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Les avis de - bd.otaku

Visualiser les 48 avis postés dans la bedetheque
    bd.otaku Le 05/08/2020 à 10:34:31
    Les cahiers d'Esther - Tome 5 - Histoires de mes 14 ans

    Le « Esther » nouveau est arrivé ! Avec une régularité de métronome (bousculée un tout petit peu à cause du confinement cette fois), dès que 52 pages ont été prépubliées dans « l’Obs », comme autant de semaines qui composent une année, paraissent les « cahiers d’Esther » de Riad Sattouf aux éditons Allary. Le dessinateur, qui s’appuie sur les histoires authentiques que lui raconte la fille d’un couple d’amis, a décidé de la suivre depuis ses 10 ans jusqu’à ses 18 ans. Il est donc parvenu à la moitié de l’aventure avec l’« Histoire de mes 14 ans » et, dans ce tome pivotal, la petite fille se transforme en jeune fille dont les mémoires ne sont pas si rangées que cela !

    Retour au collège

    Riad Sattouf est sans conteste un spécialiste ès ados ! Après « retour au collège », « la vie secrète de jeunes », en bande dessinée et « les Beaux gosses » au cinéma et tandis qu’il écrivait simultanément « l’Arabe du futur », ses souvenirs d’enfance autobiographiques, il a choisi de s’atteler au pendant féminin de ses jeunes héros. En effet, il avait l’impression d’avoir en tant qu’homme et en tant qu’auteur « bien expérimenté la fabrique des garçons, mais celle des filles (lui) était étrangère » et comme il n’avait jamais lu quelque chose sur ce qu’elles pensaient vraiment, il a décidé de le faire lui-même avec l’envie « d’aller dans un autre monde comme un voyage spatio-temporel ».

    Esther, contrairement aux personnages des séries précédentes de Sattouf, n’est pas du tout exclue et mal aimée. Elle fait partie des élèves « populaires » même si elle est scolarisée par dérogation dans un collège « de bourges » alors qu’elle n’en est pas une comme elle le rappelle dans l’incipit. Et, contrairement aux précédents albums des « Cahiers » qui se déroulaient souvent plus dans la sphère familiale qu’à l’école, ici, les parents et les frères de l’héroïne apparaissent beaucoup moins. De nombreuses planches ont pour cadre l’univers scolaire à Paris ou lors de voyages. On notera d’ailleurs que certaines aventures ont tendance à se poursuivre sur plusieurs pages, dans ce volume, comme l’épisode hilarant du voyage chez le correspondant espagnol qui ne manquera pas d’évoquer des souvenirs à beaucoup !

    La vie secrète des jeunes

    Régulièrement, donc, celle qui se cache derrière Esther se confie à Riad Sattouf. Elle lui parle de ses chanteurs et acteurs préférés du moment (pas un seul survivant des tomes précédents !), de son quotidien, et lui raconte même des « secrets » qu’elle cache à ses parents comme ses premières soirées alcoolisées par exemple. Ceci est retranscrit par l’intermédiaire de la narration à la première personne dans les récitatifs avec un double destinataire : l’auteur et le lecteur. Ainsi, ce dernier a l’impression que tous ces secrets lui sont confiés. Elle nous révèle ainsi pourquoi les ados se promènent en T-shirt par -10°, disserte sur l’abyssale stupidité des garçons qui passent leurs journées à faire des blagues graveleuses ou des gestes obscènes en matant les filles et elle fait même l’amer constat que parfois cela perdure en observant le regard libidineux que pose sur elle le père d’une de ses copines. Celle qui n’est plus une petite fille fait cependant le constat paradoxal qu’elle se sent malgré tout attirée par eux !

    Elle commence également à s’intéresser davantage au monde extérieur. Dans les volumes précédents, elle était quelque peu autocentrée, ici, elle est choquée devant l’incendie de Notre-Dame ou la présence de SDF dans la rue ou bien elle s’interroge sur les vertus de la gentillesse et cherche à se tourner vers les autres en souriant par exemple à une handicapée. Elle effectue même un peu d’introspection en retrouvant Mitchell un garçon que sa classe harcelait en primaire et en éprouvant du remords. Quand elle s’insurge contre les injustices sociales (elle parle aussi du mouvement des gilets jaunes) ou l’absence de conscience écologique, elle se pose des questions naïves mais fondamentales qui mettent souvent en relief l’inertie et l’individualisme des adultes.

    L’épisode sur Mitchell n’est pas le seul qui revient sur le passé d’Esther. Elle se penche sur celle qu’elle fut et devient nostalgique de son enfance dans la planche intitulée « Une autre personne » en retrouvant son vieux journal intime électronique « Kidisecrets » dont il était question dans le tome 1 : « je me suis dit que c’est fou comme le temps passe et comment on change en se rendant compte de rien. La fille que j’étais à cette époque, c’est plus moi aujourd’hui. Elle est comme morte en fait. Et celle que je suis aujourd’hui, va-telle aussi disparaître ? Oui … ». Elle, qui vivait dans l’instant, prend conscience de sa finitude et même si la planche se finit sur une pirouette humoristique on ressent une certaine mélancolie, inédite jusqu’à présent.
    Enfin, pour la première fois on a une mise en doute de la réalité des anecdotes qui nous sont contées depuis cinq ans maintenant : on apprend qu’Esther ne nous avait pas tout dit ! Elle avait omis de nous parler de son doudou, par exemple, qu’elle désigne toujours par une périphrase embarrassée « le petit objet » ou bien de son premier IPhone qu’elle avait finalement obtenu de haute lutte. Ceci crée une faille : les lecteurs étaient persuadés de tout savoir de l’héroïne et ils s’aperçoivent rétrospectivement qu’elle avait tu, par pudeur ou par honte, des dimensions essentielles de son existence. Ceci leur rappelle qu’un filtre est aussi apposé sur les anecdotes par l’auteur dans une double énonciation.

    L’écriture dessinée

    Ainsi, Riad Sattouf indique subtilement qu’il ne se contente pas de retranscrire : il adapte et transforme comme l’indique immanquablement en fin de planche la mention « d’après une histoire vraie racontée par Esther A » et donne à l’anecdotique une portée nouvelle.
    Ce n’est pas un hasard si Riad Sattouf a illustré la couverture de l’édition 2020 du Petit Robert : il éprouve une véritable passion pour les mots qu’il nous fait partager. Le bédéiste adore retranscrire la langue parlée, le rythme, les expressions nouvelles, voire plus anciennes qui redeviennent à la mode, dans les longs textes qui émaillent « Les Cahiers ». Il retranscrit les mots d’enfants du petit Gaëtan amateur de « dessins allumés » mais il met surtout en lumière le langage « jeune » en en mimant « le phrasé » et les expressions dans sa double narration : les longs récitatifs qui laissent s’exprimer l’adolescente à la première personne et bien sûr les dialogues des phylactères. Ceci est savoureux pour le lecteur adulte qui se retrouve parfois en « terre inconnue ».

    Comme le soulignent les pages de garde qui reprennent en mosaïque les couleurs utilisées dans la bd selon leur ordre d’apparition, la couleur a également un rôle essentiel chez Sattouf et sert de guide. Ses pages sont toujours en bichromie car il applique les préceptes de Johannes Itten qui attribue une valeur symbolique aux couleurs. Les planches des « Cahiers » avec leur graphisme ligne claire très épuré et les expressions un peu surjouées des personnages et souvent proches de la caricature sont donc très lisibles : il y a toujours une couleur principale et une secondaire qui souligne un moment un peu fort dans la page et crée une ambiance et une émotion chez le lecteur ; le bédéiste en joue tout particulièrement dans ce tome.

    Enfin il y a, pour la première fois dans ce cinquième volume, un jeu métalinguistique. Ainsi, dans la planche où Esther vient visiter l’expo consacrée à Riad Sattouf à la BPI un visiteur plus âgé s’insurge contre la grossièreté du langage de l’héroïne et met en doute la valeur documentaire et linguistique de l’œuvre de Sattouf en prenant à témoin Esther qui en éprouve un vertige presque pirandellien ! De même, lorsqu’elle interrompt une anecdote qu’elle est en train de raconter et en donne une nouvelle version en déclarant que toute la première partie de la planche n’était qu’un « délire de dessinateur », elle casse, par ce biais, l’effet de réel et invite le lecteur dans un gros plan face caméra hors gaufrier digne de « la nouvelle vague » à être suspicieux et à ne pas oublier la part fictionnelle du récit !

    « Les Cahiers d’Esther » sont un grand succès de librairie (650 000 exemplaires vendus des quatre premiers tomes) et trouve désormais du succès non seulement auprès des adultes mais aussi des adolescents qui s’amusent à les lire à rebours pour se rappeler comment ils étaient « avant ». Si Claire Bretécher publiait ses planches acérées sur les bobos des « frustrés » et l’adolescence ingrate d’« Agrippine » dans « le Nouvel Obs », Riad Sattouf creuse le sillon dans le même hebdomadaire rebaptisé « L’Obs » avec le même sens de l’humour (voire de la satire), de l’observation, de la précision et de la langue. Comme ses prestigieux aînés, « Les cahiers d’Esther » sont donc une bande dessinée qui fera date comme témoignage à la fois sensible et incisif sur notre époque avec peut-être, dans ce cinquième opus, une savoureuse dimension réflexive supplémentaire…

    bd.otaku Le 31/07/2020 à 22:31:25

    L’imposant Géante de Jc Deveney et Núria Tamarit vient de paraître aux Éditions Delcourt sous une magnifique couverture dorée « hors collection » : un écrin qui sied bien à ce roman graphique de 200 pages qui a nécessité plus de 4 ans de travail. Dans ses remerciements , le scénariste salue « François R, Jonathan S et Christopher V » : hommage à Rabelais, Swift et Vogler qui souligne la particularité de cette œuvre singulière aux carrefours des genres.

    Un conte pour enfants …

    Tout débute comme dans un conte : un bûcheron , père de six garçons , découvre au fond d’une ravine un bébé abandonné…. Un bébé, certes, mais déjà bien plus grand que lui et bien plus lourd que la charge de bois que son cheval est habitué à tracter… Pourtant, il arrive tant bien que mal à l’amener chez lui, résolu à le déposer à l’hospice le lendemain. Mais il cède aux injonctions de sa femme, si émue quand elle découvre qu’il s’agit d’une petite fille ; ils l’adoptent en lui donnant le doux nom de « Céleste », cadeau des cieux. Elle devient donc leur septième enfant et coule des jours paisibles dans une famille aimante. Mais, le temps passant, ses frères quittent un à un le nid familial ; Céleste aimerait, elle aussi, partir à la découverte du monde. Or on lui interdit, pour la protéger, de se rendre même dans la vallée toute proche…

    On retrouve, d’emblée, les personnages du conte : un enfant trouvé, un pauvre bûcheron, une famille nombreuse. JC Deveney, souligne d’ailleurs lui-même l’archétype en appelant les frères de Céleste par des prénoms qui ressemblent à des numéros : Prime, Segond, Tertio, Quarte, Quintil et Sixte. Le preux chevalier qu’elle rencontre ensuite s’appelle Blanc de Parangon. Or, il est à la fois pur comme l’indique son prénom et modèle comme le souligne son nom. Le grand inquisiteur implacable se nomme, quant à lui, Porphyre comme la roche volcanique ; la méchante belle -mère est la reine Della Attricia (« délatrice » itialianisé) et l’amoureux funambule, Alto. L’onomastique est donc toujours signifiante et participe à la lisibilité du récit.

    La structure du conte est aussi respectée, dans la narration tout d’abord : si on a bien dialogues et phylactères comme dans toute bande dessinée, le récit est aussi porté par de longs récitatifs au passé. Ensuite, il y a des coïncidences et des retrouvailles opportunes : des personnages arrivent à point nommé pour aider les héros quand ils sont dans une impasse (Quintil vient par deux fois au secours de sa sœur quand tout semble perdu, Falca s’oppose contre toute attente à Hapis…). Enfin, la composition en douze chapitres renvoie également à ce que le scénariste Christopher Vogler a théorisé en se fondant sur les travaux de Propp et Campbell sur les contes et le monomythe : « le voyage du héros » et ses douze étapes. Le déroulement chronologique de l’histoire est donc nécessaire puisqu’il marque dans sa linéarité même l’évolution du personnage : aussi géante soit-elle, Céleste « grandit » au fil des rencontres.

    Le dessin aux couleurs pastels et aquarellées de Nuria Tamarit, faussement naïf, semble s’adresser aux enfants. Le titre en lettres gothiques donne un cachet à la fois ancien et mystérieux au livre ; chacun des douze chapitres du conte est introduit par une illustration pleine page qui joue sur le végétal pour créer des ornements semblables à des enluminures et ses couleurs annoncent littéralement la tonalité du chapitre (couleurs sombres pour les chapitres «menaçants », couleurs éclatantes pour les épisodes heureux) à la manière des illustrations de Bilibine. Les personnages aux traits épurés, aux attitudes hiératiques et aux longues robes rappellent, eux aussi, les livres de contes slaves. Mais la dessinatrice joue également avec maestria des codes de la bande dessinée. Nombre d’onomatopées prennent, ainsi, une réelle importance dans la page et insufflent du dynamisme grâce au jeu de polices et de casses tandis que le gaufrier tantôt minimaliste, scindant la page en trois grandes cases horizontales ou verticales, permet des moments de réflexion et d’introspection ou au contraire souligne l’action et le rythme effréné lorsque les cases se multiplient …Tout concourt alors à faciliter la lisibilité du propos.

    Un conte philosophique entre Rabelais , Swift et Voltaire

    Pourtant, malicieusement, JC Deveney choisit de brouiller les pistes en multipliant les allusions aux classiques de la littérature : Céleste adore les livres et c’est parce qu’elle s’amuse à recréer l’épisode du Cyclope qu’elle attire l’attention du colporteur qui la convaincra de partir dans la vallée ; plus tard quand elle évoque les sirènes avec Quintil elle cite « l’Ulyssiade » d’Homéros ; elle partage avec Parangon l’amour pour les romans de chevalerie de Christian de Thèbes et découvre chez Laelith les œuvres de monsieur Alcofribas : « Pantagrua » et « Gargantruel » ou encore « Le méchant gros géant ». Derrière, cet anagramme, ces mots-valises, ces équivalences transparentes ou ces parodies on reconnaît bien sûr les épopées de Virgile et d’Homère, les œuvres de Chrétien de Troyes et les romans de Rabelais ou même de Roald Dahl. Deveney inscrit donc son livre dans une prestigieuse lignée mais en l’émaillant ainsi de références que seuls les adultes peuvent déchiffrer, il donne également un mode d’emploi : son conte a plusieurs niveaux de lecture et s’apparente à un apologue.

    Géante ne se contente pas, en effet, de mettre en scène un nouveau spécimen de géant rabelaisien ou swiftien ; il en reprend le message humaniste et de tolérance que feront également leur les philosophes des Lumières : il faut apprendre non de façon purement livresque et formelle mais acquérir un savoir encyclopédique par les sciences et l’expérience. Céleste tire les leçons de ses aventures mais reçoit aussi une formation intellectuelle de la part de Laelith et artistique avec les comédiens du Vaste Monde.

    De même les aventures de l’héroïne ne sont pas purement distrayantes : elles participent à une réflexion. On retrouve dans nombre de cases les grands yeux de Céleste qui jettent un regard ébahi sur « le monde comme il va ». Géante présente une satire de la guerre avec des soldats qui sont littéralement des « pions de l’échiquier » et des ennemis qui attaquent sans motif – comme lors de la guerre Picrocholine- et se font battre à coups de bouse de vache ! Il y a également une attaque, aux accents voltairiens, du fanatisme religieux avec le grand Inquisiteur et son bûcher ou les mortifications encouragées par la mère supérieure du couvent de Ste Eurexie. Enfin, on observe une critique acerbe et subtile de certaines crises actuelles : l’accueil des migrants sur les côtes européennes est ainsi évoqué lors de l’arrivée des réfugiés de l’île des Sirènes et il est aussi question de la remise en cause de l’avortement.

    « Elle était une fois » : Céleste ou le pouvoir des femmes

    C’est cette dernière préoccupation qui souligne la véritable portée novatrice de l’album : sous les oripeaux de la fable, il devient une conte féministe et interroge sur le statut de la femme y compris dans nos sociétés modernes. Ainsi, l’héroïne comprend qu’on a le droit de disposer de son corps et d’avorter sans être jugée grâce à « sa » mentor Laelith dont les propos font écho à ceux d’Aude Mermilliod dans Il fallait que je vous le dise ; de même la scène où les trois andrologues pénètrent littéralement dans l’intimité de l’héroïne se mue en saisissante symbolisation des violences obstétricales dénoncées, elles aussi, par l’autrice dans son œuvre autobiographique. Comme Bianca dans le tout récent Peau d’homme d’Hubert et Zanzim, Céleste cherche à combattre une société patriarcale et, si elle a souvent du mal à trouver sa place, c’est paradoxalement moins en tant que géante qu’en tant que femme. D’ailleurs sa taille fluctue au fil des cases comme pour souligner que c’est finalement moins le monde qui est trop petit pour elle que les esprits qui sont trop étriqués ! Elle bataille ferme pour s’imposer et gagner le respect qui lui est dû et y parvient.

    Ce magnifique portrait de femme était conçu par Deveney au moment où il était également coordinateur de l’ouvrage collectif HERO(ïne)S : la représentation féminine en bande dessinée ». La réflexion menée avec les dessinateurs et les universitaires contributeurs ont nourri ses réflexions sur les représentations de la femme. Il s’applique donc à démonter les stéréotypes : les sorcières n’ont pas de pouvoirs maléfiques et la seule magie qu’elles pratiquent « est celle du savoir et de la connaissance » (p.88) , les sirènes ne sont pas des créatures fabuleuses mais des femmes masquées qui, telles des Amazones, ont décidé de vivre sans hommes. Même Céleste refuse d’être considérée comme une demoiselle en détresse : elle ne rentre pas dans les cases au propre comme au figuré ! C’est aussi pour échapper aux stéréotypes que le dessin « naïf » de Nuria Tamarit acquiert son importance ici : l’héroïne sort des canons esthétiques et de l’hypersexualisation féminine habituellement à l’œuvre dans la BD ; elle forme un oxymore en étant à la fois ordinaire et extraordinaire, impressionnante et touchante avec des traits suffisamment reconnaissables pour qu’on l’identifie immédiatement (ses immenses yeux bleus, sa peau de lait et sa flamboyante chevelure rousse ) et suffisamment flous pour laisser place à l’identification.

    Ce récit d’aventures nous dépayse mais il est avant tout un conte initiatique, philosophique, poétique et féministe qui aborde tout en finesse les thèmes des préjugés, de l’acceptation de soi, de la croyance en ses rêves et parlera à tous et pas seulement à toutes. On pourrait reprendre à son sujet l’éloge que fait Sandro le prince de Dorsodoro à la troupe du Vaste monde : ce livre mêle « le rêve et la réalité. L’intime et l’immense » (p.120) : Géante est un très grand album.

    bd.otaku Le 31/07/2020 à 22:29:24

    Dans le salon rouge du Louvre trône en majesté un tableau aux dimensions imposantes : « le radeau de La Méduse », l’un de plus grands de la collection, l’un de plus célèbres du musée. Mais souvent, dupés par l’esthétique assez classique qui rappelle Michel-Ange dans la peinture des corps, les spectateurs se méprennent et croient avoir affaire à un épisode biblique ou antique. Grâce au roman graphique « Les Naufragés de la Méduse » de JS Bordas et JC Deveney , un one-shot imposant de 176 pages en couleurs directes paru chez Casterman, on apprend tout sur l’origine de cette œuvre. L’album raconte, en deux récits entrecroisés, le naufrage réel de la frégate La Méduse et le naufrage émotionnel du peintre Géricault qui va se plonger dans ce fait-divers pour en tirer une toile d’actualité au détriment de sa vie personnelle et de sa santé.

    Un fait-divers célèbre :

    Le 17 juin 1816, la frégate la Méduse quitte l’île d’Aix pour le Sénégal. Nous sommes au début de la Restauration , après les 100 jours, et son commandant, Hugues Duroy de Chaumareys un ancien émigré qui n’avait pas navigué depuis 25 ans, multiplie des erreurs de navigation et finit, le 2 juillet, par échouer son navire sur un banc de sable au large de la Mauritanie. Pour le désensabler on construit en hâte un radeau de 20 m par 12 qu’on surnomme « la machine » sur lequel on place les canons, et tout ce qui peut alléger la frégate. Mais c’est un échec. On décide d’évacuer trois jours plus tard et, tandis que les notables s’installent dans les canots, le gros de la troupe et le bas-peuple s’entassent à 147 sur « la machine » remorquée par les autres embarcations. Comme le radeau est trop lourd, Chaumareys donne l’ordre de couper les amarres et cette immense « machine » dérivera treize jours durant sans eau, sans vivres. Mutineries, accès de folie, massacres organisés, noyades et scènes de cannibalisme se succèdent dans l’horreur.

    Le 17 juillet, le brick « l’Argus » recueille les survivants. Ils ne sont plus que quinze. A leur retour, deux d’entre eux, Corréard et Savigny, publient leur témoignage qui provoquera une véritable tempête. Le jeune peintre Géricault revient au même moment d’un séjour en Italie. Il est à la recherche du sujet de sa prochaine toile et perçoit d’emblée le potentiel de ce triste fait-divers. Il se met donc en tête de rencontrer les survivants pour mieux comprendre ce qui s’est passé …

    Une enquête minutieuse et une mise en abyme

    Durant plus de quatre années, les deux auteurs, JS Bordas et JC Deveney, se sont consciencieusement et abondamment documentés comme l’indiquent leurs remerciements : ils ont eu recours à l’expertise de Denis Roland conservateur du musée de la marine à Rochefort et à celle de Bruno Chenique spécialiste de l’œuvre de Géricault. Au départ, ils pensaient ne raconter que l’histoire du naufrage mais ils ont décidé d’y adjoindre le personnage du peintre et sa quête afin de pouvoir retranscrire de façon plus originale le récit du fait-divers et éviter de montrer des scènes racoleuses en les racontant par ce biais à la place. On a donc un récit cadre : les recherches de Géricault et la genèse de son tableau à partir de fin 1817 et un récit encadré : le voyage de la frégate, son échouage et la vie sur le radeau en 1816. On passe de l’un à l’autre dans un savant montage alterné qui conserve une très grande lisibilité grâce à un code chromatique spécifique : les pages de 1816 sur le bateau et le radeau , en plein soleil, sont plutôt présentées en couleurs chaudes tandis que celles du Paris de 1818 sont composées dans des tonalités froides.

    Ainsi, après l’embarquement qui permet la présentation des principaux protagonistes du fait-divers issus de couches diverses de la société où des nobles et des civils - les futurs notables de la colonie et leurs serviteurs parfois de couleur- côtoient des troupes qui formeront la garnison du comptoir en plus de l’équipage, on a l’exposition des dissensions qui règnent dès le départ sur le bateau entre des personnes de tous bord politiques (ultras monarchistes, bonapartistes nostalgiques, et même républicains). Puis nous découvrons l’histoire des naufragés en même temps que l’artiste dans une focalisation interne au gré de ses recherches et de ses conjectures. Parfois de nouveaux narrateurs prennent le relais : ainsi le mystérieux informateur du ministère de la Marine permet d’effectuer la transition entre le récit cadre et le récit encadré. Cette variation permet à la fois d’éviter une vision univoque et un exposé monotone et didactique.

    En effet, Géricault, passionné d’exactitude, se lie avec Corréard et Savigny qu’il interroge et représente sur son tableau au pied du mât tout comme il rencontre Valéry Touche-Lavilette le charpentier du radeau dont il fait le portrait et qui lui construit une maquette de la machine. Enfin, il a affaire à un mystérieux informateur qui, voulant laver l’honneur de la marine française, lui fournit les minutes, classées confidentielles, du procès de Chaumareys.

