un message unique dans une perception manichéenne. Il propose une fin ouverte et manie très subtilement l’art de l’ellipse et de la juxtaposition significatives ; il évite le « verbiage » et le sermon dans de splendides planches muettes qui sont pourtant profondément éloquentes.
    Poursuivant la recherche graphique entreprise dans Un certain Cervantès, il utilise des lavis où se déploie tout un camaïeu de gris savamment travaillés et relevés de bleu et de jaune avec des reliefs, du volume ( apport de blanc, technique du masquage à l’aide de gras). La seule couleur franche, le rouge, étant réservée à la « maternité ». Il met à mal le gaufrier traditionnel et alterne entre personnages hors-case ( Alou exultant de joie lors de sa danse du miel ; le caravansérail …) et paysages grandioses de savane, de désert, de tempêtes et de côtes accidentées en pleine page. Véritables peintures, ces planches sont empreintes de romantisme et de mélancolie.
    Un album indispensable tant par son propos que par sa maîtrise artistique qui questionnant le bien-fondé de l’art est la démonstration même que celui-ci peut être utile et engagé tout en n’omettant pas la beauté.

    bd.otaku Le 27/03/2019 à 08:01:08

    La première page condense les représentations stéréotypées que l’on se fait de Rio : la plage d’Ipanema au sable fin encadrée de montagnes, un soleil de plomb, une fille gracieuse en bikini et des cocktails aux agrumes… Mais elle est déceptive : ce cliché est littéralement balayé : la jeune vacancière en maillot prend une photo de ce paysage de carte postale à l’aide de son instax mini et l’accroche sur le panneau d’entrée de son auberge de jeunesse : un tel tableau « pour touristes » ne sera pas celui que dressera pour le lecteur l’auteur franco brésilien Nicolaï Pinheiro.
    Il se focalise sur Lapa, lieu frontière, à la jonction des quartiers Nord et Sud, et ses lieux emblématiques : l’aqueduc, les escaliers Selaron, la salle de concert du Circo Voador... Grâce à Joanna la jeune réceptionniste de l’auberge et à son ami Fabio, deux jeunes issus des quartiers sud, qui deviennent les guides d’un soir d’Erika la jeune allemande ; grâce aussi à Cacique, un jeune homme des quartiers nord qui se joint au trio, nous découvrons un Rio nocturne, plus interlope, plus menaçant, plus authentique et plus drôle parfois. La temporalité resserrée (la majorité de l’album se déroule le temps d’une soirée), et la multiplicité des intrigues créent une tension: on trouve à la fois le côté festif de la capitale dans l’emploi de couleurs chaudes notamment mais on éprouve aussi l’impression d’un danger qui rôde comme le souligne le personnage de Fabio sorte d’alter ego de l’auteur ( qui lui a d’ailleurs donné ses traits ) : « je sais pas, j’avais l’impression qu’il y avait tout le temps un… comme un danger qui rôdait, autour de nous […] t’as pas senti ça ? Comme si à tout instant ça pouvait basculer ». Cette dualité est d’ailleurs magnifiquement rendue sur la couverture où se détache à la fois le trio des jeunes gens insouciants descendant les escaliers en couleurs vives et des silhouettes inquiétantes, dans les tons noirs, démesurées par le cadrage en contre-plongée au premier plan et démultipliées à l‘arrière-plan.
    Au début de son ouvrage précédent, « La drôle de vie de Bibow Bradley », Pinheiro mettait une playlist pour accompagner la lecture de l’ouvrage. Ici, pas besoin de titres de samba, la bande son est extrêmement travaillée : on entend au fil des cases du Pagode et les percussions des concerts en plein air près des escaliers Selaron, mais aussi la musique électro du Circo Voador, les dialogues de télénovelas, les paroles machistes des titres de funk qui cartonnent à la radio, et les sirènes stridentes de la police.
    Tout cela participe à réelle une immersion dans l’atmosphère de la ville en en rendant le côté trépidant mais sert également de lien entre les différentes scènes et saynètes. En effet, le livre est véritablement orchestré : à la manière d’un Arthur Schnitzler dans « La Ronde » (ou d’un Max Ophuls dans le film qui en a été adapté), l’auteur met en scène le quatuor et une douzaine de seconds rôles croisés au fil de leurs pérégrinations.
    Les histoires et les perspectives se font écho, se déploient, se croisent, se précisent l’une et l’autre (on entend ainsi des dialogues téléphoniques « des deux côtés »). Une simple silhouette figurante d’une saynète (la mystérieuse femme au tatouage au serpent par exemple) est mise soudainement en lumière pendant quelques pages grâce à un art consommé du montage parallèle, de la variation, et de la rupture de construction. On découvre, de cette façon, différentes facettes des personnages et de la ville. Certains thèmes graves (la montée de l’extrémisme et la nostalgie de la dictature militaire) sont ainsi abordés mais sans dogmatisme ; même les personnages les plus caricaturaux tels les malfrats d’opérette et le policier militaire sont à la fois grotesques et profondément humains parce qu’ils incarnent la bêtise mais aussi la solitude et sont finalement victimes du déterminisme social. Tous les personnages sont plus complexes qu’ils ne paraissent. On ressent à la fois l’énergie des protagonistes mais aussi leurs failles et leurs hésitations, tout particulièrement dans les gros plans des visages. L’album acquiert ainsi une réelle densité et rend justice à la fois à la complexité de la mégalopole mais également à celle de ses habitants. Une fois, l’album refermé, on a envie de s’y replonger pour tenter d’en repérer toutes les subtilités.

    bd.otaku Le 27/02/2019 à 12:22:33

    Michel Bussi est un auteur de best-sellers et son écriture très scénarisée attire l’intérêt des producteurs : « Maman a tort » et « Un avion sans elle » sont ainsi devenus des séries et d’autres sont en chantier. Pourtant l’un de ses romans, « Nymphéas noirs » était réputé inadaptable comme le rappelle l’auteur lui-même dans l’exergue de l’album…
    Inadaptable par son genre d’abord : à la fois biographie de Monet, histoire de Giverny à différentes époques, portrait de femme(s), histoire d’amour et intrigue policière particulièrement retorse. Inadaptable par sa construction ensuite : narration polyphonique et feuilletage des époques, multiplication d’ « impressions » prodiguées au lecteur et d’autant de fausses pistes…
    Et pourtant, Duval et Cassegrain y parviennent de façon magistrale ! Si l’on pourrait penser de prime abord que le rôle de Duval est secondaire puisqu’après tout l’intrigue et les personnages existaient déjà, il n’en est rien. Son découpage est ESSENTIEL. C’est lui qui fonde la réussite de cette adaptation. Il reprend des passages entiers du roman et choisit à chaque fois avec sûreté LA phrase à garder conférant à l’album la même ambiance de conte de fées noir mais aussi de satire sociale (la description des touristes par exemple ou celle du conservateur imbu de lui-même). Il sait garder le rythme du « page turner » originel en maintenant le compte à rebours des dix journées. Et il manie surtout l’art de l’ellipse et du flou d’arrière-plan qui permet le déploiement de l’intrigue …
    Le dessin de Cassegrain accompagne magnifiquement ce découpage ciselé : La première page de toute beauté avec sa première case qui occupe les deux tiers de l’espace nous plonge littéralement dans la peinture de Monet. On est en immersion complète ! Même chose pour la scène qui se déroule devant la cathédrale de Rouen! Pourtant, même s’il emploie des couleurs douces, « désaturées » et travaille les jeux de lumières et de transparence en utilisant la couleur directe, il ne singe nullement les grands maîtres impressionnistes. Il arrive parfaitement à garder lui aussi des arrières plans flous et la palette chromatique pastel à l’œuvre dans la majorité des toiles de ce courant tout en adoptant un dessin semi réaliste précis pour ses protagonistes. Certaines pages sans dialogue mettant en scène des confrontations entre les protagonistes laissent ainsi complètement percevoir les sentiments qui les animent rien que par les cadrages et leurs expressions. D’autres pages, dans une palette beaucoup plus « noire », sont également somptueuses.
    On saluera aussi le souci d’exactitude historique des auteurs. Ils ont repris graphiquement toute l’érudition présente dans le roman source. On découvre ainsi au détour de quelques cases le Rouen de la fin du XIXe (dans une magnifique concrétion des époques et juxtaposition de la couleur pour le XXeme siècle et du noir et blanc pour le XIXe) ; le tondo de Monet du musée de Vernon, la maison de Monet à Giverny ; l’histoire de Murer et même celle d’ « Aurélien » d’Aragon. Ce n’est jamais pesant mais tout est soigné jusqu’au moindre détail : la couverture du roman que l’héroïne prête à l’inspecteur reproduit ainsi celle de l’édition de poche de l’époque ! Une telle minutie n’a rien de maniaque mais participe au plaisir de la lecture et de la relecture une fois l’œuvre achevée en forçant le lecteur à chercher les indices dissimulés au fil des pages …
    C’est donc une totale réussite et on ne peut qu’attendre avec impatience la sortie du prochain opus : Duval et Cassegrain travaillent actuellement sur l’adaptation de « Ne lâche pas ma main » d’un certain … Michel Bussi !