    Les pièces du puzzle s’emboîtent petit à petit. Théodore remet ainsi en cause les témoignages des deux survivants en en découvrant les zones d’ombre et les incohérences grâce aux discussions qu’il a avec sa tante Alexandrine. Ce qui permet dans la narration du fait-divers de montrer un Corréard un peu fat qui, tout scientifique qu’il est, confond des marsouins avec des dauphins, rechigne à prendre ses quartiers près des soldats et refuse de prendre place sur le radeau au moment de l’évacuation ; puis, lorsque Géricault le rencontre, le côté histrionique du personnage est souligné ce qui écorne l’image hagiographique que le survivant donne de lui-même dans son témoignage. De même, dans une conversation avec Savigny lors de la soutenance de thèse de ce dernier, Géricault met en doute la théorie du jeune médecin sur la « calenture » qui les disculpait bien commodément…Puis, lors de ses discussions avec ses amis sur l’événement, il réfute les propos racistes de l’un d’eux qui prétendait que le cannibalisme sur le radeau avait été initié par les Noirs qui s’y trouvaient. Géricault se bat donc constamment durant son enquête contre les préjugés, les légendes et le travestissement de la vérité.

    Cette démarche représente également, dans une mise en abyme, celle des deux scénaristes. Ils sont passés par les mêmes étapes que leur héros : Ils ont consulté les archives du procès Chaumareys (en toute légalité en ce qui les concerne !), les journaux de bord des autres navires, le rôle d’équipage ; ils ont même bénéficié d’une maquette grandeur nature du radeau qui venait d’être recrée au musée de la Marine (ils nous en montrent une photo dans le dossier en fin d’ouvrage). Ils se sont sans doute, enfin, appuyés sur d’autres témoignages de survivants longtemps restés inédits qui prouvaient que les deux témoins initiaux maquillaient la réalité en se donnant pour l’un le beau rôle et pour l’autre une caution scientifique (c’est une fièvre tropicale qui aurait poussé les gens à s’entretuer) ce qui laissait éclater la vérité dans toute son horreur.

    Une réflexion sur l’artiste

    Mais, en faisant de Géricault le personnage principal de leur roman graphique (comme le souligne la couverture dans laquelle le peintre à son chevalet occupe les deux tiers de la page), les deux scénaristes ajoutent en plus une dimension biographique et métalinguistique : ils permettent en effet de mieux connaitre l’homme et donnent à voir sa vision du rôle de l’artiste.

    Le récit cadre évoque en effet la vie palpitante du jeune artiste en vogue qui fréquentait des peintres célèbres à l’époque tel Horace Vernet ou qui le deviendraient ( le jeune Delacroix) et surtout un épisode qui fut soigneusement occulté jusqu’en 1976 de sa biographie officielle : la passion qu’il éprouva pour sa tante par alliance qui avait seulement six ans de plus que lui. Ceci rajoute de « l’humain » à l’intrigue et également du suspense en créant une opposition à l’élaboration du tableau : son oncle, fervent royaliste, veut le dissuader de mener à bien son projet ; or, comme l’artiste l’avoue à celle qu’il aime, son tableau et son amour pour elle sont « ses deux obsessions » et l’on peut alors se demander en quoi cette passion coupable va interférer dans sa création.

    On assiste également aux hésitations de Géricault sur l’épisode à représenter. Auréolé d’une médaille d’or obtenue à seulement 21 ans au Salon, il veut six ans plus tard réitérer cet exploit et frapper fort en innovant : il en a assez « des vieux mythes et de la Bible illustrée « (p.6). On le voit réaliser différentes ébauches : il songe à présenter des scènes de mutinerie ou de cannibalisme qui sont dérangeantes tout en cherchant à donner un résumé de ce qu’il a découvert et à faire partager sa vision de la société. C’est pourquoi il va faire poser l’un des célèbres modèles noirs de l’époque, Joseph. Deveney et Bordas consacrent une longue scène de leur roman graphique à cela. Géricault croit aux idéaux de la Révolution et milite contre l’esclavage. Son tableau pathétique, qu’on croit souvent dédié à l’extrême malheur des hommes face aux éléments, est surtout un message politique. Si l’on regarde bien la toile, on voit que le personnage principal, montré de dos - une première dans l’histoire de la peinture -, est un métis. A sa gauche, on voit un homme de couleur qui regarde vers l’horizon. Et dans l’amas des corps, on aperçoit une main noire et une main blanche qui se serrent fiévreusement en signe de joie. Or, il n’y avait parmi les survivants qu’un seul Noir, soldat venu des Antilles pour servir dans l’armée française. Par solidarité avec les esclaves, Géricault place trois hommes de couleur sur le radeau, victimes lamentables du mépris de classe dont témoigne l’affaire.
    Les deux auteurs soulignent enfin, à plusieurs reprises, comment le jeune homme fortuné n‘avait pas besoin de sa peinture pour vivre et donc pouvait peindre à son rythme et sans se préoccuper de plaire au public et au pouvoir pour qu’on lui achète sa toile. Reprenant les analyses de Bruno Chenique, ils font dire à leur héros « Nous sommes une seule humanité et le radeau est là pour témoigner de toutes ses souffrances » et ils rappellent dans leur exergue la célèbre citation de Michelet : « c’est la France elle-même, c’est notre société toute entière qu’il embarque sur ce radeau de la Méduse ». Les bédéistes racontent comment Géricault va métamorphoser le fait-divers dans une prise de position esthétique mais aussi sociale et politique tout en s’y perdant et … c’est passionnant !

    Alors qu’au départ les deux récits alternent toutes les deux ou trois pages, permettant au lecteur d’éprouver un certain répit après certaines scènes difficiles sur le radeau, ils se succèdent de plus en plus rapidement jusqu’à se télescoper parfois dans des scènes de tension et de violence où les codes chromatiques se contaminent dans une palette uniformément sombre et des pages muettes présentant une fragmentation des images mimétique de l’état de tension psychologique des personnages. Les deux naufrages finissent par se rejoindre dans un clair-obscur géricaldien.

    On sort de cette lecture hanté par la tragédie du radeau et ce qu’elle dévoile de la nature humaine, de l’égoïsme et de la violence de l’homme confronté à des situations extrêmes. Une plongée « au cœur des ténèbres » qui prend d’autant plus de résonnance dans l’époque troublée que nous traversons quand chaque jour voit son lot de naufrages en Méditerranée et quand l’individualisme forcené prime sur la société … Certains lecteurs reprochent aux auteurs de ne pas avoir inclus une reproduction du chef d’œuvre de Géricault dans leur album. Or, ce n’est pas le tableau lui-même qui importe ici mais son « making of » : le fait divers à l’origine de sa création, l’enquête de l’artiste, toutes les interrogations qu’elle suscite auprès de son auteur, le douloureux parcours qui a été nécessaire à son élaboration et sa réception avortée au Salon dans une présentation censurante en haut de la cimaise (comme celui de Claude Lantier dans « l’Œuvre » de Zola) sous un titre générique qui lui reniait sa valeur d’actualité et de brûlot.

    Si ce fleuron du Louvre est, hélas, promis à disparaître car un composant dans la peinture assombrit le tableau progressivement et que son noircissement complet est à terme irrémédiable, JC Deveney et JS Bordas lui ont dressé un véritable « tombeau » (au sens poétique du terme) dans leur magnifique roman graphique. Embarquez-vous sans tarder dans ce récit de naufrages réussi !

    bd.otaku Le 31/07/2020 à 22:27:48
    Charlotte Impératrice - Tome 2 - L'Empire

    « Charlotte impératrice II : l'Empire » de Fabien Nury et Matthieu Bonhomme paraît enfin chez Dargaud deux ans après le premier tome « La princesse et l'archiduc » et continue de nous enchanter en mettant en scène un drame romantique en cinémascope.

    La structure du drame romantique :

    Cette saga prévue en 4 tomes respecte la composition du drame en trois phases : exposition (tome 1 : l'enfance et le mariage de Charlotte), le noeud (le Mexique : grandeur tome 2 et trahisons tome 3) et la catastrophe (retour de l'héroïne en Europe). D'ailleurs les auteurs parlent d' « actes » et non de « tomes ». La construction de chacun des tomes de la tétralogie est en outre très théâtrale : ils sont composés en scènes et également en tableaux formés de doubles pages – on admire ainsi, au tome 2, le tour de force du tableau du sacre qui reprend la construction de la noce du tome 1 avec en rappel fleurs, colombes et médaillons.

    La « couleur locale » est aussi éminemment présente. Comme le rappelle à nouveau le prologue, le sujet est tiré de l'Histoire. Une fois sur deux les choses dites dans les bulles (sous forme de lettres, de discours ou de dialogues) ont réellement été prononcées ce qui donne une saveur supplémentaire au récit. Matthieu Bonhomme a fourni également un énorme travail de documentation en particulier pour les costumes.

    Mais ce qui évoque le plus l'esthétique romantique dans ce tome 2, c'est le mélange des tons : le « sublime se mêle au grotesque, le beau au laid ». On a ainsi présence de comique avec le général d'opérette mexicain Delmonte et sa tendre moitié (qui fait son double !) mais surtout avec le personnage de Maximilien. Sa coiffure à la mode autrichienne prend tour à tour la forme de cornes de satyre ou d'ailes de papillon et représente de façon imagée son côté lascif et velléitaire ( il papillonne au sens propre !). Il est souvent vu en train d'élaborer des discours ou de prononcer des formules creuses et grandiloquentes. Il n'est jamais montré en action, fait preuve d'une jalousie de mauvais aloi et d'erreurs d'appréciation, se lasse de gouverner au bout de quinze jours et se croit à l'agonie pour un simple bobo au pied ! Il est donc grotesque : même ses mesures généreuses sont tournées en dérision par les auteurs car son aveuglement politique est souligné. A côté de cela, on touche au sublime avec un amour impossible - que Nury et Bonhomme choisissent de développer au mépris de la véracité historique - fait de frôlements, d'entente, de délicatesse et de très gros plans sur Charlotte plusieurs fois en larmes. Bonhomme présente même en une planche complète une scène de confession bâtie sur un champ contre-champ et un gaufrier régulier en douze cases dans laquelle l'héroïne semble se confier non plus au prêtre mais au lecteur. On retrouve ici le thème de « Ruy Blas » et Charlotte émeut au même titre que la reine d'Espagne dans le drame hugolien. Enfin, l'histoire prend déjà des accents tragiques. Comme dans un opéra, il y a en effet une ouverture significative qui orchestre par avance les thèmes à venir : la page de titre et son panorama sur Vera Cruz déserte la nuit avec les ombres menaçantes des époux projetées sur l'eau paraît ainsi de mauvais augure. On observe également des thèmes récurrents : au tome 1, Charlotte et Maximilien assistaient à une représentation de « la force du destin » de Verdi à un moment clé ( la décision de leur envoi au Mexique) ; ce même opéra réapparaît ici lors de la visite de l'ambassadeur français qui va sceller leur sort par son rapport et marquer le début de leur condamnation avec le retrait des troupes françaises. Ce leitmotiv souligne donc qu'ils sont les jouets du destin.

    Une héroïne complexe :

    Si Charlotte apparaît dans ce tome comme une version XIXe de Lady di en étant une princesse malheureuse, humiliée, qui cherche le réconfort ailleurs, soigne les malades du typhus et se préoccupe du sort des pauvres indiens dès son arrivée, la série est loin d'être une hagiographie. Ainsi la scène d'ouverture surprend complètement le lecteur et met à mal une image trop lisse à la Romy Schneider dans « Sissi ». D'emblée, Charlotte apparaît comme un être de chair et de sang. Plusieurs rêves érotiques parsèment ce tome et forment, tant dans leur composition que dans leurs luxuriantes couleurs, un saisissant contrepoint avec la glaciale nuit de noces du tome 1. Les auteurs montrent également qu'elle n'est pas toujours noble et peut devenir machiavélique et piéger Bazaine en se servant de sa concubine Pepita qu'elle fait chanter.

    Ce portrait contrasté de l'héroïne semble doté de plusieurs fonctions. Il contient peut-être une dimension explicative : il souligne les frustrations continuelles auxquelles est confrontée Charlotte qui ne se retrouve finalement ni femme ni mère. Cela crée un suspense : les auteurs sacrifieront-ils à la légende en lui octroyant une relation amoureuse consentie, forcée ? Sera-t-elle mère ? Cette insistance permet aussi une explication clinique puisque petit à petit on comprend ce qui pourra être à l'origine de la folie. Ainsi, on en revient au drame romantique : l'individu broyé par le social. Enfin, ce détour par la fiction historique ne permet-il pas, au-delà du sort « anecdotique » de l'impératrice, de réfléchir sur la société moderne ?

    Une résonance moderne :

    Comme l'indique le titre de la série, la tétralogie met en place une réflexion sur la place de la femme. Dans ce deuxième tome, on remarque dès la couverture une opposition avec celle du premier. Ici, Charlotte est montrée « en majesté » et placée en véritable chef de guerre à la tête d'une troupe dans des couleurs chaudes évocatrices du Mexique, du sang, de la violence et de la passion tandis qu'au tome 1 elle était présentée en frontal, assise, surprise et effarouchée . Elle passe ainsi de jeune fille faible à femme de tête forte et puissante. Elle est très souvent présentée en contre-plongée dans cet acte II : magnifiée, elle siège par exemple debout à la table du conseil, en uniforme, et domine les autres qui sont assis. Elle reçoit même les compliments de son ennemi Bazaine qui l'adoube : « Pardonnez ma franchise, ce pays n'a pas d'empereur mais il a une impératrice. Je vous respecte et je me battrai jusqu'au bout à vos côtés » (p.62). Charlotte prend des décisions, fait passer des lois, gouverne bien mais en sera empêchée par son mari qui veut la remettre « à sa place ». C'est finalement le plus grand drame de l'héroïne comme le souligne en dernière page la reprise des codes graphiques de la pieta qui fait écho la p.2 où Charlotte dans son corset semble emprisonnée dans une cage.

    Mais, comme souvent chez Nury, on a également une réflexion politique. Il dénonce d'emblée l'archaïsme et la vanité de la monarchie avec la présentation du carrosse rococo complètement incongru et plus largement la non répartition des richesses en opposant le luxe et la pompe du cortège impérial et la misère la plus abjecte ( le chien errant qui mange les crottes ou dans un cadrage des plus significatifs , un éclopé qui regarde passer au loin le carrosse ). Comme dans «Katanga », il souligne aussi les méfaits de la colonisation en reprenant l'épisode véridique du calvaire de Pilar. Celui-ci apparaît d'autant plus horrible que rien n'est montré si ce n'est le résultat : des gros plans sur le visage hagard et presque déshumanisé de la jeune fille devenue folle suite à son viol collectif. D'autres exactions de l'armée sont évoquées de façon beaucoup plus crue : les propos -authentiques- de Bazaine sur la politique de la « terre brûlée » mis en récitatif sur des images de massacre comme une justification inacceptable par le lecteur et enfin, dans une distorsion voulue, Charlotte se retrouvant au milieu d'une scène de « tabula rasa » d'un village accusé d'avoir caché des armes de Juarez. Ce dernier épisode semble annoncer certaines pratiques qui auront lieu au Vietnam et en Algérie et indigne à la fois l'héroïne et le lecteur. D'ailleurs on notera qu'à chaque fois que Charlotte explore le pays avec le père Rafaël comme guide, on a des gros plans sur son regard : les yeux de l'héroïne semblent prendre le lecteur à témoin. Enfin, les auteurs soulignent également la collusion de l'église vénale et corrompue (ah, la scène où le nonce du pape engloutit goulûment un éclair !) et des propriétaires terriens qui exploitent sans vergogne les indiens mais ils évitent le manichéisme puisqu'ils mettent également en scène des hommes d'église très vertueux et dévoués.

    Cet acte II est dessiné de main de maître par Matthieu Bonhomme et magnifié par les couleurs chatoyantes de Delphine Chedrut qui guident le regard et permettent d'installer les atmosphères. le dessin en cinémascope nous éblouit à chaque planche ; on a dans ce tome des planches et des intrigues dignes des films de Visconti mettant en scène « violence et passion » et le « crépuscule des dieux ». On s'attend dans l'acte III à du Peckinpah et du Aldrich puisqu'il devrait aborder Camerone et l'exécution de Maximilien. Mais l'on sait d'ores et déjà que c'est une série qui fera date car elle est impériale …

    bd.otaku Le 31/07/2020 à 22:22:46

    « Ama », c’est une longue bande dessinée de 110 pages parue aux éditions Sarbacane fin mai 2020 avec Cécile Becq aux pinceaux et Franck Manguin au scénario. Ce roman graphique raconte de façon à la fois poétique et documentaire, dans des récits entremêlés, l’histoire d’une femme, d’une famille et d’une communauté. Nagisa, une jeune tokyoïte est envoyée par sa mère Chitosé, qui en est partie 20 ans auparavant, sur l’île d’Hegura auprès de sa tante Isoé pour rejoindre les amas (« les femmes de la mer ») et apprendre leur métier. L’album décrit ainsi ce métier, les conflits qui vont éclater entre ces deux mondes si éloignés et les secrets de famille qui émergent peu à peu. L’ensemble créant pour le lecteur un dépaysement nostalgique non dépourvu d’accents féministes et écologiques aux résonances très actuelles.

    Une Bd presque documentaire

    Contrairement à ce qu’on pourrait croire de prime abord, il ne s’agit pas d’une traduction d’un album nippon : le scénariste, Franck Manguin (qui devait au départ réaliser également les dessins) est bien un auteur français mais il connaît intimement le Japon et la région où se déroule l’histoire. Il est titulaire d’un diplôme de langue, littérature et civilisation japonaise et a vécu trois ans au pays du soleil levant. Il est désormais interprète et traducteur. Il a choisi pour cadre l’île isolée d’ Hegura dans la préfecture d’Ichikawa à l’Ouest du Japon.

    Ama n’est pas le prénom de celle que l’on voit évoluer torse nu dans les fonds sous-marins, sur la couverture, mais bien le nom que l’on donne à ces « filles de la mer » , qui chaque jour, plongent en apnée dans les profondeurs à la recherche d’ormeaux qu’elles revendront ensuite au marché. Quant au « souffle des femmes » dont il est question, il s’agit de la méthode de respiration pratiquée par les pêcheuses, « l’isobué », qui leur permet en hyperventilant de plonger sans risquer d’accidents respiratoires. La couverture marque d’emblée, dans l’attitude gracieuse et guerrière à la fois de la protagoniste, comment ces amas peuvent évoluer de façon fluide et sensuelle dans l’eau (ce qui leur a valu le surnom de sirènes de la mer) grâce au mouvement de la chevelure et à la position du corps tout en courbes mais aussi comment il s’agit d’un dur métier avec le poinçon qu’elle tient comme une arme et son attitude concentrée.

    On en apprend beaucoup sur la vie de ces travailleuses de la mer grâce à une ouverture « in medias res » grâce à laquelle nous nous trouvons directement immergés dans une journée de travail d’une ama, Isoé. On découvre ainsi leur tenue de travail : elles sont vêtues d’un petit pagne appelé « fundoshi » et d’un bandana blanc « le tenugui ». Une simple corde nouée autour de la taille les relie à leur « tomaé » (mari, frère ou ami qui veille sur elles) qui attend dans une barque, prêt à les remonter au moindre signal. Pour éviter un exposé didactique et pesant, Franck Manguin use ensuite d’un stratagème fréquent en narration en mettant en scène un personnage étranger au lieu. La jeune héroïne, va découvrir les us et coutumes grâce à un guide, sa tante ou son oncle Goro, puis en les observant et enfin en faisant son apprentissage avec la jeune Yuko et en devenant l’une d’entre elles ; le lecteur apprend donc en même temps qu’elle. La dessinatrice adopte un regard d’ethnologue sur ces femmes : on pourrait rapprocher certaines cases des travaux photographiques de Fosco Maraini dans L'Isola delle pescatrici (1960) qui, alors que certains photographes comme Yoshiyuki Iwase hypersexualisèrent les amas et en firent des objets de fantasmes en les faisant poser comme des pin-ups, montre au contraire que leur nudité est naturelle et « utile ». Cécile Becq reprend un peu dans son choix de bichromie crème et bleu « chaud » (avec une pointe de rouge, presque pervenche) les couleurs des tirages argentiques de l’Italien et bien sûr les couleurs des fonds marins. Elle travaille beaucoup sur les jeux de lumière dans l’eau et crée une ambiance apaisante qui renvoie un sentiment de plénitude. De nombreuses pages muettes, surtout lors des scènes marines, renforcent cette atmosphère presque irréelle et hors du temps.

    Du côté d’Ozu et de Narusé

    Pourtant, le ressort de l’intrigue est le temps : les trois chapitres qui constituent le roman graphique ont tous une date pour titre : « été 1962 », « automne 1966 », « hiver 1968 » et l’épilogue au « printemps 2003 ». Ce temps qui semble figé dans les pauses narratives qui nous sont présentées avec des journées semblables les unes aux autres dans leurs répétitions passe paradoxalement si vite qu’il donne lieu à des ellipses. On a donc deux temporalités qui s’affrontent : celle de l’extérieur (l’évolution de Tokyo dont parle l’étudiant à Nagisa par exemple) et celle de l’île en apparence immuable. Ce passage du temps pousse Nagisa à devoir se chercher un tomaé pour pouvoir rester ama ; il provoque également l’évolution inéluctable d’une société ancestrale vers la modernité et bouleverse la vie des protagonistes.

    Ce temps et les conflits qu’il engendre est un thème récurrent du cinéma japonais des années 1960. On est alors en droit de penser que les tons bleutés choisis par Cécile Becq rappellent outre les fonds marins le gris bleuté si particulier des films d’Ozu et de Naruse et leur rendent hommage. On remarquera d’ailleurs que le découpage de l’album est très cinématographique et modifie très souvent le gaufrier pour apporter de la dynamique et faire sentir le dur labeur des amas lors des scènes de pêche en choisissant par exemple de longues cases verticales qui montrent la profondeur de leurs plongées en apnée, en ajoutant des inserts qui jouent le rôle de travelling avant ou bien en détourant les têtes de personnages qui remontent à la surface pour imiter le mouvement. Mais il reprend souvent également lors de scène plus intimes en intérieur le plan moyen à ras de terre (dit plan tatami) qui était la signature d’Ozu et crée un rythme lent.

    Ces maîtresses-femmes ne sont pas à l’abri de chagrins intimes ou d’une histoire familiale douloureuse, à commencer par Isoé, la cheffe de la communauté des pêcheuses. Elle a une cinquantaine d’années et a beau aimer son métier, elle vit dans le regret de l’abandon de Chitosé, sa sœur aînée qui a suivi un homme à Tokyo et n’est jamais revenue sur l’île la forçant à endosser à son tour le rôle d’ama traditionnellement dévolu à l’aînée de la famille. La communauté toute entière n’a pas oublié ce « reniement » et accueille fraîchement Nagisa, la citadine, qui devra se faire accepter. Ainsi on a une véritable intrigue qui prolonge le côté documentaire puisque de nombreuses questions devront être résolues : Quelle est la raison de la brouille des deux sœurs avant même la naissance de l’héroïne ? Nagisa parviendra-t-elle à leur prouver qu’elle peut être une grande ama ? Qu’elle n’est pas comme sa mère et qu’elle ne les trahira pas ? Pourquoi a-t-elle choisi de revenir ? Quel est le secret qu’elle cache ? Et comment va-t-elle réagir lorsqu’on voudra lui attribuer un tomaé ?

    La confrontation de deux mondes apparemment opposés permet enfin de montrer comme dans « le voyage à Tokyo » d’Ozu les différentes facettes de la société japonaise (campagnarde et citadine) et provoque pour nous encore plus que pour l’héroïne un dépaysement total.

    Une œuvre féministe et nostalgique

    A la manière des deux célèbres cinéastes , les auteurs soulignent également les conflits personnels et sociétaux qui animent un Japon en mutation : le choc culturel entre deux modes de vie, entre les hommes et les femmes et même entre le passé et le présent.

    Le roman graphique rend hommage à ces femmes fortes et sauvages qui vivent quasiment nues en créant toute une galerie de portraits bien typés et individualisés. Elles n’ont pas leur langue dans leurs poches et à la criée, elle savent, le cas échéant, défendre le fruit de leurs efforts face au revendeur qui veut les gruger. Elles se conduisent comme des hommes aussi et choisissent leurs partenaires pour un soir ou pour la vie et elles en parlent librement entre elles ce qui créent d’ailleurs quelques moments comiques car l’ingénue Nagisa n’est pas habituée à une telle liberté de pensée et de paroles. Ce sont-elles qui prennent les décisions au conseil du village et qui président aux fêtes religieuses lors des cérémonies en l’honneur de la déesse du soleil Amaterasu qui les protège alors que ce rôle est partout ailleurs dévolu aux élus municipaux. D’ailleurs lorsque naît une fille c’est fête et on améliore l’ordinaire du repas, mais quand c’est un garçon on ne célèbre pas ! Leur sort semble tellement enviable que lors des festivals , les hommes de l’île se griment en femmes. Au sein de cette société, l’héroïne s’épanouit et finit par dire tout haut ce qu’elle pense et également par confier son lourd secret à sa tante. On pourrait alors comprendre le titre dans un sens métaphorique : ces femmes sont inspirantes et leur souffle porte l’héroïne.

    Pourtant, ces femmes à la peau tannée, musclées, au bagout réjouissant, aux corps si variés et offerts à la vue sont bien loin de l’image habituelle de la femme douce et discrète qu’ont en tête les Japonais. Ceci est présenté dans l’album à travers le regard de l’étudiant en ornithologie (Hegura est une réserve naturelle) qui les surprend au bain. C’est le seul moment où les corps des pêcheuses sont érotisés : quand le regard masculin extérieur à l’île est là, les femmes redeviennent des proies. Il en est de même lorsque de jeunes touristes viennent au festival sur l’île : ils veulent imposer leur domination. Enfin, les règles de la société patriarcale qui ne semblent pourtant pas avoir cours au quotidien au sein de cette communauté rattrapent la jeune femme in fine … et Nagisa va opter pour un choix radical, féministe et courageux dans ce Japon des années 1960.

    Les Amas, quant à elles, luttent pour préserver leur dignité qu’il faut chaque jour reconquérir, face au regard des Japonais de l’extérieur bien plus patriarcal et surtout face aux avancées technologiques qui rendent leur activité de plus en plus datée : les bateaux chasseurs de poulpes qu’elles surnomment « dragons de mer » provoquent la surpêche, les ormeaux se font plus rares du fait du réchauffement des eaux (déjà !) tandis que dans l’île d’à côté on ne pêche plus de la même façon et on renie les traditions en optant pour des combinaisons de plongée en néoprène… Les jeunes fuient Hegura : le fils d’Isoé préfère ainsi devenir « salary man » plutôt que « tomaé » et les filles rechignent à une vie aussi rude … On trouve donc en filigrane une critique de la société moderne qui écrase les traditions pour davantage de profit. Pour survivre les femmes de la mer doivent donc opter pour des compromis comme nous l’explique l’épilogue nostalgique qui se déroule trente ans plus tard dans lequel nous suivons une Nagisa vieillie qui retourne sur les lieux de son bonheur passé.

    De toute beauté (et façonné avec grand soin comme toujours aux éditions Sarbacane) , ce « souffle des femmes » coupe le nôtre ! Pour leur entrée en bande dessinée Franck Manguin et Cécile Becq ont réussi un coup de maître. On peut qualifier « Ama » d’album tout public mais dans un sens nullement péjoratif !On y trouve différents niveaux de lecture : il parle aux adultes bien sûr mais il peut également trouver un écho auprès des adolescents par son côté « roman de formation » puisqu’il aborde les sujets de l’indépendance et du combat pour trouver sa place dans un groupe et dans le monde. Enfin il constitue une œuvre mémorielle qui rend hommage à un métier et à une communauté en voie de disparition et apporte ainsi sa pierre au mouvement qui cherche à faire inscrire cette tradition des amas au patrimoine mondial de l’UNESCO. Un roman graphique magnifique et émouvant dans lequel vous devriez vous plonger !

    bd.otaku Le 25/07/2020 à 10:49:44
    Une nuit à Rome - Tome 4 - Livre 4

    Au moment où il achevait le deuxième tome d’ « Une nuit à Rome », en 2013, Jim ne pensait pas à un deuxième cycle car « dans sa tête l’histoire [était]bouclée ». Puis, il approcha des 50 ans et, comme à la fin du premier diptyque les héros se donnaient rendez-vous dix ans plus tard, il se mit à écrire la suite. Une suite beaucoup moins romantique et plus mélancolique dont le premier tome parut en 2018. En voici l’épilogue édité aux éditions Bamboo dans la collection « Grand Angle » sorti le 10 juin 2020. Tempus fugit ….et la mort s’invite.

    L’invitation

    « On s’était dit rendez-vous dans dix ans » disait la chanson . Et c’est avec cette idée en tête que Raphaël, redevenu célibataire au tome 3, choisit d’organiser une grande fête pour ses 50 ans. Dans la lettre qu’il joint au carton d’invitation, il écrit à Marie : « on s’est promis qu’on se reverrait le jour de nos cinquante ans … Bien sûr je sais qu’on ne pourra pas revivre ce qu’on a vécu de la même façon, ces moments-là ne se volent qu’une seule fois …. Alors je t’invite. Un ami me prête un grand appartement à Rome, pas très loin du Trastevere, et j’ai envie de fêter ça avec les gens qui comptent. J’aimerais vraiment que tu sois là. Je veux te présenter aux gens que j’aime et que tu entres dans ma vie. Par cette invitation, j’ai bien conscience de prendre le risque de casser quelque chose, un peu de la magie entre nous … ». Or, la magie, il semble bien l’avoir cassée Raphaël ! Marie, hésitante, l’a finalement rejoint à Rome ; mais, à son arrivée à l’appartement, elle apprend par sa demi-sœur le décès de leur mère malade. Elle part donc précipitamment avant même d’avoir revu son amant qui, dépité, lui envoie un texto assassin et couche avec une autre fille. Au matin, réalisant son erreur, Raphaël se précipite à la poursuite de son amour de jeunesse pour s’excuser. Il retrouve Marie, comme on l’avait laissée à la fin du livre III, coincée à l’aéroport de Ciampino à cause d’un mouvement social. Elle ne veut plus avoir affaire à lui et doit repartir à Sète au plus vite pour soutenir ses proches. Elle appelle, par dépit, la seule personne qu’elle connaît à Rome : Alexandre, l’ami français du tome 1, qui accourt à sa rescousse. Mais Raphaël ne se décourage pas pour autant et s’incruste dans la voiture de l’expatrié…

    Avant même le début du second cycle, Jim faisait réapparaître ses personnages fétiches dans « Les Beaux moments » (2016)un recueil de nouvelles en bande dessinées : dans le premier récit, Marie était présentée comme énigmatique : elle faisait des photos de charme et se dévoilait pour mieux se cacher ; dans l’autre Raphaël, devenu père de deux petites filles, croisait sans le savoir son premier amour dans les rues de Paris. Les héros vieillissent donc en même temps que leur créateur et que les lecteurs, un peu comme dans la trilogie de Klapisch : « l’Auberge espagnole », les Poupées russes et Casse-tête chinois ». On remarquera d’ailleurs que, comme chez le cinéaste, Jim narre une histoire d’amour certes mais également l’évolution d’une bande de potes. Le cadre est contemporain, le langage très actuel et la voix off dans laquelle Raphaël s’adresse à lui-même reprend le procédé cinématographique adopté (on entendait la voix de Romain Duris en fil rouge) mais de manière originale. En effet, comme dans le Nouveau Roman, Jim emploie la deuxième personne ce qui a pour effet d’inclure le lecteur et de lui donner l’impression que le narrateur s’adresse à lui.

    Où sont passés les grands jours ?

    Comme chez Klapisch également, le héros se présente comme un anti-héros : de nombreux lecteurs avaient, semble-t-il, été déçus par un tome 3 jugé bavard et décousu dont les protagonistes étaient des ados attardés pathétiques qui ne pensaient qu’à boire et faire la fête pour refuser de se voir vieillir. En témoignait par exemple le faire-part d’un goût douteux envoyé par Raphaël à ses amis : « Raphaël a la douleur de vous convier aux obsèques de sa folle jeunesse ». Or, le tome 4 va reprendre et approfondir tous les éléments en apparence disparates du précédent pour en montrer la profondeur sous l’apparente superficialité et mettre l’accent sur le temps qui passe.

    Jim utilise fort à propos les décors et les avancées technologiques pour le souligner : on revient sur les mêmes lieux que dans le premier cycle mais ils ont changé. Ainsi, l’hôtel de leurs retrouvailles torrides a été racheté par un grand groupe : il n’a plus son cachet ancien et est comme standardisé, un peu clinquant, et une clef magnétique ouvre désormais la chambre ; la ville éternelle est, elle-même, défigurée par les échafaudages et surtout les personnages ont vieilli.

    Le bédéiste travaille d’après photos comme il le confiait dans « Les Dessous d’une nuit à Rome » (2014) et il s’est inspiré pour ses deux protagonistes d’un de ses amis, le chanteur St Rémy, et de sa propre femme Delphine qui prête ses traits à Marie. Il a donc pu les vieillir de façon très crédible en observant la réalité. Même la belle héroïne se retrouve ainsi avec des cernes sous les yeux et de petites rides aux commissures des lèvres ; la couverture de l’édition de luxe souligne encore davantage le passage du temps en striant de blanc, grâce au ruissellement de l’eau, ses cheveux. De même, la scène en apparence superflue, dans laquelle Arnaud, le copain de toujours, fait son jogging (p.20) permet de montrer son essoufflement et donc sa perte de vitalité. Enfin, lorsque la bande d’amis se promenait dans Rome, au tome 3, le même Arnaud grappillait un prospectus pour l’ouverture d’un bar « de jeunes » dans lequel ils se retrouvent tous au tome 4 avec l’impression de ne pas être à leur place en prenant ainsi brutalement conscience de leur « has beenitude ».

    Mais le vieillissement n’est pas la seule ombre au tableau : on notera dans ce deuxième cycle l’omniprésence de la mort. Le prologue du tome 3 met, de façon déceptive, en avant le malaise cardiaque du héros et Marie perd sa mère à la fin de cet album. On assiste, dans le dernier opus, à une crémation et à une dispersion de cendres et ceci se retrouve même sur la couverture de l’édition classique : on y découvre à côté des amants enlacés une urne funéraire qui trône comme dans une vanité du XVII e et semble murmurer au lecteur : « memento mori » ! La mort s’invite donc in fine et amène les héros à se questionner sur leur vie.

    De beaux moments

    C’est grâce à ce nouveau thème que le deuxième cycle se différencie vraiment du premier : il ne s’agit ni d’une reprise ni de l’album de trop (comme avait pu le laisser croire le tome 3) mais d’un approfondissement. On passe en effet du vaudeville à la comédie douce-amère en abandonnant l’unité de lieu de temps et d’action pour un étalement plus long dans l’espace et le temps au tome 4. Ceci s’accompagne d’un travail sur la psychologie des personnages. Une fois encore, des petits riens en apparence insignifiants acquièrent une grande importance : au tome 3 la mère de Raphaël l’appelle plusieurs fois mais il ne décroche pas ; lors de la fête, sa bande se permet même des commentaires insultants et graveleux à propos de cette dernière. Or, dans le tome 4 l’un des planches le plus émouvantes qui constitue une pause narrative, est celle où sortant de la crémation Raphaël l’appelle pour lui dire qu’il l’aime. C’est un « beau moment » que capture l’auteur ; il le met en valeur en décrivant également l’effet produit sur sa destinataire. Cette pause participe cependant à l’économie du récit en montrant l’évolution de son personnage qui grandit enfin …

    De même, Marie , stéréotype de la femme fatale toxique (Raphaël se patchait même contre elle au tome 1 !) et énigmatique comme son portrait peint par son jeune amant, se voit davantage ancrée dans le réel. On comprend son attitude fuyante grâce à un traumatisme d’enfance, on a accès à son intériorité grâce à la transcription de certains de ses cauchemars dans une superbe succession de pages muettes mais également parce qu’elle se voit aussi dotée d’une voix off au tome 4. Elle s’incarne même réellement puisqu’on la voit non plus dans une attitude hiératique ou aguichante mais dans une pose triviale que normalement on évite en bande dessinée (aux toilettes découvrant qu’elle a ses règles). Là non plus ce n’est pas gratuit … Tout prend sens dans le récit par rapport à la finitude. Les deux héros deviennent dans ce dernier opus profondément humains, réellement attachants, et suscitent tous deux l’intérêt du lecteur. D’ailleurs c’est sur ce tome final qu’il apparaissent pour la première fois réunis en couverture, heureux et apaisés…

    Jim fait souvent référence dans la tétralogie à des morceaux de musique emblématiques de l’époque, réalisant comme une bande-son de son histoire ; il compose aussi, finalement, son récit comme une partition. On retrouve dans le deuxième cycle des lieux du premier : les coupoles du Sacré Cœur entraperçues par le velux de l’appartement de Marie font ainsi échos à celles des églises romaines ornant la couverture du tome 2 ; les pièces de puzzle semées dans le prologue du tome 3 s’explicitent et se déploient dans le 4 ; l’excipit reprend le titre même de la série et enfin l’ensemble des tomes est lié par les couleurs récurrentes de Delphine qui crée une sorte de bichromie de couleurs complémentaires alliant les cieux bleus aux tons orangés et sensuels des bâtiments de Rome, de Sète ou de la capitale. L’auteur, comme un musicien, pratique également le contrepoint voire la dissonance. Il choisit une fin en forme de pirouette et pourtant tellement cohérente : ironique comme la vie …. Ce qui évite au récit de tomber dans une bluette irréaliste à la Marc Lévy !

    « Voilà, c’est fini » … on a retrouvé avec plaisir les deux héros d’ « Une nuit à Rome » et replongé dans leurs aventures. Ce deuxième cycle plus grave a permis de donner davantage de profondeur à l’histoire et aux personnages. La passion des vingt ans se mue petit à petit en autre chose... Pas de nostalgie cependant : car la jeunesse n’y est pas forcément présentée comme une panacée ! La série nous incite à profiter des « beaux moments » et à ne pas nous demander sans cesse « où sont passés les grands jours » ! La couverture de l’édition classique du dernier tome est construite en écho à celle du tome 1 et les personnages forment par leur attitude semblables et inversées comme les deux parties d’une parenthèse. Et c’est bien une parenthèse que vivent les lecteurs le temps de leur lecture : un voyage qui les emmène à Rome mais aussi dans leur passé en les interrogeant en même temps sur leur devenir …. Une nuit à Rome est une série très écrite et aboutie qui nous accompagne longtemps et qu’on quitte sur un espoir à défaut d’une promesse : celui qu’un jour Jim se décide à narrer, dans un préquel, les « tendres années » de ses deux héros …

    bd.otaku Le 23/07/2020 à 12:15:57

    « Ils sont venus, ils sont tous là »… ce devait être pour l’anniversaire de la Mamma, ce sera pour ses funérailles … Et voici que de l’au-delà, la matriarche de la famille Morreale de Palerme raconte, à la manière de Joe Gillis dans l’ouverture de « Sunset boulevard » de Billy Wilder, en voix off, comment elle en est arrivée là et commente avec férocité les réactions de ses cinq enfants.

    Une entrée en matière originale pour un livre dont la composition ne l’est pas moins ! A la manière de délicieuses lasagnes, il y a plusieurs « couches » de narration : d’abord des pages datées (de 1969 à 1991) en couleur sépia qui constituent des flash-backs et racontent la rencontre puis la vie de couple et de famille de Maria Morealle et de son époux Pierre jusqu’au départ de ce dernier. Entre chacune de ces tranches de vie, un chapitre est consacré à chacun de leurs enfants et brosse leur portrait grâce au monologue intérieur et également grâce à leurs actes et des dialogues dans des pages en noir et blanc qui retracent les dernières heures de leur quotidien avant qu’ils n’apprennent le drame. On fait ainsi connaissance avec : Giovanni l’aîné de la famille, un professeur un peu veule et sa femme Anna qui n’est absolument pas faite pour lui ; Agata, l’artiste ratée de la famille ; Diego Maria l’homosexuel flamboyant et intéressé ; Rosalia, la préférée, belle infirmière qui vient d’épouser un médecin et enfin Santo le baroudeur journaliste petit dernier et fils prodigue. Et pour finir cette savoureuse galerie de névrosés, un sixième chapitre les met tous en présence et permet de révéler des secrets de famille dans une joyeuse hystérie à la Almodovar tandis qu’un épilogue apporte un ultime twist final à l’intrigue …

    Comme le cinéaste espagnol, Guilio Macaione (au dessin et au scénario) prête une grande attention à ses personnages dans un style graphique qui rappelle celui des mangas surtout par l’attention portée aux expressions et aux visages. Il s’intéresse aussi comme lui à la tolérance et aux préjugés et souligne ainsi le racisme et les ragots dont est victime la nounou originaire de l’ïle Maurice tandis qu’il tord, en même temps, le cou à certains clichés en mettant en scène par exemple deux protagonistes masculins bien loin du macho italien ! Mais comme Almodovar également, il laisse éclater sa nostalgie pour son pays (exacerbée peut-être à l’époque de la rédaction de « Basilico » par un exil professionnel aux Etats-Unis) en composant une véritable ode à sa ville de Palerme dont il recrée l’atmosphère à l’aide d'expressions vernaculaires ou en évoquant pêle-mêle, au gré des pérégrinations de ses héros, le festival de Santa Rosalia, le bord de mer à Cefalu, les nuits festives de Vucciria mais surtout, comme le titre l’indique, en célébrant la gastronomie italienne !

    En effet, Maria la matriarche, ne faisait l’unanimité auprès des siens que sur un point : sa délicieuse cuisine ! Elle rêvait d’ailleurs d’écrire un livre de recettes. La mort ne lui en aura pas laissé le temps mais qu’à cela ne tienne, Macaione choisit d’agrémenter son récit d’authentiques recettes traditionnelles qui ouvrent chacun des chapitres consacrés aux enfants Morreale. Simple couleur locale ? pas si sûr …

    Un livre savoureux ( si on ajoute en plus que la couleur des pages sépia est élaborée à base de …café) , un vrai régal que je vous invite à consommer sans modération ! De plus les éditions Ankama l’ont édité dans un format intermédiaire (proche du manga) mais avec une belle couverture cartonnée alors vous pourrez sans problème le glisser dans votre sac de plage ou de randonnée pour cet été !

    bd.otaku Le 08/07/2020 à 11:36:49
    Black Squaw - Tome 1 - Night Hawk

    Un an après la fin de la série « Dent d’ours », son trio de créateurs (Yann au scénario, Henriet au dessin et Usagi à la couleur) se reforme pour un nouveau projet : « Black squaw » dont le premier tome « Night Hawk » est paru le 12 juin aux éditons Dupuis. Il met en lumière une aviatrice ayant réellement existé, Bessie Coleman, métisse afro-amérindienne, qui fut la première femme noire au monde a obtenir sa licence de pilote (en France qui plus est !). Il nous narre ses exploits, dans les années 1920, sur fond de prohibition, sexisme et ségrégation. Dans ce tome d’introduction on trouve un savoureux mélange d’aventures, de fiction historique mais aussi un récit d’émancipation.


    Une bd d’aventures

    L’album débute « in medias res » : sur une île au large de Terre-neuve, un hydravion noir déjoue la vigilance des gardes côtes et se pose pour prendre livraison de caisses d’alcool de luxe en provenance de France pour le compte d’Al Capone car l’Amérique est en pleine prohibition. Le pilote qui en descend, alors qu’il était présenté masqué par son écharpe jusqu’alors, s’avère être une jeune femme qui n’a pas froid aux yeux comme le montre la séquence suivante où elle monte à cru des chevaux considérés comme sauvages en déclarant au vieux saint-pierrais qui la met en garde contre ces bestiaux qui ruent et mordent : « Parfait ! On est faits pour s'entendre ! ». Elle a aussi choisi de peindre sur la carlingue de son avion personnel son nom en langue cherokee : « corneille obstinée » . Ainsi d’emblée, le personnage est caractérisé dans un portrait en actes.

    Et des actions , il n’en manque pas tout au long de ces 50 pages ! Les séquences et les paysages se succèdent (on passe des territoires terre neuvains à la réserve d’Oklahoma puis aux plaines arides du Texas toutes caractérisées par une palette chromatique différente) ; la variété des cadrages et de la mise en page ainsi que les grandes vignettes immersives du début dépaysent le lecteur. Le rythme est haletant et procède non pas de façon linéaire mais par succession de flash-backs et d’ellipses dans un récit dépourvu de temps morts. On émettra un petit bémol cependant : les monologues de convention parfois un peu envahissants de Bessie qui récite son manuel d’aviation à haute voix fonctionnent moins bien que dans d’autres séries où les héros s’adressent à leur copilote et cassent un peu le rythme.

    Yann fait monter le suspense en mettant en place une gradation des dangers qui guettent l’héroïne : elle doit éviter les garde-côtes ; elle est menacée d’être prise aussi entre deux feux face à la guerre des gangs qui se profile au début de l’album entre « le Balafré », Al Capone son employeur, et « Bugs » ( le branque) Moran son rival et aboutira plus tard au massacre de la St Valentin ; elle doit se battre contre un gigantesque tempête de neige et effectuer enfin un combat aérien qui laissera planer sur elle un ultime danger représenté par le titre énigmatique du premier volume et qu’on ne dévoilera pas ! Le scénario est ainsi d’une grande puissance narrative et déploie la mécanique éprouvée dans la série précédente en alternant le passé et le présent, les moments de pause et les moments d’action, et en mettant en place de nombreux cliffhangers.


    Une fiction historique

    Mais cette fiction rocambolesque est cependant très sérieusement et soigneusement documentée. Qu’il s’agisse des dessins : les avions , le hors-bord d’Al Capone ou même les chevaux , tout est traité dans le style hyper réaliste dont Henriet est coutumier souligné par les couleurs un peu « salies » et sépia d’Usagi qui donnent un côté vintage à l’ensemble . Yann est friand de « parlures » et nous régale d’expressions pittoresques de Saint-Pierre ou des Cherokees. Il choisit d’aborder également des sujets plutôt rebattus en bande dessinée et au cinéma sous un angle inédit : ainsi, il évoque la prohibition en basant son action non pas à Chicago ou New-York mais dans les territoires français de St Pierre et Miquelon , plaque tournante bien moins connue du trafic. Choisir cette localisation lui permet, en outre, d’effectuer un syncrétisme avec un autre événement : la disparition de « l’Oiseau blanc » de Nungesser et Coli lors de sa tentative de traversée de l’Atlantique nord en adoptant l’hypothèse de Bernard Dupré qui soutient que l’avion y aurait été abattu par erreur par des gardes côtes qui pensaient avoir affaire à des trafiquants. On a là typiquement la patte de Yann qui arrive à mélanger des événements réels et en faire la trame même de sa fiction.