    bd.otaku Le 24/02/2019 à 21:33:42
    Liaisons Dangereuses - Préliminaires - Tome 2 - De l'amour et de ses remèdes

    Info ou intox ? L’adaptation des Liaisons dangereuses en bd aurait été commandée à Stéphane Bedtbeder par l’agent d’un certain John M(alkovitch). Elle ne s’est jamais faite comme nous l’apprend la dédicace liminaire du tome 1 mais à la place Betbeder et Djief nous offrent un préquel prévu en trois tomes qui retrace la jeunesse des deux protagonistes de l’œuvre de Laclos : le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil.
    Le tome 1 ne m’avait qu’à moitié convaincue. Assez lent, présenté sous forme d’un récit autobiographique extrêmement linéaire avec de longs récitatifs ; doté d’un héros loin d’être charismatique : puisqu’épileptique, benjamin d’une fratrie de sept, il apparaissait faible, souffreteux et écrasé par la prestance paternelle. Si on le voyait évoluer un peu grâce aux enseignements de son initiatrice et mentor, la comtesse de Senanges, il restait bien falot et ses amours avec la charmante Adélaïde plutôt mièvres.
    Pourtant ce tome 1 possédait déjà des qualités : Djief est très à l’aise dans la peinture du XVIII e siècle (il s’était déjà distingué dans le diptyque « St Germain ») et ses décors et personnages féminins sont somptueux. On y trouvait quelques citations picturales également -- du « colin maillard » de Fragonard par exemple -- mais Betbeder plaçait surtout le volume sous l’égide du peintre Charles Lebrun et de son traité de physiognomonie. Il faisait en effet de sa comtesse une adepte de cette théorie qui s’intéresse aux passions et affirme qu’on peut connaître la personnalité en comparant la physionomie humaine à celle des animaux. Il y a avait donc de belles scènes satiriques que n’aurait pas renié le romancier du XVIIIe et Mme de Senanges était bien un personnage complexe et ambigu comme ceux de Laclos (d’ailleurs c’est elle et non Valmont qui avait les honneurs de la couverture). Les scènes de bals masqués ou celles du théâtre d’ombres chinoises -- pleines pages très réussies de la fin de l’album -- reprenaient aussi la thématique chère au romancier du jeu social et du règne des apparences On retrouvait bien également le ton des « Liaisons » dans la joute verbale libertine et vacharde que se livraient cette femme au sommet de sa gloire mais amante blessée éconduite au profit d’une plus jeune et la nouvelle favorite, Mme de Merteuil, qui faisait là une apparition déjà marquante !
    Le tome 2 est beaucoup plus abouti : dès la couverture qui montre « la femme et le pantin » Valmont, on sent une grande maitrise tant dans le dessin que le scénario. Même si on peut toujours regretter un usage un peu fantaisiste de l’imparfait du subjonctif pour faire « époque », ce volume est bien davantage dans l’esprit du roman. En effet il adopte la forme épistolaire de l’œuvre source puisqu’il est constitué de quatre lettres que Mme de Merteuil écrit à son confesseur qui l’a bannie de son confessionnal à cause de ses mœurs dissolues. Ces lettres seront l’occasion pour elle de se raconter et de présenter les hommes qui ont compté pour elle et forgé sa personnalité : son père, son oncle débauché et retors, son mari libertin et conciliant et enfin Sébastien de Valmont dont le portrait n’est qu’ébauché puisque de toute évidence, le troisième tome sera consacré au duel/duo entre les protagonistes. Les personnages masculins ont une certaine épaisseur psychologique et sont bien campés graphiquement. Merteuil est magnifique et pétillante à souhait. On a de nouveau des clins d’œil à des œuvres picturales (« l’oiseau mort » de Greuze au moment de la défloration ; « les hasards heureux de l’escarpolette » de Fragonard en pages de garde, une illustration célèbre des « voyages de Gulliver » de Swift … ) et cinématographiques ( « Ridicule » de Patrice Leconte et « Barry Lindon »). Les références et citations abondent et les pages sont très travaillées et fouillées. On a même le droit à Voltaire, Rousseau et Diderot en guets stars ! Contrairement au tome 1 le rythme est très rapide comme calqué sur l’impétuosité de l’héroïne et souvent le gaufrier est malmené, bousculé au profit de pleine pages, de hors-cases et parfois d’explosions de couleurs et de juxtapositions de styles et de techniques différentes qui confèrent une tonalité expressionniste à l’ensemble ! Les jeux de lumières sont très maîtrisés pour créer les différentes ambiances et les scènes libertines suffisamment suggestives pour éviter le moindre voyeurisme.
    Bref, un tome haletant, surprenant (à chaque relecture son lot de découvertes), touchant aussi par son beau portrait de femme en avance sur son temps. On attend avec impatience la confrontation avec Valmont et la conclusion de ce triptyque .