    Ajouter cette anecdote à l’histoire de Bessie permet également de dater ce qui ne l’est pas ! Le célèbre avion à la carlingue blanche ornée de l’insigne de Nungesser (un Jolly Roger dans un cœur noir surmonté de deux chandeliers et d’un cercueil) et copiloté par un aviateur borgne comme nous le rappellent les détails des cases , a disparu entre le 8 et le 9 mai 1927. Or, Bessie Coleman est décédée en repérage d’un vol acrobatique en 1926 , ce qui est soigneusement omis dans la biographie du dossier final. On passe donc à une uchronie : le présent de l’album est donc une invention scénaristique fondée sur la question : qu’aurait pu faire Bessie si elle n’était pas décédée prématurément ? Là encore, il n’y a pas d’élucubrations mais un fait historique : l’un des frères de Bessie qui partageait son appartement à Chicago était devenu le cuisinier personnel d’Al Capone. Il aurait donc très bien pu recommander sa petite sœur à son patron qui cherchait des pilotes chevronnés et intrépides pour ses trafics. Comme pour l’héroïne de « Dent d’ours » , Hanna Reitsch, personnage réel, mais rajeuni de dix ans pour les besoins de la série, qui y pilotait des avions ayant été pensés mais pas tous réalisés, Yann brode sur la réalité. Il transforme par exemple le destin des parents qui constitue un véritable cliff hanger. Cela permet d’étoffer le côté aventureux du personnage mais également de transmettre un message .


    Un récit d’émancipation et de lutte contre la discrimination raciale

    L’héroïne est extrêmement séduisante. Henriet voulait qu’elle soit « jolie, agréable et qu’elle dégage quelque chose de sympathique ». Il s’est inspiré de photos de la Bessie réelle mais aussi d’actrices et de mannequins pour créer son idéal féminin. Il l’a rajeunie également : elle avait 34 ans au moment de sa mort en 1926, et dans l’album en 1927, elle semble avoir une vingtaine d’années. Ceci peut favoriser l’identification des lecteurs.

    En effet, l’album a bénéficié d’une prépublication dans « Spirou » et l’on trouve comme une mise en abyme de l’effet escompté sur le jeune lectorat grâce aux pages consacrées aux enfants de Waxahachie. Ceux-ci sont dépositaires des préjugés de l’époque. L‘un des garçonnets décrète « Avec ta peau t'as plutôt la couleur à vivre courbée dans les champs de coton plutôt que d'jouer à saute-mouton dans les nuages ! » ; une fillette ajoute moqueuse « les filles ça peuve pas piloter des avions « (p.38) mais elle est surprise en voyant Bessie s’envoler et finit admirative : « Dis ça existe des anges noirs ? » (p.40). Or « l’ange noir » deviendra l’un des surnoms de l’aviatrice ! Yann a dit que ce qui le faisait rêver, c’était des personnages « bigger than life » : « des êtres qui ont une destinée exceptionnelle, surtout si leur histoire personnelle entre en résonance avec la grande Histoire, ou si elle est emblématique d’une volonté hors du commun et d’une force de caractère incroyable qui leur permet de surmonter les difficultés, les coups du sort, les chausse-trappes, les injustices et les handicaps que le destin leur réserve ». La jeune Bessie Coleman rentre parfaitement dans ce cadre et ne déparerait pas dans « Les Culottées » de Pénélope Bagieu « qui ne font que ce qu’elles veulent ». Elle constitue donc être une figure inspirante et permet aux jeunes lecteurs et lectrices de rêver et peut-être de s’accomplir.

    Cette héroïne suscite également une réflexion, plus adulte cette fois, sur les préjugés et le racisme grâce en particulier aux flashbacks qui soulignent le destin auquel elle était vouée et comment elle en a fait fi , ce que rappelle également la biographie en fin de volume. Elle vit dans un Sud où le Ku Klux Klan, à son apogée, compte plusieurs millions d’adeptes et a les sympathies du président en exercice Woodrow Wilson… Même les immigrés de fraîche date stigmatisent Bessie comme le souligne le dialogue entre deux hommes de mains d’Al Capone : « Comment le boss a-t-il pu faire confiance à cette greluche mal blanchie?/Depuis quand t'es raciste , Kowalsky ?/ moi raciste ? ... Ca va pas ? ...mais quand même, une souris à moitié noire, à moitié rouge ...! » . Or, de tels mots méprisants à l’égard des minorités afro-américaines et amérindiennes acquièrent un relief tout particulier et un écho troublant dans notre société contemporaine avec la résurgence des suprémacistes aux Etats-Unis et le meurtre de George Floyd… Loin d’être seulement un récit d’aventures plaisant, « Black squaw » se mue donc en un récit d’émancipation et délivre un vrai message contre la discrimination.


    « Black squaw » devait être développée en parallèle de « Dent d’ours » avec un autre dessinateur. Mais quand Yann a faire part de son projet à Henriet, celui-ci lui a demandé de l’embarquer dans l’aventure… Sa réalisation a donc été différée pour le plus grand bonheur du lecteur ! Les auteurs projettent d’écrire deux cycles de trois tomes chacun sur le modèle de la série précédente.
    Les différents arcs narratifs mis en place dans ce tome introductif ainsi que le dossier final porteur de tout un tas de possibles (sa vie à Chicago puis à Paris dans les années folles, son séjour au Crotoy , sa rencontre avec Joséphine Baker ou sa participation aux Flying Circus ) nous laisse augurer du meilleur ! Il faudra s’armer de patience car le tome 2 est annoncé pour le printemps 2021…

    bd.otaku Le 01/07/2020 à 11:57:09

    L’acteur américain d’origine japonaise George Takei est surtout connu en France pour avoir incarné le commandant Sulu à bord de « l’Enterprise », le vaisseau interstellaire de « Star Trek ». Dans "Nous étions les ennemis" ("They Called Us Enemy") paru fin 2019 aux Etats-Unis et en mai 2020 aux éditions Futuropolis, il nous livre avec l’aide de Steven Scott et Justin Eisinger au scénario et Harmony Becker au dessin un témoignage autobiographique poignant centré sur son enfance et une page sombre de l’histoire américaine : l’internement, après Pearl Harbor, des ressortissants américains d’origine japonaise. Ce roman graphique, nommé aux Eisner 2020 dans la catégorie meilleure œuvre documentaire, permet d’aborder un épisode méconnu de l’histoire américaine, de rendre hommage à ses parents et d’expliquer son parcours personnel.

    Un chapitre noir de l’histoire des Etats-Unis

    L’Attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, en plus de marquer l’entrée des Etats-Unis dans la seconde guerre mondiale, aura des répercussions au sein même de la société américaine : par crainte d’une cinquième colonne japonaise sur le territoire, 120000 citoyens d’origine japonaise furent spoliés de leurs biens et parqués dans des camps, officiellement pour les protéger de la vindicte populaire et du déferlement de haine à leur égard. Durant tout le conflit, on promulgua de plus en plus de lois pour limiter leurs droits et les pousser à partir au Japon ; puis, à la fin de la guerre, les politiques s’en désintéressèrent et fermèrent les camps, livrant à eux-mêmes des personnes déboussolées, aux vies brisées, ne sachant pas où aller dans ce pays qui les avait rejetés.

    Les camps d’internement avaient déjà été évoqués par Alan Parker au cinéma dans « Bienvenue au paradis » ou par Julie Otsuka dans son roman « Quand l’Empereur était un dieu » mais le premier était un film très romancé alors que le second , par le choix de l’autrice qui appelait seulement ses personnages « la mère », « le garçon », « la fille » afin qu’ils représentent la communauté japonaise dans son entier, avait un côté désincarné. Takei et ses coscénaristes évitent ces deux écueils : l’acteur, qui joua en 2012 dans la comédie musicale Allegiance à Broadway qui racontait les camps mais avait été fortement contestée pour son approximation historique et ses abus de pathos, s’abstient de tout apitoiement mais aussi de toute sécheresse en contant son histoire par les yeux de l’enfant de quatre ans qu’il était alors. Il fait également preuve de rigueur historique en jalonnant le récit des déclarations réellement prononcées par les politiques à l’époque.

    Le parti-pris narratif donne de la profondeur au récit. Les voix se superposent : on entend en même temps la voix candide de George enfant et celle distanciée du George adulte qui, grâce aux conversations qu’il a eues avec son père dans les années 1960, a perçu toute l’horreur de la situation. Ainsi, lorsqu’ils sont parqués dans des étables à peine nettoyées avant de partir pour les camps, le petit George se réjouit « On va dormir là où les chevaux ont dormi, c'est rigolo ! » tandis que le Takei adulte qui a été présenté dans les premières pages comme donnant un Ted Talk à Kyoto en 2014 puis comme invité au Musée Franklin Roosevelt en 2017 ajoute en récitatif : « Pour mes parents c'était un coup terrible. Ils avaient travaillé dur pour acheter une maison avec deux chambres à coucher et élever leurs enfants à Los Angeles et on se retrouvait entassés à cinq dans cette stalle nauséabonde. C'était une expérience dégradante, humiliante et douloureuse » (p.30). De même, il déclare : « Je voyais des gens pleurer et je ne comprenais pas pourquoi. Papa m'avait dit qu'on allait en vacances. Je pensais que tout le monde partait en vacances dans un train avec des sentinelles armées dans chaque wagon. C'était une aventure ». (p.37). La perception enfantine, comme dans la vie est belle de Roberto Begnini (1997) permet ainsi à la fois de souligner une situation anormale perçue comme banale par le jeune protagoniste et d’échapper au pathos.

    On notera enfin que nombre de cases de l’album font référence au travail de la photo journaliste Dorothea Lange commandité par the War Relocation Authority qui souhaitait qu’elle y montre combien les « ennemis » étaient détenus dans des conditions décentes. On lui avait d’ailleurs interdit de photographier les barbelés et les miradors. Or, la photographe , qui était contre cet internement, dresse par son choix de sujets et ses cadrages un véritable procès à la nation américaine et son reportage fut confisqué . Déclassifié en 2006 seulement, il a été largement exposé depuis. Parmi les clichés le plus célèbres on voyait par exemple le salut au drapeau de petits écoliers issus de différentes ethnies (dont des japonais), les magasins avec l’inscription « Interdit aux Japs », les rideaux baissés des boutiques « à louer », de gros plans sur les ordres d’exclusion, les queues pour l’enregistrement sur les listes, les paysans d’origine japonaise réquisitionnés et sommés de récolter sur leurs terres une production dont ils ne jouiraient pas, les attroupements dans les gares avec des enfants étiquetés comme du bétail et des familles éplorées aux montagnes de bagages ainsi que des plans d’ensemble en plongée sur les baraquements … Harmony Becker reprend parfois littéralement les photos de Lange en utilisant d’ailleurs le même noir et blanc. Elle y ajoute bien sûr les miradors, chars et barbelés qui avaient été évincés du cadre et, en s’appuyant sur ce témoignage de première main, elle installe un réalisme quasi documentaire et remet en pleine lumière ce qui a été si longtemps caché.

    In memoriam:

    On trouve cependant beaucoup de douceur également dans le dessin d’Harmony Becker : les visages sont très expressifs, le trait lorgne du côté des mangas ou du "Tombeau des lucioles" d’Isao Takahata pour la peinture des émotions. Le récit à hauteur d’enfant célèbre la mère Fumiko qui a tout fait pour protéger ses enfants et leur permettre d’être préservés de cette réalité brutale. Il souligne ses petits actes d’héroïsme (casser devant son acheteuse un vase qu’on la force à brader avant l’évacuation, emporter illégalement sa machine à coudre pour aménager au mieux les taudis qu’on leur a réservés) comme ses sacrifices plus grands : renoncer à sa nationalité américaine pour pouvoir rester dans les camps avec sa famille.

    Ce livre rend aussi hommage à son père qui ne baissa jamais les bras et qui, convaincu de la nécessité de former une communauté soudée, œuvra à chaque fois comme chef de bloc ou porte-parole dans les camps où il était interné et monta même bénévolement une agence de replacement pour ses anciens codétenus après la libération des camps.

    un roman de formation

    Mais c’est surtout son rôle d’éveilleur de conscience qui est mis en avant : alors que la plupart des nippo-américains ayant vécu cette expérience traumatisante « refusaient de parler de l’internement avec leurs enfants », on voit plusieurs fois Norman discuter avec son fils , adolescent fougueux et vindicatif, et le raisonner : « Les gens peuvent faire de grandes choses, George. Ils peuvent avoir de nobles et brillants idéaux. Mais ce sont aussi des êtres humains faillibles, et nous savons qu'ils ont fait une terrible erreur ». Il prône donc l’empathie, la compréhension de l’autre et l’absence de manichéisme, leçons qui seront retenues par son fils.

    En effet, Takei dédie une partie importante du roman graphique aux combats que cette expérience lui a donné envie de mener par la suite. En faveur de sa communauté, pour que l’injustice soit réparée ; mais aussi pour la justice sociale, en se battant pour les droits des LGBT+ et le mariage pour tous (il est lui-même homosexuel). C’est d’ailleurs sur ce dernier aspect qu’on pourrait déplorer quelques longueurs car le parcours actuel de George Takei ne revêt pas autant d’intérêt pour le lectorat français que pour le public américain et les allers retours passé/présent sont parfois inutiles et cassent le rythme.

    Pourtant, malgré ces particularismes, l’album demeure très intéressant car l’acteur ne fait jamais preuve d’acrimonie. il délivre un message pacifiste et bienveillant qui prône l’égalité et la solidarité. Son livre dépasse alors le côté biographique et national pour s’inscrire dans une démarche humaniste dont l’intérêt est immédiatement perceptible quand dans les dernières pages de l’album on dresse des parallèles avec la situation actuelle : la stigmatisation des musulmans et l’accueil inhumain réservé aux migrants sous l’administration Trump (mais on pourrait extrapoler et trouver bien des échos chez nous …). Takei salue, en filigrane, les valeurs de la démocratie qui, si elle fait parfois des erreurs, permet aussi, selon lui, aux citoyens de s’impliquer pour les dénoncer et faire avancer la justice.

    Il résume ainsi la visée de son livre : « J'ai appris l'histoire de notre internement de mon père, durant nos conversations après le dîner. pour moi, le fait qu'on puisse passer sous silence les aspects déplaisants de l'histoire américaine pose problème. Cela nous empêche de tirer une leçon de ces événements. Alors on les répète encore et encore (p.172) » .C’est donc un album critique mais également rempli d’optimisme. On comprend pourquoi il a remporté le prix « Publisher Weekly » du meilleur roman graphique aux Etats-Unis et l’on espère qu’il aura un succès comparable ici.

    bd.otaku Le 30/06/2020 à 12:41:50

    « certaines histoires s’inventent, d’autres se racontent »

    Derrière ce titre un peu énigmatique « le Col de Py » (qu’on ne comprendra qu’à l’épilogue) se cache un roman graphique autobiographique poignant publié par Bamboo dans la collection « Grand angle » . Sébastien Portet (dit Espé) raconte sous le masque transparent de Bastien Laporte la naissance de son deuxième enfant Louis et la découverte de sa malformation cardiaque. Sous-titré « Histoires de vie », cet album dresse aussi le portrait du grand-père courageux Pablo qui, malgré le cancer qui le ronge, viendra épauler le jeune couple et veiller sur son petit-fils tout au long du parcours du combattant qui sera mené pour le sauver.

    On a ainsi une histoire de transmissions : transmission du père dessinateur à son fils puisqu’il immortalise l’odyssée qui fut la leur, mais également transmission entre une vie qui s’éteint et une autre qui peine à s’épanouir … Cette construction narrative qui met incessamment en parallèle les trois générations est très émouvante et transforme cette histoire de cœur malade en une histoire de cœurs aimants et en un vrai coup de cœur !

    Il faut dire que la situation de l’auteur trouve de troublants échos dans celle que nous avons vécu à la naissance de notre fils cadet. L’album d'Espé, je l’ai donc adoré, compris, vécu… Ca a fait remonter des émotions enfouies et des choses qu’on avait voulu oublier : la bêtise des uns, la méchanceté des autres. Tant de choses sont magnifiquement et pudiquement rendues dans cette bande dessinée : la culpabilité, l’incompréhension, la révolte et toutes les émotions qui étreignent les parents … Les gens qui vous accusent d’être trop protecteurs voire complaisants ( !) car une grande partie de ce handicap ne se voit pas et qui se disent que c‘est faire bien des histoires pour pas grand-chose ; les décisions que le corps médical vous demande de prendre alors que vous ne comprenez rien à leur jargon ; le jargon médical (fidèlement retranscrit dans les bulles) que finalement vous adoptez vous-mêmes sans vous en rendre compte ; les multiples rendez-vous avec des spécialistes et les bilans sans fin ; la difficulté à gérer le quotidien ; les querelles de chapelle et d’egos de certains docteurs ; l’attente insupportable avant les opérations parce qu’on vous dit qu’il faut gagner du temps pour mettre toutes les chances de votre côté et que vous voyez pourtant quotidiennement que votre enfant souffre et puis enfin l’admirable dévouement de tous ces soignants …

    « Le col de Py » ne peut laisser indifférent parce qu’il retrace, de façon fluide et linéaire, ce parcours vécu par Pablo, Bastien et sa femme Camille, le petit Louis sans oublier la grande sœur Chloé sans acrimonie et sans pathos. Pour ce faire, Espé crée une certaine mise à distance avec un trait semi-réaliste qui est presque caricatural parfois mais qui enveloppe également de beaucoup de tendresse les protagonistes dans les couleurs pastel d’Aretha Battutista et il prête aussi particulièrement attention à la retranscription des émotions dans grâce aux visages très expressifs de ses personnages.

    L’autre récit autobiographique d’Espé, « « Le Perroquet », m’avait émue aux larmes ; là pour les raisons expliquées plus haut j’ai carrément sorti la boîte de Kleenex . Mais c’est un one shot qui touchera tout le monde . Espé est dans ses récits autobiographiques un véritable auteur complet. Son écriture toute en retenue est très élégante et l’on remarque, en outre, une grande inventivité graphique dans des pleines pages qui transcrivent dans des raccourcis surréalistes saisissant l’état d’esprit des parents quand tout vole littéralement en éclats ou présente des images sans textes consacrées aux petits moments de bonheur qui donnent une respiration au récit et aux lecteurs. Je salue son talent et le courage du petit Louis et je vous incite vraiment à lire cette bd qui nous rappelle le sens des priorités, raconte un magnifique histoire d’amour et de transmission et finit sur une belle leçon de vie et d’espoir …

    bd.otaku Le 12/06/2020 à 10:03:24

    Il était une fois …

    Comme souvent dans les œuvres d’Hubert, le récit adopte la forme du conte traditionnel. Ceci se voit dès le titre qui est un clin d’œil à l’œuvre de Perraul, « Peau d’âne ». L’histoire se passe en un lieu et un temps indéterminés, mais comme dans « le Boiseleur », on peut reconnaître l’époque du la haute Renaissance et peut être l’Italie avec l’architecture et les noms choisis. On a une bonne marraine, un objet magique, une jeune fille pure et innocente (ce que souligne son prénom), une quête, des méchants au sein même de la famille (et là on retrouve plutôt « les ogres-dieux ») et un dénouement en apparence heureux.

    Le dessin coloré de Zanzim, faussement naïf, est à l’avenant : les héros sont très reconnaissables ( le nez de Giovanni, les grands yeux bleus de Bianca qui permettent de la retrouver aussi sous les traits de Lorenzo, la silhouette tout en raideur et les yeux noirs de Fra Angelo…) ; les décors sont épurés, les personnages cernés de noir dans la tradition de la ligne claire ; les visages- sans être caricaturaux- sont très expressifs et les sentiments sont souvent exprimés à l’aide de codes graphiques comme des petits tourbillons pour marquer l’émoi ou des nuages noirs pour signifier la colère. L’ensemble est d’une grande lisibilité. Les cinq chapitres du conte sont tous introduits par une page de titre avec des enluminures, on observe de nombreuse pleines pages qui décrivent une succession d’actions avec déplacements des mêmes personnages et se lisent de gauche à droite et de haut en bas ou encore des pages muettes souvent sans bordure de cases qui rappellent la composition des livres d’étrennes victoriens pour enfants.

    Un conte libertin

    Mais attention, ce livre n’est pas à placer entre toutes les mains ! Il s’apparente aux contes libertins et fourmille de petits détails coquins. Ainsi dès la page d’ouverture , on observe un détail incongru dans les enluminures : ne peut-on pas y voir, reproduit clairement au milieu de la page, un vagin ? On remarquera aussi la très drôle succession des plans quand la pucelle Bianca vêtue de sa peau d’homme découvre avec étonnement la transformation de son appendice masculin sous l’effet de ses caresses et ce qui s’ensuit … avec le passage sans transition à un plan d’ensemble sur le parc de la marraine et ses statues crachant des jets d’eau ! On citera encore le graphisme en ombres chinoises pour représenter les étreintes des amants qui reprend les représentations des théâtre d’ombres pornographiques du XVIIIe, la queue dressée des chats (allusion symbolique que l’on retrouve aussi dans « l’Olympia » de Manet) et bien sûr toutes les saynètes se déroulant en arrière ou en avant plan dans les scènes au « Chat qui louche » et le savoureux décalage de la double entente du poème du Peccorino et du contexte dans lequel il est déclamé. Bref, c’est drôle, léger, pétillant …et même oserait-on dire : jouissif !

    Traité sur la tolérance

    Pourtant, ce n’est pas qu’un simple exercice de style gratuit car Hubert aurait pu reprendre à son compte les mots de La Fontaine « en ces sortes de fables , il faut instruire et plaire / et conter pour conter me semble peu d’affaire » . Derrière la drôlerie et la légèreté, des sujets graves sont abordés. L’idée de cette œuvre est venue au scénariste après les manifestations contre le mariage pour tous en 2013. Ecœuré, blessé et même apeuré par les réactions haineuses à l’égard de la communauté homosexuelle, il a pensé écrire un brûlot inspiré de son expérience personnelle qu’il aurait intitulé « Débaptisez-moi » ! Ceci aurait été dans la continuité de « la ligne droite » dans laquelle il racontait la difficile acceptation de son homosexualité à l’adolescence dans un milieu catholique intégriste ou dans celle de l’ouvrage collectif « les gens normaux » qu’il avait coordonné et dirigé et qui en dix témoignages en bande dessinée et cinq articles de spécialistes universitaires cherchait à faire réfléchir le lecteur sur la notion d’acceptation de soi et des autres, et interrogeait sur celle de « normalité » en prônant avant tout la tolérance.

    Hubert, a finalement décidé de changer complètement de stratégie : plus de pamphlet ni d’attaque directe ; un détour par la fiction, le merveilleux et l’atemporalité ; un ouvrage très coloré (alors que « les gens normaux » mis en bande dessinée par dix dessinateurs différents était intégralement en noir et blanc) mais toujours un même message : celui de tolérance. A travers un langage résolument anachronique, il donne le mode de décryptage de son conte philosophique qui parle en fait de notre monde d’aujourd’hui et traite de problèmes sociétaux très actuels. Ainsi, il aborde certes la question de l’homosexualité et de sa diabolisation, mais également celle de l’homoparentalité, de la famille recomposée, de la montée des intégrismes, de la place de l’art et de la femme dans la société. L’héroïne est suffisamment subtile et intelligente pour contourner les obstacles et ne pas se laisser imposer sa voie : elle fera ses propres choix et restera maîtresse de son corps et de son destin de façon très avant-gardiste. C’est également elle qui assure la narration dans les récitatifs ; ceci constitue une dernière pirouette amusante puisque le lecteur de bande dessinée -majoritairement masculin- expérimente ainsi métaphoriquement ce que vit Bianca en se retrouvant, grâce à la voix off, dans la peau d’une femme avec un regard féminin qui n’épargne nullement la gente masculine ! Peut-être une expérience salvatrice pour certains… qui sait ?

    Cet album merveilleux est aussi un merveilleux album, peut être l’un des plus joyeux d’Hubert (malgré son épilogue doux-amer) entre Marivaux pour les quiproquo et la confusion de sentiments, « Victor, Victoria » de Blake Edwards pour la réflexion sur le rapport au genre et à l’identité et « Tootsie » de Sydney Pollack et « Some like it hot » de Billy Wilder pour l’humour, les savoureux dialogues et le rythme. Le tandem qu’il forme avec Zanzim, son complice de toujours, fonctionne admirablement tout en se renouvelant. C’est donc avec une immense tristesse qu’on se dit que cet éblouissement crée par ce duo sera le dernier puisque le scénariste nous a quittés en février dernier… Si « Viva Lorenzo » fleurit sur les murs de la ville imaginaire, j’ai envie de conclure par un « Vive Hubert » !

    bd.otaku Le 06/06/2020 à 21:17:02
    Walter Appleduck - Tome 1 - Cow-boy stagiaire

    Un drôle de western ( et un western très drôle)

    Fabcaro, Fabrice Erre et la coloriste Sandrine Greff avaient déjà travaillé ensemble sur « Z comme Don Diego », jubilatoire parodie de la mythique série Zorro qui enchanta les mercredis après-midi de nombre d’entre nous. Ils reprennent ici du service en revisitant les codes du western comme Salomone et Lupano dans « l’homme qui n’aimait pas les armes à feu » ou les frères Maffre dans « Stern ». Pas une des scènes obligées ne manque à l’appel : l’attaque de la diligence, le duel, la poursuite d’un hors la loi, l’arrivée du télégraphe, les combats contre les indiens et même le sauvetage d’une demoiselle en détresse. On remarquera également des cameos de Lucky Luke et de Lee Van Cleef (les sept mercenaires) rebaptisé ici Olive Hank Cleef …

    Mais cette série composée en deux tomes et prépubliée dans le journal « Spirou », prend le parti de pousser aussi graphiquement l’irréalisme et la parodie, contrairement à celles de Maffre et Lupano, grâce à des dessins tout en rondeur, une ligne élastique et des visages aux yeux globuleux et aux lèvres immenses. On perçoit ici, l’influence - revendiquée par Fabrice Erre- de Benito Jacovitti et de son héros jeunesse Cocco Bill. Les couleurs pastels, l’adjoint du shérif tout de rose vêtu, et les décors de cartons pâte inspirés par les maisons Playmobil soulignent d’ailleurs ce décalage.

    Les auteurs déroulent une mécanique bien huilée : les chapitres font cinq pages et commencent chacun par une grande case de présentation. Chaque page se décompose en deux demi-pages se terminant chacune par une chute et il n’y a pas plus de six cases à chaque fois pour garder de la lisibilité. On y trouve du comique de répétition et des running gags ( les évasions de Rascal Joe par exemple) et surtout de nombreux clins d’œil et anachronismes comme dans le film de jean Yann « deux heures moins le quart avant Jésus Christ ». Ainsi, le Tipi du grand chef est rempli d’électroménager, un Mac Do côtoie le saloon et Billy danse le moonwalk. Les arrière-plans fourmillent de petits détails très drôles que l’enfant cherche avec plaisir à la relecture comme le pneu de la diligence crevé par une flèche indienne par exemple. Les deux auteurs jouent à fond la carte de l’absurde.
    L’ensemble est plutôt frais et nettement moins caustique que les albums habituels de Fabcaro.

    Candide au pays des cowboys

    Le personnage principal, Walter Appleduck, est sympathique et candide : c’est un lettré de l’Est qui vient observer les mœurs de l’Ouest sauvage lors d’un stage d’immersion pour sa thèse qui traite non des chevaliers de l’an mille au lac de Paladru mais de : « l’Ouest américain et sa violence sous-jacente en tant que vecteur de valeurs fondatrices et outil de domination impérialiste dans un conflit ethno-culturel latent ». Il y a donc un grand écart culturel entre ces deux mondes et cela permet d’évoquer sur un ton léger la fracture sociale et la coexistence entre des personnes qui n’ont pas du tout les mêmes références.

    Ainsi Walter découvre une « terra incognita » et se heurte aux valeurs de l’Ouest dans des leçons paradoxales dispensées par le shérif et Billy, son maître de stage, comme l’indiquent les titres de chacun des dix chapitres : « apprendre à ne pas vivre ensemble » (II), « un homme morte est un homme honnête » (III) ou « on est tous égaux sauf si on a une robe » (VI). En bon élève scrupuleux, il note ce qu’il apprend durant son mois de stage mais il essaye (peine perdue) de convaincre le shérif et Billy qu’une vision progressiste de l’existence existe.

    Un récit polysémique

    Les anachronismes n’ont pas comme seul but de faire rire : ils servent aussi à établir des passerelles avec le monde actuel et transforment ainsi la pochade en apologue et en satire. Fabcaro et Fabrice Erre pourraient faire leur l’adage de La Fontaine « en ces sortes de récits, il faut instruire et plaire » . Derrière l’humour, pointe ainsi la réflexion et la pédagogie : le dessinateur n’exerce-t-il pas en parallèle le métier d’enseignant ?
    A travers certains thèmes qui parlent aux jeunes, les auteurs montrent les travers de notre société : on trouve ainsi des pages hilarantes sur l’addiction aux nouvelles technologies, le langage SMS et les émojis ; la presse à scandale est également brocardée (à travers le magazine Cowzer on reconnait grâce à l’homonymie et la paronymie une critique d’un « Closer » à la sauce cowboy qui « cause » mais n’informe pas ) et enfin la place de la femme et le plafond de verre sont également abordés à travers le personnage de Miss Rigby qui se présente aux élections.

    Les lecteurs adultes pourront même percevoir dans l’album une critique de l’Amérique de Trump fondée sur la mythologie machiste du pionnier blanc prônant la peine de mort. Mais un coup de griffe est également adressé à certains éditeurs (français cette fois !) au chapitre IX « artiste , c’est un peu presque quasi comme un métier » qui reprend de façon absurde certains propos tenus sur la visibilité ou encore la rémunération et en soulignent ainsi l’irrecevabilité. Le trait et les couleurs choisies rappelleront alors non seulement « Cocco Bill » mais également « les Simpson » et leur côté caustique ! On retrouve in fine la plume au vitriol du Fabcaro de « Zaïzaï » ou « Et si l’amour c’était aimer » mais aussi l’œil du docteur en histoire Fabrice Erre spécialiste de la presse satirique au XVIII et XIXe.

    Le deuxième volet des aventures de Walter Appleduck, « un cowboy dans la ville », vient de paraître. Cette fois, c’est Billy qui est placé dans le rôle du candide et permet de dénoncer les travers des mégalopoles. Gageons que cela sera aussi drôle ! A consommer de toute urgence !

    bd.otaku Le 26/05/2020 à 16:54:58

    « Les bijoux de la Kardashian »

    Toute ressemblance avec des personnages ayant existé n’est … absolument pas fortuite ! Joann Sfar s’est librement inspiré pour son personnage haut en couleur, Jacques Merenda, du politicien Jacques Médecin (qui fut maire de Nice de 1966 à 1990 et dut quitter ses fonctions et partir en Amérique du Sud pour échapper à la prison pour corruptions) dans deux de ses romans : « Le Niçois » et « Farniente ». Il en fait pour la première fois un héros de bande dessinée. Ce premier album a pour cadre la Fashion Week et brode autour du fait divers qui défraya la chronique à l’automne 2016 : la séquestration de Kim Kardashian – baptisée ici Kim Kestechian –dans un hôtel de luxe parisien et le vol de ses bijoux pour un montant de 9 millions d’euros par un gang de papys braqueurs dont font ici partie Le Niçois et son amoureuse Loulou Crystal.

    Ce n’est pas la première fois que Joann Sfar prend appui sur la réalité y compris pour le tome 2 du Niçois « Farniente » qui avait pour contexte le 14 juillet et les attentats de Nice ou qu’il s’intéresse à la célébrité puisqu’il s’agissait du sujet principal du biopic qu’il consacra à Gainsbourg dans « Gainsbourg vie héroïque». Le rocambolesque cambriolage avait en outre déjà donné lieu à une adaptation en bande dessinée : « Les bijoux de la Kardashian » en 2019 écrite par deux journalistes d’investigation François Vignolle et Julien Dumond et dessinée par Grégory Mardon. Ces trois auteurs avaient pris le parti d’effectuer une reconstitution presque naturaliste et très détaillée du braquage car ils avaient eu accès aux différents PV d’audition et de surveillance et reconstitué au plus près la chronologie et le rôle de chacun dans l’affaire. Ils avaient aussi choisi de mettre en scène, sans misérabilisme, le décalage existant entre le monde pailleté de la starlette de la téléréalité et la banlieue grise des braqueurs. Enfin, ils s’intéressaient surtout à l’enquête de la BRB (brigade de répression du banditisme) dans une écriture documentaire et presque clinique accompagnée d’un dessin sans fioritures.

    Ce n’est pas ce que retient Sfar dans sa « Fashion Week ».Il déclare dans « Paris Match » qu’au moment du casse , il trouvait que « les gens riaient de choses pas drôles du tout : la fragilité de cette femme braquée par un flingue. Elle a sans doute vécu la pire nuit de sa vie. Mais par contre, tout ce qu’il y avait autour (l’)a fait marrer. Le fait que les gars soient partis en vélib, qu’ils aient fait tomber des bijoux, que l’un d’eux a frôlé la crise cardiaque en faisant du vélo à 60 ans ». Il apprécie donc le côté « bigger than life » de l’anecdote et va s’en donner à cœur joie dans un style à la Audiard.

    Les papys flingueurs

    On connaissait l’écriture truculente de l’auteur du « Chat du rabbin ». Ici , il va donner libre cours à sa verve comique et se mettre sous l’égide à la fois d’Audiard et de San Antonio . Ceci est perceptible dès la publicité de lancement de l’album qui parodie une Une de « Closer » ou de « Gala » et surtout dans la 4e de couverture qui présente les protagonistes dans des bandeaux à la manière du générique des « Barbouzes » avec leur surnom accompagné de quelques lignes savoureuses.

    Ses personnages sont haut en couleur. Il y a vraiment des textes parfois bien sentis et émaillés de punchlines à commencer par le monologue d’ouverture de Loulou Crystal qui fait preuve de beaucoup de gouaille. Chacun est doté d’une « parlure » qui lui est propre : qu’il s’agisse de Mamy Driver qui téléphone sans cesse à sa sœur au village, de Formidable Bouchacha qui est doté d’une politesse surannée, de Kabour le mac de l’hôtel qui parle comme un rappeur ou du Niçois qui manie un langage phallocrate qui fleure bon le Bébel des années 60.

    Ces caractéristiques de la voix off du journal de Loulou Crystal et des dialogues imagés des phylactères sont également mis en valeur de façon paradoxale par une technique traditionnellement sage : l’aquarelle. Ici ces dessins « lâchés » aux couleurs acidulées donnent à la fois une impression de rapidité , comme les croquis des carnettistes, et également de liberté .

    Enfin, on remarquera comme chez Audiard et Frédéric Dard, une tendance à la satire. Sfar n’épargne rien – à commencer par les chaînes d’info continu ou le service de sécurité parallèle de l’Elysée -- ni personne : les fashionistas comme Soko ,Cara Delavigne ou Beyoncé sont rebaptisées Koko (comme un perroquet aux formules creuses) ou deviennent Cracra Delapigne et Bifoncé. Il se livre même à l’autodérision et se met en scène comme l’un des bras cassés, chauffeur de VTC de luxe parce qu’il n’arrive pas à percer dans la bd , doté d’une coupe mulet que même Mel Gibson n’aurait osé abordé dans ses films des années 80.

    Sfar semble alors rimer avec jubilatoire… Cependant l’album ne tient pas ses promesses car si tous les ingrédients sont là, la mayonnaise ne prend pas et l’ensemble se transforme en une salade niçoise.

    Salade niçoise

    Ce gros album (160p), reste avant tout un objet littéraire hybride. Un peu comme « Gainsbourg hors champ » ce condensé de quarante carnets composés aussi bien de dessins réalisés au cours de la phase préparatoire du film que d’après nature, sur le plateau qui n’était ni véritablement le script, ni le story-board, ni même un résumé détaillé de la vie de Gainsbourg. Ici, on hésite en permanence entre roman illustré et bande dessinée avec une voix off omniprésente et envahissante : les cases sont littéralement mangées par le texte qui l’envahit et gêne la lisibilité.

    L’ensemble est beaucoup trop bavard et multiplie des intrigues inutiles : l’insuccès du chauffeur Sfar comme auteur de bande dessinée s’étire de façon lassante et répétitive, les amours saphiques de loulou Crystal n’apportent rien sauf un peu de voyeurisme bon marché. L’humour lui-même devient très lourd en se fondant sur le scatologique - ça ne pétarade pas mais ça pète allégrement, Loulou travaille pour la compagnie Tushipassankafé …- et digne des cours de récrés (on a même une référence au succès inter-préaux « un dimanche matin avec ma putain » !)

    Finalement tout cela aboutit à une pochade brouillonne alors qu’il y avait du potentiel dans l’anecdote, dans les portraits mais également dans l’histoire du poilu et des autres fâcheux qui rappelle la mécanique des films d’Audiard mais aussi les ressorts comiques de « Jo » avec de Funès. L’ensemble est desservi par un travail trop paresseux : les dessins fonctionnent en redondance et se contentent d’illustrer les propos. On aurait aimé davantage d’innovations dans le cadrage et dans le découpage .

    Paradoxalement, les premiers mots du texte en soulignent les défauts : Sfar joue sur l’homophonie et écrit à la place de « Loulou Crystal’s Diary » ( le journal de Loulou Crystal) « Loulou Crystal’s diarrhea » : (la diarrhée de Loulou Crystal). Et c’est vrai que malheureusement l’ensemble se transforme parfois en logorrhée verbale ! Il faudrait sabrer la voix off pour en garder l’essentiel et les bons mots ; resserrer les intrigues pour donner davantage de rythme ; varier les cadrages pour que ce soit inventif et déjanté.

    Sfar travaille déjà avec Marion Festraëts sur l’adaptation cinématographique de cet album. On est impatient de découvrir sa gestion du découpage et de l’ellipse, son dosage entre volubilité et place laissée à l’ambiance sonore ; ses choix de lumière et ses cadrages….bref, finalement « Fashion Week », la bande dessinée, constitue un beau brouillon pour le film qui va en être tiré.

    bd.otaku Le 18/05/2020 à 21:54:55
    Pucelle - Tome 1 - Débutante

    Enfance

    Cet album est le deuxième volet (prévu en deux tomes) de ce qui sera un triptyque autobiographique : après « Cruelle »(paru en 2016) et avant « Jumelle » voici donc « Pucelle ». ce vocable est choisi pour le rythme et la rime certes, mais aussi pour l’évocation d’un langage désuet dans lequel il désigne ( sans moquerie) « une jeune fille vierge et pure » et parce que Jeanne d’Arc qu’on surnomme « la Pucelle » représente une « mythologie » (au sens de Barthes) dans certains milieux catholiques et conservateurs qui la célèbrent le premier mai. Or, c’est à ce genre de milieu qu’appartient apparemment l’héroïne Florence qui fréquente d’abord les riches expatriés de Buenos-Aires, puis les institutions catholiques sélect de province ou de Guadeloupe. Pucelle, c’est elle : une petite fille innocente, une « débutante » (sous-titre de ce volume) qui n’a pas encore fait son entrée dans le monde.

    Ce roman graphique rappelle par l’emploi d’une bichromie de gris et de rouge et par son sujet la série des « petit Christian » de Blutch qui racontait l’enfance de ce dernier en Alsace un peu isolée et dotée d’amis imaginaires issus de la bd, du cinéma et des dessins animés ainsi que ses premières amours dans des saynètes nostalgiques. L’autrice adulte déclare d’ailleurs en récitatif « ma vie était essentiellement constituée d’une suite de scènes adorables empreintes d’un charme naïf » (p.13) Ici, Florence évolue dans plusieurs paradis : celui de Buenos Aires d’abord, puis Nagot en Champagne et enfin la Guadeloupe. A chaque fois , elle leur dédie des pleines pages. La fillette aime la plage, les bois et la nature sous toutes ses formes. Elle présente ces lieux de l’enfance comme « un eden forestier » (p.43) et de façon hyperbolique qui rappelle parfois les dépliants touristiques avec une multiplication de cases pour tenter d’en cerner toutes les beautés. Ces lieux sont pour elle source d‘harmonie et de bonheur. Elle est une reine en son royaume et les pages qui les évoquent sont plutôt classiques, dans des teintes harmonieuses où prédomine le rose et le gris pâles délavés et légers et l’équilibre de la composition. Cette nostalgie n’est pas sans rappeler « les grands espaces » de Catherine Meurisse. Florence est aussi heureuse de la complicité qui la lie à sa sœur Bénédicte, son alter ego, sa jumelle. A elles deux elles semblent avoir recrée le mythe de l’androgyne : Béné est sa moitié, elles vivent entre elles dans une sorte de félicité.

    Ce que savait Florence

    Pourtant ce bonheur est troublé dès la scène d’ouverture qui est une prolepse par rapport au reste du récit qui suit l’ordre chronologique. L’harmonie et la complicité qui règnent apparemment dans la sphère familiale sont mises à mal par l’incompréhension de l’héroïne : elle rit pour faire comme les autres mais ne saisit pas les sous-entendus ; de plus , une telle anecdote sur une nuit de noces racontée par une mère très prude au demeurant, est finalement surprenante voire inconvenante racontée devant ce public d’enfants. Ainsi d’emblée, Florence Dupré Latour met en avant le double langage qui règne dans la société et le décalage existant entre l’héroïne et les adultes : la petite fille n’a pas les codes pour comprendre. De la même façon qu’à la fin du XIXe siècle Henry James jetait un regard caustique sur la société anglaise à la fois puritaine et décadente et en dénonçait toute l’hypocrisie en adoptant le regard « candide » de sa petite héroïne qui voyait sans comprendre le manège des adultes et le ballet des adultères dans « ce que savait Maisie ».
    Mais à la différence du romancier anglais, ici elle ne fait pas œuvre de fiction et rédige ses souvenirs. Ce témoignage est particulièrement intéressant car elle retrouve ses perceptions d’enfant et retranscrit fort bien l’ignorance et l’innocence de l’enfance et toutes ses questions sans réponse. Elle souligne comment la fillette est victime d’une éducation dix-neuvièmiste: elle n’a pas le droit de regarder la télé car même les dessins japonais sont jugés « subversifs, immoraux et séditieux » par sa mère et elle découvre la sexualité en observant les animaux sous un prisme déformant et parfois terrifiant : qu’il s’agisse du coït de ses cochons d’Inde cannibales ou du sexe démesuré du cheval de son cours d’équitation. Florence, bien plus que sa sœur jumelle, pose des questions auxquelles on ne lui donne pas de réponse, alors elle comble le vide par l’imagination. L’autrice met en scène la psyché enfantine, ses raccourcis, ses amalgames.

    Elle fait preuve de beaucoup d’autodérision et de recul et c’est souvent savoureux et très drôle. Mais cet humour et le côté caricatural et presque cartoonesque parfois du dessin cachent, dans une forme de pirouette pudique et polie, l’horreur de la violence psychologique que subit la fillette. On retrouve aussi en effet dans ce récit un côté tragique. L’ouvre se mue en une dénonciation comme le souligne la citation d’Hugo mise en exergue : « L'ignorance est un crépuscule ; le mal y rôde. Songez à l'éclairage des rues, soit ; mais songez aussi, songez surtout, à l'éclairage des esprits ». Il s’élève donc contre l’obscurantisme et l’hypocrisie en montrant comment le non-dit et les culpabilités qui en découlent vont avoir des conséquences désastreuses sur la construction de la personnalité de la petite fille.

    Le procès

    Ainsi ce roman graphique, loin d’être une collection d’anecdotes charmantes ou humoristiques devient un véritable brûlot. Le rose pastel se mue en rouge et Florence apparaît -contrairement à sa sœur jumelle- très souvent en colère.

    On remarque une métaphore filée : celle de l’angoisse et surtout celle des préjugés et diktats de la religion et de l’éducation qui vont « féconder » le cerveau de Florence. Les paroles du prêtre apparaissent ainsi dans les phylactères comme autant de gamètes et le cerveau de la fillette prend l’apparence d’un ovule tandis que dans une double énonciation, la voix adulte de Florence souligne que ces paroles la « pénétraient sans son consentement. Elle inséminaient (s)on beau, (s)on pur, (s)on précieux jardin mental » (p.85-86) tout comme le discours scolaire « chaque jour, l’école ensemençait mon cortex de ses graines pourries » (P.93). Le style bucolique et la vie « en rose » se transforment ici : les noirs et rouges deviennent bien plus présents, la réalité se déforme et devient même difforme : les angoisses se muent en cauchemar et son matérialisés par la figure de l’araignée et d’une boule noire dans la poitrine un peu à la manière des tableaux de Frida Khalo.

    La mère semble être celle qui provoque le plus de traumatismes. Elle est dotée d’un long nez comme Pinocchio (alors que les autres personnages n’en ont pas) pour souligner ses mensonges et ses édulcorations ; elle ressemble à une cane (allusion à sa fonction de « pondeuse ») ; elle se mue enfin en monstre à l’adolescence de la fillette quand celle-ci cherche à exprimer l’aversion et la défiance qu’elle éprouve à son égard. L’agression psychologique à laquelle elle soumet sa fille et les humiliations qu’elle lui fait subir sont marquées dans le graphisme par le jeu de casse et de couleurs qui matérialisent graphiquement le viol de l’espace secret de l’adolescente par les propos maternels. Le paroxysme de cet antagonisme se trouve dans la scène à la fois grotesque et horrifiante du cheval : la mère, comme lors des abus de pouvoirs du père ne fait rien et ne les protège pas.

    Florence Dupré-Latour critique non seulement les représentations de la femme dans la religion et l’histoire mais aussi dans la littérature. Elle montre, en effet, combien dans la bande dessinée et la littérature les représentations sont stéréotypées : Falbala, Bonnemine, La Castafiore, Chihuaha Pearl ou encore Constance Bonacieux sont des « êtres fades, rares et secondaires à peine esquissés, relégués dans le silence, le décor ou des positions subalternes » (p.100). Elle va également souligner comment les minorités sont représentées de façon simpliste en montrant combien ceci cause des préjugés sur es noirs avant son arrivée à la réunion ( « Les aventures de Jo et Zette » les présentent comme des cannibales et les fillettes ont peur de se faire manger) ; Ce grossissement du trait dévalorise les représentations de la femme et des noirs dans la bande dessinée et les ravalent à l’absurde. Non seulement , cela va influencer l’adolescente qui en arrive à la conclusion qu’il lui faut être un garçon « pour faire partie des gagnants » et va nier toute féminité en portant les cheveux courts et des vêtements informes ; mais cela va également laisser son empreinte sur l’artiste qui va vouloir s’affranchir des codes masculins de la bande dessinée et mettra systématiquement en place des héroïnes. On a donc aussi , en creux, un roman de l’artiste.