    bd.otaku Le 29/01/2019 à 09:36:51
    La venin - Tome 1 - Déluge de feu

    Encore un western ? A la mode spaghetti et parodique comme « L’homme qui n’aimait pas les armes à feu » de Lupano et Salomone ? Oui certes, comme on le voit dès les premières pages de l’album avec l’hommage rendu à « Il était une fois dans l’ouest » (arrivée en gare de l’héroïne qui se retrouve seule et découvre que l’homme qu’elle devait épouser est mort). Mais pas seulement ! Là où la couverture aurait pu nous laisser penser qu’on allait avoir les aventures d’une « pétroleuse » à la Louis Malle dans « Viva Maria », déjantée et fantaisiste (et il est vrai qu’Emily a les traits et le décolleté de Claudia Cardinale qui incarna la Jill de Leone et la Maria de Malle), on a aussi du bon vieux western.
    Pas une des figures archétypales ne manque (voir les gueules patibulaires des planches du train ou du saloon!) y compris un cameo de Blueberry himself ! Et l’on retrouve d’autres citations de monuments de la BD aussi variées qu’ « Angel face », Lucky Luke ou les « Tuniques bleus ! L’album convoque également les films de Ford (plus particulièrement « La prisonnière du désert ») ou d’autres plus récents et à message pacifiste tels « Soldat bleu ».
    L’auteur semble très à l’aise dans les grands espaces de cet univers qui a visiblement baigné son enfance et son dessin est magnifique : le découpage est parfois véritablement cinématographique : on a des plans séquences qui se déploient sur des double pages, ou des bandes entières, les plans larges et américains abondent, ainsi que les inserts. Les planches rivalisent d‘originalité dans leur composition alternant tantôt des fonds blancs et des fonds noir, multipliant les cases et dynamitant littéralement le gaufrier ce qui crée un rythme haletant. Les camaïeux de bruns, ocres et jaunes sont, quant à eux, somptueux.
    Laurent Astier reprend aussi les codes de Sergio Leone avec les flash-backs liés à l’enfance – non plus celle d’ « Harmonica » mais bien celle d’Emily -- qui donnent une véritable épaisseur à l’héroïne et créent une respiration pour le lecteur. Lors de ces retours en arrière, on passe à une nouvelle palette chromatique et on change de genre avec la description de relations mère-fille pour le moins complexes et ambiguës qui pourraient être la clé de voûte des 5 tomes prévus pour la série.
    On notera également l’immense travail historique fourni par l’artiste qui ne se contente pas d’être dessinateur et coloriste mais œuvre aussi en tant que scénariste ! Chaque case fourmille de détails et d’anecdotes ; des figures qu’on penserait romanesques (tels la photographe Annette Rose Hume, les deux agents Pinkerton ou le chamane au surnom peu glorieux) ont réellement existé. On nous présente même une société secrète (« chapter 322 ») qui plus connue sous le nom de « skull and bones » est l’un des piliers de la société américaine et sans doute à l’origine de la vengeance que fomente Emily.
    Bref … l’histoire est tout aussi réjouissante et passionnante que le dessin. Le jeu entre Histoire et fiction est d’ailleurs fort joliment signalé dans la jolie trouvaille stylistique que constituent « Les Carnets d’Emily » en fin de volume. Mise en abyme qui brouille de nouveau les pistes pour notre plus grande joie ! Un album introducteur foisonnant, rythmé, extrêmement maîtrisé qui donne vraiment envie de découvrir la suite !
    Mon coup de cœur de ce début d’année !

    bd.otaku Le 21/01/2019 à 08:42:40

    Pénélope Bagieu avait déjà consacré un de ses portraits de « Culottées (2) » à Hedy Lamarr actrice et inventrice née en 1914 et morte en janvier 2000 mais il était extrêmement condensé. Dans ce biopic de 176p, William Roy et Sylvain Dorange développent donc le destin de cette personnalité au parcours incroyable, féministe avant l’heure et incomprise de ses contemporains qui ne voyaient en elle que « la plus belle femme du monde » et refusaient d’admettre qu’on pouvait être magnifique et scientifique à la fois !
    Le scénariste qui a travaillé cinq ans sur cet ouvrage lui rend donc longuement justice et la réhabilite tout en évitant l’écueil d’un biopic linéaire. Il emploie au contraire une narration dynamique et polyphonique : l’ouvrage commence en 1957 avec des « images d’archives » d’un show télévisé et s’achève pratiquement sur le même genre de show douze ans plus tard qui enferment donc l’héroïne dans son image de fantasme masculin tout comme la très drôle mise en abyme de 1977 (un guide spécialisé dans les tours de maisons de célébrités à Hollywood prend en charge une partie de la narration et raconte de façon racoleuse la vie d’Hedy Lamarr à l’aide d’anecdotes croustillantes) mais, fort heureusement, le finale de l’album et le reste de la narration permettent de redonner à cette personnalité toute son épaisseur et sa complexité !
    Les dessins de Sylvain Dorange participent à ce plaidoyer et suscitent également tout l’intérêt du lecteur : le dessinateur adopte pour chaque période un style graphique particulier ( jusque dans les polices), rend bien les changement vestimentaires des différentes époques qu’il et fait revivre grâce aux décors soignés et un travail extrêmement documenté en incluant même des images d’archives ( posters, shows, affiches de cinéma ou de propagande, extraits de films). Il arrive également fort bien à créer différentes ambiances (angoissante pour la montée du nazisme, « pailletée » pour les années hollywoodiennes…) pour accompagner le parcours de cette femme qui a traversé le siècle et qui était trop moderne pour ses contemporains. Une belle réussite !

    bd.otaku Le 20/01/2019 à 18:54:00

    Quel dommage que cet album ne soit plus au catalogue de l’éditeur ! C’est vraiment une œuvre originale et surprenante qui mériterait d’être rééditée en cette période de commémoration !
    Elle se déroule dans les années 20, les stigmates de la Grande guerre sont encore présents dans les âmes et dans les corps : Théo de la Roche Gouanvic est revenu du front défiguré et marqué par les horreurs vécues dans les tranchées. Il faisait partie du régiment spécial des « caméléons » avec son ancien condisciple des beaux-arts, Vincent le Gagneur. Ensemble, ils étaient chargés de camoufler les batteries de canons et de peindre des trompe-l’œil pour dissimuler les tranchées. Toujours en première ligne, ils se battaient avec leurs crayons mais servaient tout de même de chair à canon et le jour où Vincent a été grièvement touché, Théo a achevé son ami par pitié … Pitié ? pas si sûr…
    Il y a en effet une femme entre les deux hommes : la belle Elsa, riche héritière d’un marchand d’art qui était la femme de Le Gagneur et s’est ensuite remariée avec Théo devenu peintre à succès grâce à sa « nouvelle manière » proche du cubisme. Mais le passé refait surface. Et chacun des protagonistes en véritable « caméléon » cherche à survivre et n’est pas ce qu’il paraît être…
    Le scénario (malgré la petite faiblesse des codes beaucoup trop faciles à décrypter !) est très bien ficelé. Il est également documenté sur le plan historique et cite des peintres qui ont réellement vécu la grande guerre comme Méheut, André Mare et Otto Dix. Les dessins de Le Hénanff quoique parfois inégaux (surtout dans les gros plans des héros) sont globalement magnifiques : dans une dominance de bruns, gris et rouge sang , palette chère à l’artiste, ils dépeignent fort bien l’atmosphère du Paris des années folles et dans les flash-backs ( cauchemars du héros) l’enfer des tranchées. Parfois les dessins sont en pleine page (voire double page !) avec quelques incrustations, parfois on observe un découpage quasi cinématographique avec multiplication des plans en une seule page. L’ensemble est toujours dynamique et proche parfois de l’univers d’Otto Dix ou d’André Mare. Un coup de maître !