    On a donc affaire à un récit sans fard, cru parfois mais toujours juste et souvent poignant sous l’humour et la nostalgie. C’est un album très abouti sous son apparente simplicité graphique par un sens aigu de la narration et du découpage. L’autrice déclare que son « enfance la hante et qu’elle a l’impression qu’elle est en train de débarrasser d’elle en écrivant », Cette catharsis est loin d’être nombriliste car l’œuvre dépasse le projet autobiographique pour se transformer en témoignage et manifeste sur l’éducation des filles. Indispensable !

    bd.otaku Le 15/05/2020 à 15:58:43

    Simenon dans la Santa Cruz Valley

    François Combe, l’auteur francophone de romans policiers le plus lu au monde, s’est installé dans un ranch de la vallée de Santa Cruz près de la ville frontière de Nogales avec sa femme Victoria, son fils Marc, sa gouvernante Marieke, sa maîtresse et secrétaire Kay et une jeune bonne mexicaine Estrellita. Le soir, accompagné de Kay , il se rend souvent dans les bordels de la zone mexicaine pour se documenter (et plus si affinités !) et réaliser des photos de jeunes prostituées pour son prochain roman. Ces lieux, surtout le plus sélect d’entre eux « El Cielito lindo », sont également fréquentés par la gentry locale dont Jed Peterson , un riche éleveur, qui est devenu l’ami de François et noie ses déboires conjugaux dans l’alcool. Un soir, avant de retourner au ranch, l’écrivain et sa maîtresse présentent la toute nouvelle recrue , Raquel dite « Querida », à leur ami qui ne semble pas insensible à ses charmes. Or, le lendemain on retrouve le corps de Querida lardé de coups de couteau. Jed a été son dernier client et ne se souvient de rien ; il fait figure de coupable idéal d’autant qu’il est également présent sur les lieux quand un deuxième meurtre se produit ! François décide alors d’endosser le rôle habituellement dévolu à ses héros de papiers et de mener l’enquête dans les bas-fonds de Nogales afin de disculper son ami avec l’aide d’Estrellita qui connaît du monde dans la « zona roja » , « de l’autre côté de la frontière » ….

    « Ligne noire »

    Cette expression , trouvée par Régis Hautière pour qualifier le style de Berthet « qui traite de récits sombres dans un ligne claire » est devenue le nom de la collection dédiée à Philippe Berthet chez Dargaud. Celle-ci fonctionne à contrecourant de ce qui se faisait traditionnellement dans les séries concepts – dans « Le décalogue » de Giroud par exemple - où un scénariste officiait avec différents dessinateurs ; ici un dessinateur unique, Berthet, est servi par les plus grands du moment mettant en scène des polars dans des lieux différents . Après, Hautière et Cuba dans « Perico », Zidrou et l’Australie pour « le crime qui est le tien », Runberg et la Norvège dans « Motorcity » et enfin Raule et Barcelone pour « l’art de mourir », Fromental se consacre à l’évocation de la ville frontière de Nogales située entre le sud-ouest des USA (Arizona) et le Nord du Mexique (Sonora et basse Californie). « De l’autre côté de la frontière » avait sa place logique dans cette collection même si l’éditeur a préféré en faire un one shot indépendant.

    L’ambiance est donnée dès la couverture : décor aride hérissé de « saguaros » ( les hauts cactus en forme de chandeliers), au moment où une femme qu’on identifie par sa posture et sa tenue comme une prostituée discute ses tarifs avec son potentiel client qui demeure invisible derrière la vitre fumée dans la pénombre. La voiture devient l’incarnation du mal : en légère contre-plongée elle apparaît menaçante et monstrueuse et ses phares se transforment en yeux globuleux. Les couleurs reprennent les codes du genre : le jaune et le noir comme sur la couverture de « Perico », l’œuvre inaugurale qui rendait hommage à la série noire, mais aussi le rouge (de la violence et du sang) et le bleu-gris (couleur des voitures de police et évocateur de mystères). D’emblée, les thèmes sont posés.

    Ce récit est plutôt sobre dans sa forme : il est court (62pages), concis et percutant à la manière des romans « à l’os » de Simenon. Fromental a travaillé pour le cinéma et il a donc l’habitude de l’ellipse et évite les scènes inutiles. La trame est efficace : des indices sont donnés au lecteur pour qu’on sache d’emblée que le suspect est un faux coupable. Comme dans les enquêtes du commissaire Maigret, on a un coup de théâtre final : le coupable était insoupçonnable et l’explication du mobile des crimes permet de réorchestrer tous les thèmes abordés : le stupre, la violence, l’inégalité sociale.

    Ce classicisme se retrouve aussi dans le dessin : les cadrages sont travaillés mais sans esbroufe et le gaufrier demeure plutôt sage. On remarque un gros travail sur la répartition des noirs et des ombres portées qui créent une atmosphère soulignée par les couleurs parfois violentes dans les scènes de meurtre : les dessins des sévices subis par les femmes sont crus et parfois insoutenables lorsque les viscères sont par exemple exhibés. La colorisation joue sinon de la nostalgie pour les années 1940 en donnant un côté rétro avec des couleurs pastel. Comme dans les films noirs hollywoodiens , on trouve notre lot de femmes fatales : Berthet magnifie les femmes comme le rappelle son récent artbook intitulé sobrement « Ladies ». Il dessine également de superbes voitures et des décors grandioses : la ville de nuit, le désert et la ghost town. La mythologie du polar en rencontre alors une autre : celle du western. Berthet conjugue, dans ce one-shot, son amour des années 1950 avec celui du western et l’on se souviendra qu’il a dessiné « Chiens de prairie ». De tels décors inspireront d’autres artistes et l’on ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec le film d’Orson Welles « la soif du mal» qui s’intéresse sous forme d’enquête aux trafics divers dans une ville frontière mais aussi à la frontière entre le bien et le mal chez l’homme et révèle des personnages « gris » situés entre les deux. On a alors affaire à un album qui ne se résume pas à des meurtres de prostituées et à l’identification d’un tueur en série mais prend cette intrigue comme un simple prétexte et devient l’équivalent de ce que Simenon appelait « un roman dur » .

    Un « roman dur »

    Dans ses « romans durs », l'écrivain s'affranchissait du fameux commissaire Maigret et des codes du polar pour mieux renouer avec sa grande obsession : la peinture de l'homme nu et seul au monde. Il y dépeignait des héros au cœur noir, plongeait dans les ombres de l'âme humaine et appliquait sa devise d'écrivain : « Comprendre mais pas juger ».

    Le héros François Combes n’est ni sans peur ni sans reproches et Jed Peterson, l’accusé à tort, loin d’être innocent : tous deux sont des prédateurs. Ils n’hésitent nullement à consommer de la chair fraîche et à satisfaire leurs désirs y compris en blessant leurs proches (les femmes de Combe, Opale) . Pourtant, malgré tout, ils gardent une forme de sens moral : l’écrivain porte secours à son ami tandis que Jed veut racheter les fautes de son père. C’est d’ailleurs ce qui leur vaudra bien des ennuis.

    Comme certaines des œuvres de Simenon qui ont cette prestigieuse étiquette – « Les rescapés du Télémaque » par exemple - , cet album s'inscrit dans le cadre traditionnel d'une enquête menée par un homme qui n’est pas du tout policier. Dans le roman de Simenon, c’était le frère jumeau du suspect, simple employé de chemin de fer qui menait son enquête et démasquait le vrai coupable. Ici c’est un écrivain qui s’improvise enquêteur et entraîne même avec lui une jeune femme qui fait partie des « invisibles » : la jeune bonne mexicaine.

    La frontière est en effet moins géographique que sociale. Elle sépare distinctement une population blanche aisée et décadente qui s’était aménagé une retraite dorée afin de pouvoir se livrer dans l’impunité à tous les excès d’une population mexicaine miséreuse, au service des premiers ou vivant d’expédients, de trafics et de la prostitution. On a une coexistence de deux mondes dans un rapport quasi colonial. Estrellita, qui vient du côté mexicain mais travaille chez François, fait le lien entre les deux.

    Cela permet à Fromental, comme chez Simenon, de creuser sa veine réaliste du monde des petites gens. Dans les « rescapés du Télémaque », l’écrivain évoquait les conditions de vie des marins et du petit peuple de Fécamp ; ici le scénariste met en scène, par-delà l’histoire d’un « Jack l’éventreur » mexicain et de l’enquête, de riches débauchés et des femmes misérables. Il s’intéresse d’un côté aux proies, de l’autre aux prédateurs et dépeint un monde où la spoliation est généralisée et où règne l’abus de pouvoir masculin qui a laissé pour compte de nombreuses victimes depuis des décennies tant dans la population mexicaine servile que chez les propriétaires victimes de la spéculation et de la récession. Ainsi l’album revêt un côté documentaire, voire social, et acquiert des résonnances particulières sur la place de la femme dans le climat actuel.

    D’ailleurs on notera que c’est à la jeune bonne mexicaine qu’incombe la narration. comme dans le précédent opus de Fromental « le coup de Prague »où c’était Elisabeth Montaigu qui contait l’histoire de Graham Greene et la genèse du troisième homme. La femme n’a donc plus un simple rôle de faire-valoir mais guide aussi bien le héros que le lecteur : elle nous permet de comprendre l’univers de Nogales, mais aussi celui de François Combes . Là aussi on se retrouve « de l’autre côté de la frontière » : dans les coulisses de la création et de la vie d’un célèbre écrivain.

    Le roman de l’écrivain

    Estrellita sert de « double » à Fromental car on peut retrouver dans cet album une sorte de biographie fictionnelle et fantasmée de la part d’un scénariste talentueux qui connaît son Simenon sur le bout des doigts.

    En 1945, Simenon fuit l’épuration : il est accusé de collaboration avec l’ennemi car il a travaillé pour la firme allemande Continental qui a adapté certains de ses romans au cinéma; il veut aussi conquérir le marché américain alors, après un passage au Canada, il part pour Hollywood dans l’espoir d’y adapter ses œuvres et s’installe dans le Connecticut puis découvre New-york, la Floride, l’Arizona et la Californie. Le héros porte ses traits, il est un peu empâté et ridé, d’ailleurs Berthet explique qu’il n’était pas forcément à l’aise pour ne pas dessiner un bel homme semblable à ses héros habituels (tel Philippe Martin dans « L’art de mourir » par exemple). Au début de son séjour américain, Simenon était accompagné de sa femme Tigy et de son fils Marc alors âgé d’une dizaine d’années, de sa maîtresse et secrétaire la jeune Denyse Ouimet et de sa gouvernante Boule (qui est elle aussi était sa maitresse également ! ). On retrouve dans l’album, ce côté polygame chez le héros et l’atmosphère irrespirable de rivalité qui régnait dans ce gynécée. On a même un clin d’œil au nom de la maison qu’occupait la maîtresse de Simenon dans la vraie vie (Stud barn) dans le nom choisi par Fromental pour le ranch de Combe : Stallion farm (la ferme de l’étalon). Combe partage la même appétence pour la gent féminine et en particulier pour les prostituées que son illustre modèle qui se vantait d’avoir eu 10000 femmes dont 8000 professionnelles ; Fromental explique d’ailleurs, dans le dossier final, qu’il a créé la scène d’ouverture, à partir d’une photo qui l’a marqué : on y voyait « sa voiture arrêtée devant un bordel à la frontière mexicaine [avec] à son bord, Denyse, sa secrétaire et maîtresse qui l’attend ».

    Il émaille, de plus, cette biographie à clefs de références à l’œuvre de Simenon. Ainsi , le nom de deux des protagonistes : François Combe et Kay vient de « Trois chambres à Manhattan » qui racontait la rencontre entre Simenon et sa secrétaire. Certaines descriptions que l’on trouve dans la bande dessinée (notamment la chevauchée en compagnie du fils et la découverte du village fantôme) reprennent l’unique western de Simenon « la jument perdue » tandis que l’alcool qui coule à flot dans santa « booze » valley chez les ranchers quand le crues de la rivière les isolent et les adultères pour tromper l’ennui viennent directement du roman « Le Fond de de la bouteille ».

    Enfin, à l’épilogue, le roman qu’envoie François à Estrellita est finalement l’album qu’on vient de lire : l’écrivain et sa charmante acolyte y deviennent donc personnages ! On pourrait voir dans cette mise en abyme un ultime hommage à Simenon qui fera de même dans « mémoires de Maigret » où, imaginant une rencontre entre le commissaire et le romancier, il se mettra en scène avec son héros fétiche et les fera disserter, se contredire et dialoguer sous cet angle double : la réflexion sur la vocation de policier - et sur celle d'écrivain dans un savoureux jeu de miroirs.


    Ce sont ces deux dernières dimensions sociales et littéraires qui font toute l’originalité de ce magnifique album. On aurait même aimé que la pagination soit plus importante pour développer davantage la psychologie des personnages. On appréciera enfin particulièrement les éclairages qui sont donnés sur le côté anthropologique et biographique grâce à la postface et au dossier iconographique final qui retrace l’histoire de la Santa Cruz Valley et l’itinéraire américain de Simenon.

    bd.otaku Le 10/05/2020 à 21:48:57

    Béatrice est vendeuse au rayon maroquinerie des galeries La Brouette. Chaque jour, cette célibataire discrète et rêveuse prend le train avec des milliers d’autres pour se rendre à son travail et dévore un roman durant le trajet. Chaque jour, elle effectue les mêmes gestes : elle entre par l’entrée du personnel, passe au vestiaire, enfile sa bouse rose, monte dans l’ascenseur avec ses collègues et rejoint son poste. Elle vérifie le fond de caisse, replace des étiquettes, range et achalande les présentoirs, conseille de nouveaux clients, leur vend gants de luxe et portefeuilles, et emballe leurs emplettes dans du papier de soie. Le soir venu, elle refait le trajet en sens inverse : ascenseur, porte de service, entrée dans le flot des voyageurs qui se pressent pour rejoindre la gare et lecture dans le wagon avant de rejoindre son petit appartement niché sous les toits et ses deux chats. Un quotidien qui n’a rien de dramatique mais qui est insipide et prévisible.
    Un jour, alors qu’elle se rend à la gare, elle remarque un sac rouge abandonné près d’un pilier, le soir il est encore là et le lendemain matin aussi. Il semble l’attendre… De retour de sa journée de labeur, prise d’une soudaine impulsion, elle s’en empare. Ce qu’elle y découvre va bouleverser son existence et révéler la jeune femme à elle-même ….

    Ultra moderne solitude

    L’histoire se déroule à la fin des trente glorieuses comme nous l’apprennent un néon publicitaire qui vante l’arrivée de la collection hiver 1972 aux galeries La Brouette , les façades des cinémas qui passent « Le Cercle rouge » avec Montand et Delon et les Renault 4 et 16, Peugeot 404 et 504, et autres Citröen DS qui sillonnent les rues. Elle prend place dans une ville imaginaire emblématique qui mélange certaines caractéristiques de Paris et de Bruxelles. La Tour « Glouglou » avec son néon circulaire qui se détache sur fond de ciel nocturne rappelle l’ancienne tour du centre international Rogier surmontée du logo d’un célèbre apéritif italien ; le « Café Faust » évoque, quant à lui, les célèbres cafés bruxellois « Falstaff » et « Cirio » avec les miroirs, les hauts plafonds et les splendides vitraux du premier et les célèbres banquettes rouges, colonnes dorées et lustres ouvragés aux motifs floraux du second. On retrouve également le monumental escalier des galeries Lafayette dans celui des galeries La Brouette, les immeubles haussmanniens en pierre de taille, la gare de Lyon rebaptisée « gare centrale » (comme celle de Bruxelles), le jardin des Tuileries et les minuscules appartements avec vue sur les toits de Paris .

    Dès la première (double) page en plongée ans, où les passants grouillants sont réduits à de simples bonhommes filaires hâtivement crayonnés au milieu du flot ininterrompu de voitures toutes semblables, on comprend que, dans cette métropole, règnent la frénésie et le consumérisme. « On nous fait croire/ Que le bonheur c'est d'avoir/De l'avoir plein nos armoires/Dérisions de nous dérisoires» comme le rappellera quelques décennies plus tard une chanson mélancolique. La ville ne dort jamais et est comme défigurée par tous les messages publicitaires qui saturent l’espace et qui scintillent dans la nuit dans une débauche de néons et d’électricité. Les galeries La Brouette sont le temple de la consommation et les nombreuses pages qui y sont consacrées ne sont pas sans rappeler les descriptions qu’effectuait Zola dans « Au Bonheur des dames » mais tout cela dans une succession de vignettes muettes !

    En effet, aucun texte, aucun phylactère, aucune légende dans cette œuvre de 112 pages hormis les titres des cinq chapitres qui le constituent et les mots des affiches de cinéma, des panneaux publicitaires et des néons. Ce parti-pris est assez rare en bande dessinée : on pourrait évoquer « Un océan d’amour » de Panaccione et Lupano, bien sûr, récit muet pétillant de malice, mettant en scène un duo improbable ( un vieux marin malingre et sa matrone imposante ) dans des situations cocasses et un rythme échevelé empruntant au burlesque. Mais, dans l’album de Mertens, cette absence de paroles ne relève ni du comique de l’œuvre précédente ni de l’exercice de style gratuit. Elle acquiert, au contraire, une fonction dramatique. Dans cette fourmilière, magistralement évoquée dans la double page inaugurale citée plus haut mais aussi dans de grandes cases en plans d’ensemble et en plongée, les gens sont littéralement « écrasés » par les bâtiments et le flot des humains se déplace de façon machinale sans aucune expression sur les visages (passage en plan rapproché), les yeux baissés. Personne ne se parle, ni même ne se regarde ! Dans ces pages au trait presque rough, « malgré la chaleur des foules/ dans les yeux divers/ c'est [donc] l'ultra moderne solitude ».

    La vie par procuration

    Alors, pour trouver un peu de réconfort, pour sortir de sa routine abrutissante, Béatrice se plonge dans les livres : une bibliothèque est l’un des seuls meubles que l’on trouve dans son appartement mansardé et on la voit lire à chacun de ses longs trajets. Elle dévore ainsi « Bonjour Tristesse » de Françoise Sagan et part alors loin de la pluie parisienne dans les landes d’été des années 1950 où elle peut mener comme la jeune héroïne Cécile la rebelle une vie trépidante qui n’est pas la sienne. Elle vit, encore, les aventures sentimentales du chirurgien exilé Ravic et de sa jeune amie Jeanne la petite chanteuse d’origine roumaine à l’aube de la guerre 1939-45 dans le roman « Arc de triomphe » d’Erich Maria Remarque.

    Elle ne choisit jamais des romans contemporains et plonge déjà vers le passé. La découverte de l’album photo va être un tournant dans sa vie. En contemplant ces souvenirs d’un amour parfait dans les années 30, Béatrice va - version réaliste - pousser sa faculté d’identification à son comble , se fantasmer en alter ego de la femme des photos et tomber amoureuse du compagnon de cette dernière ; ou bien - version fantastique- Mertens nous donne une réinterprétation du pacte avec le diable, à la Buzzati, avec un album de photos à la place du « veston ensorcelé » comme le laisserait à penser le nom du café -Faust- où tout bascule.

    Quelle que soit la version que l’on souhaite privilégier, l’album intrigue et fait rêver l’héroïne ainsi que le montre le montage alterné : cases en couleurs au présent avec des gros plans sur les réactions de Béatrice mélangées avec la présentation des clichés en N&B. Elle va donc se lancer sur la piste du jeune couple , un peu comme la protagoniste solitaire et introvertie mais pleine de fantaisie du film de Jeunet « Amélie Poulain » se mettait en quête de retrouver l’adulte qui avait caché enfant ses trésors dans la boîte en métal qu’elle venait de découvrir derrière une plinthe descellée de sa salle de bains. Les deux protagonistes ont le même visage lunaire et expressif et l’on observe dans la bande dessinée les mêmes teintes sépias que celle choisies par le cinéaste avec seulement quelques touches de couleurs vives : le rouge. Ici il s’agit de celui du manteau de Béatrice ou du sac renfermant le précieux album. La narration est extrêmement visuelle : le lecteur est « happé » par ces taches rouges et, cherchant Béatrice au milieu de la grisaille monochrome des passants, s’élance à sa suite. Elle qui empruntait toujours le même chemin rassurant va dévier de sa route et s’aventurer dans des quartiers qu’elle ne connaissait même pas sur la foi des maigres indices qu’elle trouve sur les photos. Les rues prennent alors des couleurs et dans sa quête , elle découvre sa ville et se découvre elle-même ….

    Et, si les pages deviennent ensuite paradoxalement en noir et blanc, c’est là qu’elle vit vraiment pleinement pour la première fois. Ces cases si vivantes forment alors un vibrant hommage aux films muets, comme le film à succès « The Artist » : on retrouve l’équivalent de la grammaire cinématographique d’antan dans l’alternance rapide de petites vignettes où l'on passe d'un personnage à l'autre en champ/contrechamp comme s'il y avait un dialogue mais dans lequel le message ne passe que par les visages exagérément expressifs. Les personnages semblent devenir comme des acteurs des années 1930 dont il prennent les poses tandis que leurs voyages ou leurs occupations sont présentés selon les codes des affiches de cinéma de l’époque avec polices spéciales, juxtaposition de plans, et médaillons. Mertens qui a travaillé pour le cinéma et la télévision en tant que directeur artistique et storyboarder réalise ici des planches au découpage très innovant. Il est aussi photographe et semble rendre hommage dans son histoire au côté consolateur de cet art qui fixe l’éphémère.

    A la recherche du temps perdu

    En effet, alors qu’elle se lance dans son enquête, Béatrice se heurte au passage irrémédiable du temps : les lieux qu’elle recherche ont disparus : ainsi, la patinoire « Pôle Nord », désaffectée, va être rasée et laisser place à un complexe immobilier. On remarquera même une distorsion avec la réalité pour souligner la perte: si l’adresse « 30 rue neuve » est bien celle du cinéma Métropole (et non Métropolis) à Bruxelles et s’il a bien été transformé en magasin de confection d’une grande enseigne espagnole bon marché, cette reconversion a eu lieu dans les années 1990 et non 1970. Mertens accélère ainsi cette évolution pour montrer la disparition du passé heureux des années folles.

    Tout comme « Amélie Poulain » et « The Artist », « Béatrice » est une œuvre nostalgique. Mertens nous place souvent en caméra subjective : ainsi , quand il choisit de mettre deux portraits du couple des années 1930 en vis-à-vis et en pleine page, il semble que nous ne tenions plus l’album de bande dessinée entre nos mains mais bien l’album photo. Nous sommes donc à la place de l’’héroïne et nous éprouvons ses sentiments. Ces pages muettes nous rendent actifs : nous devons combler les vides, faire le lien, créer l’histoire. En même temps, cette absence de texte loin d’appauvrir le sens le rend plus riche : les interprétations se multiplient et l’album se mue en poème. Les années 70 qui y sont décrites deviennent nos années 30 dans cette mise en abyme. La nostalgie nous étreint à notre tour : ne dit-on pas que cette période était «une parenthèse enchantée » prospère et sans chômage et n’effectuons-nous pas à la vue de lieux d’autrefois aujourd’hui disparus ( la tour Martini et la Tour Lotto par exemple) notre propre voyage dans le temps ?

    L’épilogue se déroulant de nos jours, comme l’indiquent à nouveau les véhicules (Mini Cooper, Renault Captur, l’ambulance belge …) n’en devient que plus saisissant et poignant par son apparition dans une rupture de construction. Il orchestre dans ce final sublime tous les thèmes abordés : la solitude, l’amour, la nostalgie, la vie par procuration et même la vie qui continue malgré tout grâce à l’épanadiplose douce-amère !

    Joris Mertens prend le pari fou de créer sa première bande dessinée à 52 ans, une bande dessinée muette qui plus est ! Il était inconnu mais ne devrait pas le rester : son premier essai est un coup de maître. Il crée un véritable petit bijou au charme fou : le découpage, les cadrages, la colorisation et même le floutage sont les rouages essentiels de l’ensemble. Ces pages vous laisseront … sans voix !

    bd.otaku Le 06/04/2020 à 18:25:23
    Shi (Zidrou/Homs) - Tome 4 - Victoria

    "Shi", Une série au carrefour des genres

    Dénoncés par Pickles et capturés par l’infâme commissionnaire Kurb, Jay, Kita et leur Sensei sont pris au piège et ne doivent leur survie et leur liberté qu'à l'intervention des démons qu’ils arborent comme tatouages et qu’ils contrôlent.
    Recherchés, leurs têtes mises à prix, ils s'allient au Dead Ends, le gang des enfants des rues mené par Husband et Sainte Marie-des-Caniveaux qui les avaient déjà aidés. Ensemble, ils veulent se venger de cet Empire britannique qui les écrase sans vergogne. Première étape de ce programme : contrecarrer les plans de la reine pour reconquérir les provinces d'Amérique du Nord. Alors que Victoria a ordonné la construction d'une flotte de cuirassés, les conjurés préparent un attentat pour le jour de l'inauguration...