    bd.otaku Le 13/01/2019 à 22:24:04

    Florent Silloray est un adepte des « biopic » : après avoir évoqué dans « Le carnet de Roger » la déportation en camp de travail de son grand-père et son périple sur les traces de son aïeul suite à la découverte de son carnet ; après s’être attaqué ensuite à la vie mouvementée et passionnante du photographe de guerre Capa dans « Capa l’ étoile filante », le voilà qui nous raconte aujourd’hui la destinée hors du commun de Merian C. Cooper tour à tour élève-officier, aviateur tombé en territoire ennemi et sauvé des geôles russes par une énigmatique espionne, documentariste dans des contrées exotiques, fondateur de la Paname, associé de David O Selznick, réalisateur de « King Kong », inventeur du Technicolor et pilier du Maccarthysme…
    Or, pour raconter cette vie aventureuse, il reprend ses vieilles recettes et cela ne fonctionne plus : si le dessin est toujours aussi abouti, le récit est linéaire et très (trop) sage. Les seules cases en couleur sont celles qui font référence à la situation d’énonciation (l’interview par l’étudiante) reprenant un système déjà mis en place dans « Le carnet de Roger » … Là où le sépia prenait tout son sens pour raconter les tribulations du soldat Roger et rendre la réalité à la manière du photographe Capa, on reste sur notre faim pour l’inventeur du technicolor ! On aurait bien aimé également du dynamisme et du mouvement pour un héros qui a vécu toute sa vie à 100 à l’heure et qui inventa la couleur au cinéma !
    Cette vie si palpitante et sujette à controverse est moins scénarisée qu’illustrée : l’album est constitué d’un long monologue de Cooper et il y a très peu de dialogues. On frôle l’hagiographie parfois (le côté raciste de ce sudiste n’est que très brièvement évoqué et son rôle important dans la chasse aux sorcières à Hollywood absolument minoré) et c’est tout autant monotone que monochrome …. On se prend à rêver de ce qu’aurait pu donner le récit de cette vie haute en couleurs et « bigger than life » avec une réelle mise en scène !

    bd.otaku Le 13/01/2019 à 18:49:04

    Lors de l’album précédent de Camille Benyamina ( l’adaptation avec Eddy Simon de Chaque soir à onze heures de Malika Ferdjoukh) le lecteur était un peu laissé sur sa faim : les relations n’étaient qu’ébauchées, les rebondissements parfois précipités. Avec ce one shot écrit en collaboration avec Véronique Cazot toute la palette des sentiments … et des couleurs se déploie !
    J’aime beaucoup l’alliance de l’orange pimpant, solaire et « léonin » et du blanc « transparent » qu’on trouve dès la couverture puis tout au long de l’album et qui finit par caractériser les personnages. J’ai trouvé géniale l’utilisation « tremblée » que faisait la dessinatrice du gaufrier pour traduire le mouvement, et la transformation des cases en arrondis pour montrer les angoisses de Léonie ou au contraire les vraies « bulles » de bonheur des petites choses du quotidien. J’apprécie également les illustrations pleines pages où les couleurs pastel font tout passer, même les scènes un peu crues !
    Pour montrer l’invisibilité de son héros, Cyril Bonin choisissait dans L’homme qui n’existait pas d’en faire un peu un Passe-muraille à la Marcel Aymé et utilisait une palette de bleu et de vert pour le dépeindre en contraste avec les couleurs chaudes de la vraie vie. J’adore la solution de « transparence » adoptée par les deux auteurs (lorsque Max est par exemple sur le canapé) et l’utilisation de couleurs un peu délavées pour montrer la deuxième dimension dans laquelle évolue le héros ; le fonctionnement « en dédoublement » des objets imaginé par Véro Cazot est lui aussi vraiment inventif.
    C’est un travail extrêmement abouti qui mélange les genres : vaudeville (le triangle amoureux des voisines et du mari un peu benêt), satire (ah la psy ! ah le coloc relou et le hipster à deux neurones), comique (la mine et la verge réjouies de Max au parc m’ont valu un bon fou rire !) ; propose des personnages vraiment individualisés et croqués à la perfection qui ont le temps de s’épanouir sur les 120 pages. Ce roman graphique est à la fois une belle tranche de vie, une métaphore superbe sur « l’ultra moderne solitude » (le côté dégingandé et lunaire de Max me rappelle d’ailleurs un peu Souchon) et une extra-ordinaire histoire d’amour. La seule chose qui m’a moins convaincue est l’histoire de Maximilien que j’ai trouvée trop redondante par rapport à l’intrigue principale et trop grandiloquente. Il me semble que la simple mention du déni de grossesse de la mère aurait suffi à faire comprendre que Max était voué à l’invisibilité » dès sa naissance ….
    Alors en résumé : j’ai passé vraiment un moment aussi délicieux avec Max et Léonie que doit l’être la mousse framboise pistache des jardins de Léo !

    bd.otaku Le 11/01/2019 à 23:52:25

    A l'instar de son titre fondé sur l'homonymie, le détournement et les solides références culturelles de son scénariste (il n'est nullement question de gyrophare ici mais d'une créature mythique croquée par un peintre pompeux) , cet album paru dans la collection -prédestinée!- "poisson pilote est tout bonnement surprenant et jubilatoire.

    Situé aux débuts de l'impressionnisme, il constitue tout d'abord une féroce satire des salons et des peintres académiques (tels Cabanel et Bouguereau que goutait tant Napoléon III )grâce à son portait caustique du peintre raté Gélinet et du critique d'art imbu de lui-même Fulmel et surtout grâce au bonus présent dans la première édition : un faux catalogue d'exposition aux commentaires ampoulés à souhait !

    Mais il ne se réduit pas à la peinture d'un milieu étouffant, hypocrite, corseté et moribond ( qu'on retrouvera une dizaine d'années plus tard dans "Monsieur désire ? " du même Hubert); En effet le scénariste qui est aussi coloriste lui offre une dimension poétique dans une palette pastel ; cet aspect est accentué par le dessin délicat de Zanzim qui magnifie l'héroïne, "sirène défectueuse" ( elle chante affreusement mal et déteste noyer ses amants ) qui, même sans jambes, mène la danse ! Montée à Paris de sa Bretagne , elle va découvrir l'amour mais surtout éprouver un véritable coup de foudre pour … la peinture impressionniste , refuser son rôle de potiche "modèle," ne pas finir tragiquement comme sa cousine de Copenhague et répudier son "prince" pour mener sa vie comme elle l'entend !
    Bref, cet album hommage en creux à la peinture impressionniste est également féministe ! A déguster sans modération !

    bd.otaku Le 06/01/2019 à 17:22:40
    Hypnos - Tome 1 - L'Apprentie

    Attirée tant par la superbe couverture que par le nom du scénariste dont j'apprécie beaucoup le travail, je me suis plongée dans cet album.
    S'il dresse de beaux portraits de femmes ( Camille l'héroïne mais également Albertine) et déroule une intrigue assez originale et intéressante ( avec tout particulièrement le personnage de Clémenceau retors à souhait), j'ai été très déçue par le dessin : les protagonistes masculins sont peu identifiables et on a tendance à les confondre ; Camille quant à elle est méconnaissable d'une case à l'autre. Il y a certes une grande attention portée aux décors, les cases sont dynamiques et le gaufrier loin d'être "planplan" mais le manque de lisibilité lié au traitement graphique des personnages nuit à l'histoire et c'est dommage !
    J'attends néanmoins avec curiosité la suite des aventures de cette héroïne tellement humaine malgré ses dons extraordinaires !