    SHI ou le chiffre « 4 » : une brillante composition

    « Shi » peut être un mot qui désigne en japonais le nombre 4 et c’est en 4 tomes qu’est construit le premier cycle de cette époustouflante saga.

    On remarquera également que chacun des tomes présente l’un des démons mythologiques qui vont intervenir dans l’histoire : celui de Kita, « ichi » (un) symbolisant l’origine, le démon du sexe, de la folie, de la vie » apparaissait au premier tome ; nous découvrions le « Ni »(deux) du Sensei, celui de « la sagesse » et de la réflexion », au deuxième tome tandis que Jay rejoignait cette confrérie au troisième tome avec son tatouage de « San » (trois) « démon de la maladie et de la régénération ». Ces trois démons occupent ensemble une place de choix dans le tome final : ils émergent de la Tamise, sauvent les héroïnes des griffes de Kurb, hantent les chantiers navals et participent à la destruction de la flotte. Ils se font de plus en plus présents au fur et à mesure qu’augmentent la colère et le désir de vengeance des protagonistes… Nous apprenions également au tome 3 qu’il existait un quatrième démon « Shi », « le démon de la mort. Celui de la paix aussi, le plus cruel de tous », et nous l’apercevons brièvement, tricéphale, à la fin du cycle. Ainsi, la présentation des différents démons accompagne la montée de la tension dramatique et de la colère des protagonistes.

    Celle-ci est également soulignée par une symétrie dans la composition qu’on peut considérer comme bipartite : comme le tome précédent, « Victoria » se déroule entièrement dans le Londres des années 1850 et non plus sur deux temporalités. Si les deux premiers tomes révélaient « pourquoi » l’organisation féministe et terroriste « Shi » avait été créée et avait perduré à l’époque actuelle, les deux tomes suivants s’intéressent au « comment » dans une savante gradation : dans le troisième tome, Jay et Kita se vengeaient méthodiquement de leurs persécuteurs (le directeur de l’expo qui a fait enterrer comme un chien le bébé de Kita, le révérend sadique honni de Jay …) et permettaient d’exposer les turpitudes de cette classe sociale ; ici elles vont s’attaquer à L’Empire lui-même et à celle qui l’incarne : Victoria.

    SHI comme le poème du deuil :

    Ce dernier tome où apparaît pour la première fois le démon de la mort est placé sous le signe du deuil et de la perte puisqu’il commence et s’achève par la mort de personnages de l’histoire. Or, le mot « Shi » peut également désigner les « ruines » et la « cicatrice » en japonais et, comme le déclare Kita dans ce dernier opus, « le deuil d’un être cher est une cicatrice à notre mémoire ».
    Grâce à la narration en voix off (ou épistolaire comme on va finalement le découvrir) dans laquelle Kita revêt le rôle de récitant, ce tome -- et a posteriori le cycle complet -- peut se lire comme un « tombeau » à son amour défunt : un poème qui raconte comment on a rencontré puis perdu l’être aimé.

    « Shi » c’est aussi l’histoire de magnifiques amours perdues. Ce tome 4 crépusculaire évoque magnifiquement l’’amour maternel d’abord : celui de Kita pour son bébé, celui de Jay pour Pickles mais aussi celui de Camilla pour Jay et celui de la fille de Jay pour cette mère qu’elle n’aura pas connue. Il est aussi le tome de l’amour fou : celui de Trevor pour sa belle-sœur, de de Camilla et Octavius, d’Husband et Pickles et bien sûr de Kita et Jay. Comme un contrepoint musical, les pages lumineuses aux tons mordorés de la vie idyllique de la reine Victoria font ressortir le tragique qui frappe toutes les autres histoires tant sur le plan amoureux que sur le plan familial.

    SHI comme homonyme de SHE : une série féministe

    « Shi » se prononce de la même façon que le pronom personnel « she » qui veut dire « elle » en anglais et cela nous rappelle que c’est avant tout une histoire de femmes. C’est dans ce dernier tome que le sous-titre de la série prend tout son sens en effet : « deux femmes contre un empire ».

    Le personnage qui donne son nom à cet épilogue, « Victoria », adopte ici aussi un rôle de de contrepoint : c’est la femme la plus puissante du monde au mitan du XIX eme siècle et c’est celle qui paradoxalement renforce les inégalités sociales, corsète les femmes de son époque (au propre et au figuré) dans un puritanisme de bon aloi et permet la multiplication d’enfants des rues, orphelins livrés à eux-mêmes.

    Or, Jay et Kita s’attaquent à cette figure et le titre « victoria » peut aussi se comprendre de façon ironique : la reine porte le prénom « victoire » mais accuse une défaite grâce au complot fomenté par ses victimes : les enfants des rues, les minorités méprisées (Sensei) et les femmes. Les faibles, par leur union, deviennent les forts : ils s’opposent à un régime patriarcal qui institutionnalise les violences machistes mais aussi à l’ultra libéralisme naissant. La fin du 4eme tome me paraissait un peu abrupte mais les nombreuses ellipses qu’elle contient permettent de relancer l’intérêt du lecteur en omettant de préciser ce que ce sont dit Jay Kita et la reine Victoria durant leur entrevue nocturne, en présentant une nouvelle « héritière » du mouvement Shi, et en annonçant par anticipation le destin tragique de l’une des héroïnes. Nous n’avons donc qu’une envie : que le cycle II apporte les réponses laissées en suspens et éclaircisse les relations entre ce quatuor de femmes fortes.

    A la croisée des mondes :

    C’est cette dernière dimension sociologique, historique et même politique qui me plaisait a priori le plus dans la série : Londres devenait un personnage à part entière et Homs en dessinait les moindres recoins, avec un immense talent, d’une façon très cinématographique dans de grands plans d’ensemble présentant la prospérité industrielle grâce aux chantiers navals et aux gares tandis qu’il croquait le gang des deads ends de façon pittoresque dans un trait semi réaliste qui n’était pas sans rappeler Loisel dans « Peter Pan » et évoquer une ambiance à la Dickens dans des camaïeux de bruns et des scènes de foules de tavernes ou de marchés.

    J’aimais beaucoup également le côté très dynamique de son découpage et de ses cadrages : le dessinateur a commencé par travailler pour les comics (dans la série « Red Sonja ») et ça se voit vraiment dans les scènes d’action ! Les cases éclatées avec incrustations en double pages serties de noir, le traitement très graphique des onomatopées, les couleurs franches et tranchées bleutées ou rouges reprennent le code de ce type de bande dessinée où la violence éclate dans un trait haché.

    Dans ces pages noires, Homs mettait en scène les démons : ce côté fantastique me gênait davantage de prime abord. Je le trouvais un peu gratuit et artificiel. Il me semblait que les démons intervenaient de façon fort commode comme des « deus ex machina » un peu faciles à chaque fois que les héroïnes étaient dans une mauvaise passe (l’incendie du tome 2, les violences de Kurb au tome 4) et qu’ils prenaient trop d’importance dans cet album final . Cela, jusqu’à je que je comprenne qu’il s’agissait en quelque sorte d’une métaphore pour exprimer la colère des personnages et que j’apprécie à leur juste valeur la virtuosité de ces pleines pages où les tatouages prennent vie.

    Le dessinateur a déclaré dans une interview que Zidrou lui avait bâti une série sur mesure avec ses thèmes de prédilection : l’époque victorienne, les femmes et le Japon. Il s’est visiblement régalé et nous, nous ne pouvons être qu’époustouflés par le scénario extrêmement construit et maîtrisé du scénariste et les différents styles graphiques qui se succèdent et s’entremêlent dans une lisibilité parfaite grâce à un choix pertinent de couleurs, découpage et cadrages spécifiques. Nous passons ainsi d’univers réalistes (la city d’hier et d’aujourd’hui), au western ( les flash-backs des glorieux ériés) ou à un monde légendaire et mythologique… Une somme dans tous les sens du terme !

    bd.otaku Le 05/04/2020 à 18:44:22
    Retour de flammes - Tome 1 - Premier rendez-vous

    Coup de projecteur sur les années noires

    Paris septembre 1941, un mystérieux incendiaire met le feu aux bobines du « juif Suss », un film de propagande nazie, dans le cinéma Concordia et appelle les pompiers une fois son forfait accompli pour que le feu ne se propage pas aux immeubles environnants. C’est le commissaire français Engelbert Lange flanqué de l’inspecteur Goujon qui est chargé de l’enquête. Mais il découvre rapidement qu’il est surveillé par Jager un officier de la Gestapo. En effet, ce n’est pas une première: quelques jours auparavant, les bobines d’un autre film allemand « président Krüger » ont été incendiées au Louxor. Pour les allemands, il s’agit donc d’un acte terroriste ! Le supérieur de Lange souhaite favoriser une étroite collaboration entre la Gestapo et la police française mais Engelbert et Goujon ne l’entendent pas de cette oreille et veulent mener leur enquête à leur manière. Elle les amènera à une boîte de transformistes « aux gars de Paname » mais également à la société de production Continental gérée par le mystérieux Alfred Greven. Ils doivent aussi élucider dans le même temps le meurtre d’une jeune figurante, maîtresse d’un haut gradé nazi tandis que Lange voit arriver dans son immeuble une nouvelle voisine Clotilde ….

    Il était une fois en France…

    Le 9 eme art a fait du temps de l’Occupation une de ses périodes de prédilection. Qu’il s’agisse du tandem Christin-Goetzinger dans « La Diva et le Kriegspiel » ou de celui de Noury et Vallée pour l’histoire du collaborateur Joseph Joanovici dans la série « Il était une fois en France », du premier tome d’ « Opération, vent printanier » de Wachs et Richelle ou du diptyque de Jean-Pierre Gibrat « le Vol du Corbeau », maints albums nous content le Paris de l’Occupation.

    Mais, à l’exception peut-être de « Dolor » de Catel et Bocquet qui évoque le triste devenir de l’actrice Mireille Balin, icone du cinéma d’avant-guerre brisée au moment de l’épuration pour avoir été amoureuse d’un officier allemand, aucun d’eux ne s’était intéressé au 7eme art dans cette période. Laurent Galandon, qui fut dans une autre vie exploitant de salle de cinéma et demeure un cinéphile invétéré, répare cet oubli. Il avait déjà magistralement rendu hommage au cinéma muet dans le diptyque « La Parole du muet » réalisé avec Frédéric Blier.

    Ici, il nous dépeint de façon extrêmement documentée le monde du cinéma français sous l’Occupation. D’’emblée le titre de l’album est un clin d’œil à l’un des fleurons de la production de la société Continental : c’est également le titre d’un film de Henri Decoin avec Danielle Darrieux en tête d’affiche. Une grande partie de l’intrigue tourne en effet autour de cette société dirigée par le mystérieux Alfred Greven qui employa la fine fleur des comédiens français de l’époque (Suzy Delair, Danielle Darrieux, Harry Baur, Pierre Fresnay tous présents en caméos dans l’abum) et qui voulait élaborer non pas de simples films de propagande mais concurrencer le cinéma américain qui n’avait plus le droit de cité dans les pays occupés et créer ainsi une manne de revenus pour le Reich.

    C’est l’occasion pour Galandon de rappeler que certains grands cinéastes, tels Clouzot, ont éclos à cette époque (on assiste sur plusieurs planches au tournage de « L’assassin habite au 21 ») mais également que certains acteurs très populaires se sont largement compromis avec L’occupant : on aperçoit ainsi Fernandel à la table d’officiers allemands ou encore Tino Rossi riant complaisamment devant une attitude déplacée d’un officier nazi or, ces louches fréquentations seront mystérieusement gommées à la Libération… Il rappelle aussi les conditions de production difficiles en cette période de pénurie lorsqu’il fait dire à Clouzot qu’il ne peut s’autoriser qu’une seule prise car les mètres de pellicule sont comptés.

    Le crime de Monsieur Lange

    Tous ces détails ne sont pas artificiellement amenés mais font partie intégrante de l’intrigue : ainsi les renseignements sur la Continental sont donnés par la nouvelle voisine du commissaire, Clotilde, qui travaille à la cinémathèque ; Lange doit se rendre sur le tournage de Clouzot car il enquête sur le meurtre d’une aspirante actrice qui devait y être figurante et qui, en attendant son heure de gloire, était la maîtresse d’un officier directeur du Referat Film (service cinéma du ministère de la propagande) ce qui permet au scénariste d’opposer de façon très fine les deux conceptions du cinéma qu’ont Goebbels et Greven. Pour nouer davantage les intrigues entre elles, le commissaire Lange est même « repéré » par Greven qui veut en faire la star de son nouveau projet « Mam’zelle Bonaparte » un film historique (on notera d’ailleurs que c’est là que se situe la seule petite erreur de l’album qui mélange les deux empires). Enfin, le policier est accompagné dans ses pérégrinations d’une mystérieuse jeune femme dessinée en noir et blanc, Madeleine, un fantôme très bavard, coiffé à la Louise Brooks et portant des habits des années folles. Friande des revues de cinéma « Vedettes » ou « Ciné-Mondial », elle commente tout ce qu’elle voit à chaque incursion de Lange dans ce microcosme ce qui permet au lecteur d’identifier toutes les stars de l’époque et pimente l’intrigue aussi puisqu’on ne sait pas pour l’heure quels sont les liens réels de Madeleine avec le héros et quels traumatismes sont à l’origine de ses hallucinations. Les personnages principaux cachent tous de secrets : à Lange et son fantôme répondent la double vie de l’inspecteur Goujon, les liens unissant Clotilde à la petite Elisabeth qui l’accompagne et les motivations de Greven et de son éclairagiste. Petit à petit des intrigues apparemment étrangères se rejoignent et s’imbriquent entre elles et l’album est un véritable « page turner »!

    A la maestria du scénario répond la qualité du dessin : on trouvera dans le traitement semi-réaliste des personnages d’Alicia Grande dont ce sont les débuts en bande dessinée (mais elle a tout d’une grande !) des réminiscences de Jordi Lafebre. On admirera la grande attention prêtée aux décors et la minutie de la reconstitution historique ainsi que la très belle mise en lumière. Les cadrages sont plutôt classiques mais efficaces et cela sied bien à l’histoire. Lorsque les planches s’émancipent du gaufrier pour donner de grandes vignettes comme à la première et à la dernière page, elles sont vraiment très belles et on espère en voir davantage de ce type dans le deuxième opus. On saluera enfin la magnifique mise en couleurs d’Elvire de Cock qui permet de bien définir les différentes ambiances. Pour ajouter encore un peu plus à notre plaisir de lecture, on ajoutera que le deuxième tome du diptyque (« dernière séance ») est déjà bouclé et que nous n’aurons pas à subir une longue attente puisque la suite des aventures de Monsieur Lange paraîtra fin avril !

    Un très bel album à la fois historique, policier et fantastique saupoudré d’une dose de romance : prenez votre billet sans hésiter pour ce « premier rendez-vous » avant « la dernière séance » !

    bd.otaku Le 05/04/2020 à 18:02:47

    Une mythologie du far West

    1872, en plein désert de l’Arizona, au fond d’un canyon reculé dissimulé aux yeux de tous, un village de roulottes s’est installé. Il compte 27 âmes, toutes des femmes, qui l’ont baptisé « Hippolyte » en hommage à la reine des Amazones de l’Antiquité.
    Elles vivent de rapines, attaquent des diligences et ont pactisé avec le maire de la ville voisine pour qu’il n’évente pas leur existence. Vivant cachées, elles vivent heureuses jusqu’au jour où un enquêteur zélé découvre leur repaire et où une ancienne connaissance, disparue depuis dix ans, refait soudain surface …

    No man’s land

    La scénariste Clotilde Bruneau qui s’était fait remarquer sur la série « La Sagesse des mythes » met à profit sa connaissance de la mythologie pour revisiter, à sa façon, le mythe des Amazones. Le lien avec l’histoire antique est d’emblée souligné en 4eme de couverture de l’album par l’article factice de dictionnaire qui est mis en exergue : « du grec ancien Hippolutos : « qui délie » ou « qui dompte les chevaux » 1. Reine des Amazones, fille d’Arès 2. Ancienne ville minière d’Arizona habitée exclusivement par des femmes ».

    On retrouve en effet dans les héroïnes des caractéristiques des amazones antiques : elles vivent au bord d’une rivière (le fleuve Thermodon dans l’Antiquité) ; ce sont des cavalières émérites ; elles vivent sans hommes et en disposent comme elles le veulent (la relation entre Victoria et le jeune télégraphiste) ; enfin, elles organisent leurs vies autour de la chasse et de la guerre et leurs « reines » connaissent un destin tragique.
    Mais la grande originalité de cette bande dessinée c’est d’avoir fusionné cet univers mythologique antique avec une mythologie des temps modernes : celle du western.

    Cowgirls’ power

    Dans la distribution quasi exclusivement féminine (les hommes meurent rapidement et sont au mieux réduits à des seconds rôles !) on retrouve les archétypes du film de genre : Victoria, la brune taciturne cheffe de guerre ; Jo, la métisse ; Abby la doyenne alcoolique, Augustina la jeune blanc bec impatiente et imprudente et puis bien sûr celle par qui le malheur arrive : l’ex-rivale revenue de nulle part aux motivations bien complexes…
    Les décors sont eux aussi bien familiers : une ville fantôme ; une ville minière en pleine récession avec son général store, son saloon, son bureau de poste et ses habitants abrutis par la chaleur et l’alcool ; d’immenses étendues désertiques.

    On reconnaît enfin des scènes obligées : des filatures par un chasseur de primes, des scènes de beuverie, des attaques de diligence et des embuscades dans une mise en scène qui rend une fois encore hommage aux grands westerns.

    On trouve ainsi dans l’album des plans d’ensemble en plongée dans de superbes pleine pages aux tons orangés ; un travelling avant magnifique dans la double première page qui semble sortie tout droit de « il était une fois dans l’Ouest », de nombreux inserts, des plans américains à n’en plus finir… Bref la grammaire du genre est parfaitement maîtrisée par Carole Chaland dont c’est la première incursion en bande dessinée mais qui a travaillé dans l’illustration et le jeu vidéo et ça se voit pour les scènes d’actions dans lesquelles le mouvement est parfaitement rendu ! On notera également une attention particulièrement soignée au graphisme des onomatopées qui donne un grand dynamisme aux pages.

    Histoires de femmes

    Les femmes dans le western sont à la mode : on pensera dans une veine parodique (voire trash !) à la « Perdy » de Kickliy ou encore aux cowgirls du « Mondo reverso » de Bertail et Le Gouefflec ainsi qu’ à l’Emily vengeresse de « La Venin » de Laurent Astier dans une veine plus classique ; mais c’est la première fois que deux jeunes femmes sont aux crayons !

    On perçoit ainsi une profondeur dans les portraits féminins qu’on n’avait pas forcément dans les ouvrages précédents (le Astier excepté). Même si cette société matriarcale est très hiérarchisée, que des inimitiés existent et qu’elles sont tout sauf feutrées, les décisions sont prises à la majorité et toutes sont réunies par un idéal commun : ne plus dépendre des hommes et récuser la soumission. Ceci acquiert une résonnance particulière dans le contexte actuel et renvoie aux questionnements sur la place de la femme dans la société. En ce sens, cet album peut être rapproché d’une autre bande dessinée : le célèbre comics « Wonder woman » dont le premier volume, paru en 1941, avait pour but de permettre l’identification des jeunes lectrices à la princesse Diana fille d’Hippolyte reine des Amazones (tiens, tiens… ) qui quittait son île paradisiaque pour faire régner la justice et aider l’Amérique. Cette troisième mythologie du comic et des super héros apparait en filigrane dans le façonnage de l’album : le sertissage de certaines planches de gris foncé et de noir, le gaufrier où parfois les vignettes se multiplient et se réduisent, les trames apparentes et les couleurs tranchées.

    Mais dans « Hippolyte » les femmes ne sont pas des super héroïnes et leur intérêt naît, au contraire, de leurs travers, de leurs faiblesses, de leurs secrets de famille. Et c’est d’ailleurs la seule frustration qu’on a dans l’album : on a parfois l’impression que certains personnages sont trop rapidement expédiés et même réduits parfois à l’état de silhouettes (même si là encore on doit saluer le remarquable travail d’individualisation effectué par Carole Chaland qu’on peut d’ailleurs admirer dans les pages de chara design du cahier graphique final). On aimerait vraiment les voir développés et comprendre davantage les raisons qui les ont fait venir à Hippolyte. Ce sera peut-être le cas : les autrices évoquent leur volonté de se replonger dans cet univers en créant des « spin-offs » qui développeraient certaines des héroïnes.

    Il ne reste plus qu’à souhaiter que cet album rencontre le succès qu’il mérite pour que ce beau duo d’autrices se reforme rapidement !

    bd.otaku Le 09/02/2020 à 21:56:49
    Azimut (Lupano/Andréae) - Tome 5 - Derniers frimas de l'hiver

    Clap de fin d'une série totalement azimutée !

    Le lapin Polo, fou de désespoir après la disparition de la dame des sables, a déclenché une formidable tempête de neige et provoqué un désastre climatique : tout est gelé, sauf le PetitGhistan : les guerres s’arrêtent et des cohortes de migrants se jettent sur les routes pour se réfugier dans la contrée préservée. Cette nouvelle donne va par ailleurs provoquer l’ire de la banque du Temps puisque, avec l’arrêt des conflits, Manie ne peut plus rembourser en morts sanglants et trébuchants la dette qu’elle a contractée et se trouve donc en bien mauvaise posture …

    Une bd tous azimuts

    Le dernier tome de cette saga entamée en 2012 paraît peu après l’artbook « Créatures » du dessinateur et nous rappelle ainsi l’origine de la série dans un superbe jeu d’échos.
    En effet « Azimut » est né de l’envie qu’avait Wilfrid Lupano de donner à Andreae un scénario à la mesure de son univers graphique : parti des dessins de l’artiste, il a ainsi brodé et crée le monde d’ « Azimut ». On y trouve donc pêle-mêle des créatures de rêve (Manie et sa mère la reine Ether), des personnages sortis du monde du cirque : le clown Augure et autres Freaks (le saugre Bâtis, les anthropotames, la femme obèse des amants éternels), des monstres cauchemardesques (l’arracheur de Temps, le baron Chagrin, son majordome) et des personnages cartoonesques (le cochon Picaillon, le lapin Polo). Les deux auteurs font preuve d’une imagination débridée et sans limite et nous entrainent dans leur monde parallèle….

    Au-delà de l’inventivité des personnages et du scénario, il faut également souligner toute la maestria graphique d’Andreae : après la jungle et le désert, on est dans ce tome 5 dans des ambiances polaires avec des camaïeux de bleu de toute beauté. Il alterne scènes d’action et pages muettes ; monde féérique (avec des clins d’œil à Miyazaki) et ultra réalisme (le tri des réfugiés). Drôle de cocktail bien déjanté qui aurait pu finalement ne pas fonctionner par trop grande hétérogénéité ! Or ce n’est nullement le cas, au fil de ces cinq tomes, Andreae et Lupano ont réussi à créer un univers finalement très cohérent dont le fil rouge est le temps : comment ne pas le perdre, comment littéralement courir après, comment le figer dans une œuvre d’art, comment l’arrêter pour ne pas vieillir … et toutes les intrigues parallèles se petit rapprochent, se resserrent, et se complètent dans cet album conclusif.

    Un album métaphysique et pataphysique

    Dans la galerie des personnages, deux petits nouveaux et non des moindres font leur apparition : le préposé aux contentieux de la banque du temps et le bonze adepte du « zinzen ». Et on a donc deux dimensions de l’album qui sont ainsi mises en exergue : la dimension métaphysique avec la réflexion sur le temps, l’appât du gain et le jeunisme (ainsi qu’une critique de la finance !) dans une réactualisation du mythe de Faust mais également une dimension pataphysique que ne renieraient ni Vian ni Jarry lors que le maître oriental profère une sorte d’art poétique expliquant de façon ludique la démarche des deux auteurs : « la fantaisie, dans la philosophie zinzen, est la clé qui permet d’ouvrir les portes sans serrures » (p.24) et invoque le serpent anachronDADA se replaçant ainsi dans une tradition littéraire.

    Dans la lignée des grands auteurs dadas, surréalistes et pataphysiciens, on retrouve également dans ce tome ce qui faisait le sel des précédents : de nombreux jeux sur le langage. Ainsi il est question de créatures « chronoptères (liées au temps) comme les « manchots ample-heure » ou « l’anachrondada » source des jeux de mots grâce à la paronomase. L’on assiste aussi à de savoureuses reprises au pied de la lettre d’expressions telles « mystère et boule de gomme », « nous sommes au creux de la vague » ou « truc mortel » qui acquièrent un lustre nouveau grâce à leur mise en contexte.

    Fantasy, fantaisie et gravité : au-delà du miroir

    Mais toute cette verve, cette fantaisie et ces mondes parallèles issus de la « fantasy »ne devraient pas occulter un aspect essentiel de l’œuvre : si Lupano et Andreae se réclament depuis le début de Lewis Carroll et lui rendent hommage avec le lapin blanc Polo et le saugre tortue entre autres, si à son instar ils utilisent des mots-valises et refusent de donner toutes les solutions et toutes les réponses au questionnement du lecteur pour lui faire élaborer ses propres hypothèses , ils sont aussi dans la continuité de Jonathan Swift. « Azimut » se transforme en effet également parfois en un contre philosophique : ici il est question de l’aliénation volontaire de l’homme au dieu machine, de dérèglements climatiques, de la sénilité de certains hauts dirigeants, de la dénonciation de l’immigration choisie et de la façon dont on traite les migrants. A l’image d’Eugène dans l’album qui condamne le bellicisme intéressé de Manie dans son tableau et lui fait prendre conscience (ainsi qu’au grand Tracasseur) de la folie de son attitude, les deux auteurs se muent donc parfois en lanceurs d’alertes et permettent par le truchement de ce monde imaginaire de réfléchir sur notre réalité et notre monde contemporain. D’ailleurs c’est peut-être le seul reproche qu’on pourra faire à ce dernier tome : souligner les parallèles avec notre monde de façon parfois un peu trop appuyée et opter pour une fin étonnamment optimiste - tempérée tout de même par les dernières vignettes qui laissent leur lot d’ambiguïté.

    Avec ces « derniers frimas de l’hiver », on a bien une œuvre plurivoque : à la fois très aboutie sur le plan graphique, empruntant à différents genres et courants littéraires, et énigmatique. A peine le tome 5 refermé, on a l’envie de se replonger dans les autres albums pour y percevoir tous les détails et subtilités qui nous avaient échappé et rêver de nouveau!

    bd.otaku Le 11/01/2020 à 13:09:02
    La venin - Tome 2 - Lame de fond

    L’été meurtrier

    Oklahoma, Fort Sill, Août 1900 : les hommes du colonel et les agents Pinkerton partis à la poursuite d’Emily rentrent bredouilles : « La Venin » leur a filé entre les doigts et la fille du gouverneur qu’elle a abattu dans le T1 a mis sa tête à prix. Désormais tous les chercheurs de primes de l’Ouest vont être à ses trousses. Au même moment, Emily toujours déguisée en nonne arrive à Galveston, Texas, et se rend dans l’orphelinat pour jeune filles dirigé par le révérend Coyle. Est-ce juste un stratagème pour échapper momentanément à ses poursuivants et pouvoir se reposer avant de repartir ? Pas sûr …

    De « la Poison » à « la Venin »,

    La couverture de ce deuxième tome semble rendre hommage, une fois encore, au western et plus particulièrement au film « Sierra torride » dans lequel une jeune prostituée - interprétée par Shirley Mac Laine- se déguisait en nonne pour échapper aux hommes à ses trousses; mais, comme dans le premier tome qui s’ouvrait sur un hommage à « il était une fois dans l’Ouest » pour s’en démarquer presque instantanément, Emily nous bouscule et nous emmène là où on ne l’attend pas !

    Dans cet album, elle est « infiltrée », comme la jeune policière Claire/Clara l’héroïne précédente de Laurent Astier dans un milieu qui n’est pas le sien. Elle va y découvrir des choses qu’on aimerait bien laisser cacher comme la mort inexpliquée de l’une des jeunes pensionnaires ; elle va aussi assister à la tentative de suicide d’une autre petite fille qu’elle va sauver. Pour cette partie de l‘intrigue, Astier a peut-être été influencé par les scandales de pédophilie au sein de l’église qui agitaient la France au moment de l’écriture de cet album mais cette dimension « polar » a surtout pour vocation de développer le personnage principal.

    En effet, même si nous en avions eu un aperçu avec son geste pour les Indiens de Fort Sill, nous percevons davantage ici comme elle est capable d’empathie et n’agit pas simplement comme une machine tendue vers sa seule vengeance. Elle s’humanise et montre des sentiments presque maternels.

    Itinéraire d’un(e) enfant (pas) gâté(e)

    La petite orpheline, Claire, qui lui ressemble beaucoup physiquement permet également de relancer les flash-backs sur l’enfance d’Emily. Comme dans le tome 1 nous retrouvons en pages de garde le double itinéraire de l’héroïne éponyme : son voyage en tant qu’adulte et celui qu’elle effectua enfant. Dans ces retours en arrière signalés graphiquement par un arrondi des cases elle apparaît déjà en fuite perpétuelle : elle tente d’échapper aux agresseurs de sa mère et se retrouve successivement à New York puis dans le Tennessee. Les flashbacks sont plus développés dans ce second opus, moins dans l’action et plus psychologiques. D’une façon presque naturaliste, ce retour à l’enfance nous donne des clés pour comprendre la personnalité de la Venin en dressant un réseau d’échos et de parallélismes entre la situation de Claire et celle qui fut la sienne : trahie par ceux qui devaient la protéger, élevée à la dure dans un puritanisme absurde.

    Les références aux classiques de la littérature américaine effectuées par le scénariste permettent de justifier le côté lettré de la jeune femme (et rend donc vraisemblable l’écriture des « Carnets » qu’on trouve à la fin du livre) mais dressent aussi un portrait en creux. Dans le tome 1, elle citait ainsi « La lettre écarlate » d’Hawthorne qui rappelait sa situation d’enfant née du péché ; dans les flashbacks du tome 2, on la voit dévorer « Le Prince et le pauvre » de Mark Twain qui est fondé sur l’usurpation d’identité et l’idée que l’habit fait le moine , or comme le rappelle l’un des agents qui est à ses trousses, elle est « passée maître dans l’art de se déguiser » . Enfin, quand elle est à l’orphelinat, elle cite Melville au révérend Coyle et raconte l’histoire de « Moby Dick » aux petites filles. Or, ce dernier roman est fondé sur le thème de la vengeance : Achab poursuit le cachalot jusqu’à en devenir fou parce qu’il lui a arraché une jambe. Emily poursuit, elle, les assassins de sa mère …


    V comme …Vendetta !

    …ou V comme Venin ! Le tome 1 débutait « in media res » par un flashback en 1885 dans un bordel luxueux où William (un habitué des lieux, il y vient depuis ses 15 ans) profitait des charmes de ces dames en compagnie de quatre amis de son université et découvrait la petite Emily sur laquelle ils jetaient tous leur dévolu. Ils étaient cinq dans cette scène d’exposition, cinq comme les cinq actes d’une tragédie, cinq comme les cinq tomes de que comptera la série !

    Dans le tome 1, on comprenait que Eugène O Grady, le sénateur froidement assassiné par Emily était l’un d’eux ; dans ce deuxième tome qui développe la dramatique soirée à Yale de décembre 1887, on en rencontre un autre et l’on devine donc que chaque volume restant devrait être consacré à la traque puis à l’élimination méthodique des agresseurs de Liberty. Ici, Emily rappelle une autre actrice à qui elle se met étrangement à ressembler : Isabelle Adjani dans « L’été meurtrier » …

    Dans ce tome 2, on n’est plus dans un tome d’exposition donc l’intrigue se resserre et s’éclaire : on a davantage l’impression de savoir où l’on va (quoi que …), mais l’on se demande cependant pourquoi l’éclaireur apache la suit comme son ombre, à qui s’adresse les câbles qu’Emily envoie, qui est le Michael Graf qui apparaît dans les dernières pages dans le lieu mythique et légendaire qu’est Tombstone (la ville de « règlement de comptes à OK corral) et ce qui s’est réellement passé lors de la nuit de décembre 1887 …

    Laurent Astier nous laisse donc avec tout un tas de questions non résolues et effectue un tour de force scénaristique et graphique en convoquant en arrière fond de cette histoire déjà palpitante un événement historique qui ajoute une dimension supplémentaire et grandiose à son album. On a l’impression de se retrouver dans un film catastrophe dans des pleines pages somptueuses et terrifiantes aux couleurs superbes !

    C’est bien une « lame de fond » parce que c’est un western innovant qui balaye tous les stéréotypes sur son passage (en rendant cependant toujours hommage au genre) et emprunte à divers courants : le polar, le film catastrophe, le roman d’analyse psychologique et même la peinture américaine car l’enfance dans le Tennessee n’est pas sans rappeler les tableaux de Winslow Homer. C’est à la fois très visuel et très écrit et extrêmement bien construit. La composition est toujours très dynamique et novatrice avec une alternance de plans, de tailles et forme de vignettes, des empiètements de dessins ou de phylactères d’une vignette à l’autre, des incrustations. Ça bouge beaucoup et pourtant on nous présente des personnages complexes et finalement attachants.

    L’auteur nous donne rendez-vous en janvier de chaque année pour la parution d’un nouveau tome… Une année à patienter : ça va être très long tant « la Venin » est une série addictive!

    bd.otaku Le 06/01/2020 à 21:26:39

    La mère était en noir

    Paris, 1927, divorcée d’Aulnay Pradelle qui croupit en prison suite à ses trafics dans les cimetières militaires, Madeleine Péricourt lassée des hommes a refusé d’épouser en secondes noces le fondé de pouvoir de la banque familiale, Joubert. Quand son père meurt et que son fils unique de sept ans, Paul, se défenestre et reste paralysé, Madeleine sombre dans la neurasthénie et se désintéresse de la gestion de son empire bancaire. C’est le moment que choisit Joubert pour attaquer …
    Si Pierre Lemaître avait participé à l’adaptation en bande dessinée de son roman « Au revoir là-haut » au côté de Christian de Metter, il a laissé cette fois le dessinateur-scénariste seul aux commandes puisqu’il était occupé à finir le troisième volet de sa trilogie (« Miroir de nos peines » paru le 2/01/20) et se consacrait en parallèle à l’adaptation cinématographique de ce second volet.
    On retrouve d’emblée, une parenté entre cet album et le précédent puisque le « saut de l’ange » du petit Paul en pleine page à la p.4 rappelle la magnifique couverture d’ « Au revoir là-haut ». Cette pleine page du deuxième opus donne le ton choisi par de Metter également : quand on avait dans le roman un véritable morceau de bravoure, une description qui s’étendait sur 30 pages un peu grandguignolesque (le corps du petit garçon rebondissait sur le catafalque funéraire avant de s’écraser sur le cercueil), ici tout est traité en ellipse et en sobriété. Pour passer du roman foisonnant de 530 pages à un « one shot » de 160 p, l’auteur a en effet choisi de resserrer l’action, de ne pas développer certains caractères comiques (Vladi et Robert Ferrand par exemple) et de ne pas multiplier les interventions d’un narrateur-bateleur comme dans l’œuvre source. L’album devient plus noir et se concentre sur de très beaux portraits de femmes, la trame de la vengeance et la chronique des années 30.

    Une affaire de femmes

    Le sujet principal de « couleurs de l’incendie » c’est Madeleine Péricourt, personnage très secondaire d’ « Au revoir là-haut », qui prend l’envergure d’une grande héroïne comme l’indique la superbe couverture sur laquelle elle occupe les deux tiers de l’espace. Elle nous y dévisage, nous toise même, avec une expression énigmatique : à la fois moqueuse et mystérieuse ; elle se présente à la fois comme une sphinge et une Joconde moderne. Après le roman et l’album qui racontaient une histoire d’hommes, voici venu celui consacré aux femmes.
    En effet, la bande dessinée de De Metter donne beaucoup moins d’importance au Paul adolescent de la deuxième partie du roman par exemple et met au premier plan Madeleine, Léonce, Solange Gallinato et même un personnage a priori anecdotique et qui devient crucial ici : Hortense Péricourt.
    Ce sont les femmes qui amènent de la couleur dans cet univers sombre : les seules pages à bénéficier de lumière sont celles dévolues aux héroïnes et dotées de couleurs pastels bleu, rose et jaune d’or. De Metter en fait des personnages bien plus complexes que les protagonistes masculins. Ainsi, Solange Gallinato malgré son aspect comique de Castafiore (aux traits proches de ceux de Rastapopoulos !) s’avère être une vraie héroïne qui brave le Reich et son führer ; Léonce et Madeleine entretiennent une relation presque amoureuse que souligne un montage parallèle dans lequel on voit d’une part Solange interpréter un air dans lequel l’abandonnée se plaint de la trahison de son amant et d’autre part Madeleine comprendre la machination de Joubert et découvrir que sa fidèle gouvernante était de mèche. Avec le dernier plan du passage on perçoit que le chant d’amour (« je vous ai tant aimée pourquoi vous haïrais-je ?) s’adresse à l’amie … Les héroïnes sont donc moins lisses qu’on pourrait le penser.
    A travers ces figures féminines, l’auteur évoque le sort des femmes des années 1930 qui, malgré ce qu’elles avaient fait durant la grande guerre en assurant le rôle des hommes, demeuraient d’éternelles mineures et passaient de la tutelle d’un père à celle de leur mari. Il souligne comment certaines s’affranchissaient de cela grâce à leur art (Solange), leurs charmes (Léonce) ou en décidant de ne plus être de simples femmes objet en agissant (Madeleine mais aussi Hortense).

    Une vengeance à la Monte Cristo

    Lemaître l’indiquait lui-même dans ses notes finales, il avait voulu rendre dans ce roman un hommage à Dumas. De Metter reprend également ce thème de la vengeance. Le tournant de l’album est fort bien marqué par l’épisode central (dans tous sens du terme) du long flashback en noir et blanc avec juxtaposition de scènes présentées par ordre chronologiques en pleine pages qui s’affranchissent du gaufrier comme pour évoquer le débit précipité de l’aveu longuement tu du petit Paul.
    A partir de ce moment, Madeleine se transforme en louve et va se venger de ceux qui leur ont fait du tort en élaborant une machination. On notera d’ailleurs le rôle symbolique de sa confrontation avec Léonce dans son ancien hôtel particulier : elle sont dans le hall qui est pavé en noir et blanc et ressemble à un échiquier. Madeleine va petit à petit avancer ses pions et gagner la partie. Pour souligner ce côté méthodique et implacable, de Metter multiplie les parallélismes de situation et les répliques en écho : ainsi le baiser de Judas que Léonce lui avait donné en première partie est présent de façon symétrique dans la deuxième partie de l’album mais cette fois c’est Madeleine qui embrasse ; la phrase moqueuse « la roue tourne » prononcée par l’une des nièces Péricourt se retrouve dans la bouche de Madeleine au moment du procès et à chaque fois qu’un de ceux qui ont œuvré à sa perte est châtié, elle apparait fugacement telle Edmond Dantès pour lui signifier qu’elle est à l‘origine de sa ruine…

    Chronique des années 30

    Mais ce roman d’aventures est aussi une chronique des années 30. Le livre était extrêmement documenté, l’album l’est aussi. A la manière d’un Zola dans «L ’Argent », Lemaître et De Metter dépeignent grâce aux personnages de Charles Péricourt et de Joubert les magouilles financières des députés, les délits d’initiés et la spéculation. Dans l’album tout se négocie de façon feutrée dans des dîners. On y perçoit également la montée du nationalisme lors des diverses assemblées ainsi que l’accueil favorable fait à Hitler par des entrepreneurs français qui vont jusqu’à arborer sa célèbre moustache ! De Metter souligne aussi un certain retour hypocrite de l’époque vers l’ordre moral avec le personnage de Delcourt devenu la coqueluche des soirées depuis qu’il a écrit un article contre l’avortement ainsi qu’avec le chantage dont est victime Hortense.
    Ce climat particulièrement délétère est bien symbolisé par les camaïeus de bruns qui composent l’essentiel de la couleur des pages. On a vraiment l’impression d’y voir « les couleurs de l’incendie », c’est-à-dire l’extension de la tragédie brune… De Metter inclut dans sa bande dessinée des extraits de journaux de l’époque qui relatent le boycottage des magasins juifs et montre par la retranscription in extenso de la lettre que le petit Paul adresse à son idole qu’ un enfant de douze ans, est finalement bien plus clairvoyant que la plupart des adultes de son entourage. Il nous emmène également à Berlin où le décorum nazi fonctionne déjà à plein et consacre un long passage au récital de Solange afin de souligner comment les artistes furent parfois les premiers à entrer en résistance et à éveiller les consciences ( Solange provoque ainsi la révolte du chef d’orchestre allemand qui l’accompagne).

    Loin d’être anecdotique, cette adaptation tient donc toutes ses promesses …

    bd.otaku Le 03/01/2020 à 19:28:53
    Liaisons Dangereuses - Préliminaires - Tome 3 - L'hallali des amants

    L’amour à mort

    Le premier tome des « Liaisons Dangereuses préliminaires » présenté sous la forme d’une longue lettre autobiographique était consacré à la jeunesse du Vicomte de Valmont ; le deuxième - à travers quatre lettres adressées à son confesseur- dressait le portrait de la jeune Isabelle de Merteuil.
    Le dénouement de la trilogie met donc en scène leur rencontre avant le roman qui les a fait connaître : très vite attirés l’un par l’autre, se reconnaissant la même envergure, ils pourraient former un duo amoureux. Mais ce tome nous dévoile comment ce duo se transformera en duel avec l’arrivée et les manigances d’une mystérieuse femme fatale : Diane, favorite du roi…



    Comme dans les tomes précédents, cet ultime opus reprend la technique des ombres chinoises pour symboliser le jeu de la représentation sociale et le théâtre du monde. Il se réfère aussi à de nombreuses œuvres picturales : il effectue un clin d’œil à Reynolds avec sa Merteuil au chapeau ainsi qu’aux miniatures hollandaises circulaires du XVIIe dépeignant les joies du patinage. Il évoque aussi le portrait de Louis XV par Maurice Quentin de Latour ou encore le topos de la favorite peinte en Diane chasseresse telle la marquise de Pompadour par Jean-Marc Nattier et propose une longue citation (sur une page complète !) de l’ensemble de tableaux de Botticelli intitulé « L’histoire de Nastagio degli Onesti ». Ceci n’est nullement au service d’une exhibition d’érudition gratuite de la part du scénariste ni d’une démonstration vaine de virtuosité (pourtant bien là !) du dessinateur mais permet d’introduire l’un des thèmes phare de ce dernier tome : celui de la chasse.

    Une partie de chasse métaphorique


    En effet, si Mme de Merteuil et Valmont évoluent gracieusement sur la Seine gelée dans une vignette ronde rappelant un tableau de Van Goyen ou Avercamp, c’est parce qu’ils sont observés à leur insu à la lunette par un autre personnage, à l’affût, qui les guettent : l’insert mignard se mue donc en menace. Si l’on retrouve aussi la théorie de la physiognomonie de Lebrun très présente dans le tome 1 (La physionomie humaine peut être rapprochée de celle de l’animal, et expliquer ainsi des traits de la personnalité), c’est sous forme de variante : ici les personnages sont animalisés pour monter que chacun d’eux est tout à tour proie ou chasseur : ainsi la marquise est présentée comme une gazelle puis un chat, Valmont comme un lion puis un rat et Diane est comparée à un rapace qui se joue également de lui. Enfin on observe dans la citation des tableaux de Botticelli une inversion du mythe de Diane : alors qu’elle était la prédatrice, elle devient à son tour une proie et – comme sa célèbre victime Actéon – elle est chassée et mise à mort par des chiens. Ainsi peut-on mieux goûter le beau titre choisi pour ce volume car ce demi alexandrin à la formulation ambiguë (le mot amants pouvant se comprendre comme étant dans une position de sujet : ce sont eux qui sonnent l‘hallali ou au contraire comme entretenant une fonction d’objet : ce sont eux qui sont mis à mort) souligne ainsi que la lutte amoureuse devient une lutte à mort. Ce thème de la chasse métaphorique est également très important dans l’ouvrage de Laclos. Et l’on observe dans ce dernier tome de la trilogie une très grande cohérence avec l’œuvre source.

    Un bel hommage à l’œuvre de Laclos

    Y sont tout d’abord présents des personnages secondaires du roman : le fidèle Azelan, valet de Valmont, ainsi que le comte de Gercourt un soupirant dont Merteuil voudra se venger dans les Liaisons en faisant déflorer sa promise, Cécile de Volanges, par Valmont. On y retrouve ensuite la même structure narrative : l’album est cette fois polyphonique. Trois narrateurs se succèdent : Valmont, Merteuil et Diane. Certaines scènes sont présentées plusieurs fois sous différents points de vue parcellaires. Seul le lecteur peut les assembler et avoir une vue d’ensemble « surplombante ». Enfin, la lettre ou plutôt les lettres y constituent un enjeu majeur comme l’indiquent déjà les pages de garde de l’album qui montrent Merteuil serrant sur son cœur un billet cacheté.

    Nous avons affaire à une bande dessinée épistolaire : la lettre y est cette fois omniprésente. De multiples lettres sont envoyées, lues, dérobées et dictées. Dès l’ouverture de l’album Valmont se met en scène dans une lettre (l’amant soi-disant éploré dont l’écriture chaotique n’est due … qu’aux cahots de la diligence !) ce qui n’est pas sans rappeler la lettre à double entente qu’il écrira plus tard à Mme de Tourvel sur le dos d’une courtisane ; la marquise adresse des aveux qui ne parviendront jamais à son destinataire et, à la manière de Valmont qui dans l’œuvre de Laclos reproduira pour Mme de Tourvel le billet que lui transmet Merteuil, elle écrit sous la dictée de Diane son billet de rupture pour Valmont. Souvent l’effet des lettres sur leur destinataire est présenté au lecteur avant même que leur contenu soit dévoilé dans de grandes vignettes en demi pages un ou deux chapitre plus tard : ceci permet de souligner combien la lettre devient instrument de cruauté, de dépravation, de trahison et arme de guerre ; cela instaure également un certain suspense car le lecteur doit attendre plusieurs chapitres avant d’avoir la vision complète d’un épisode.

    Enfin on soulignera la profondeur psychologique à l’œuvre dans ce dernier tome. Semblant reprendre la théorie du désir mimétique de René Girard telle qu’il l’expose dans « Mensonge romantique et vérité romanesque », Betbeder montre combien l’amour propre est à l’origine de l’amour. Il met ainsi en scène non seulement le stratagème de Valmont qui séduit intentionnellement une amie falote d’Isabelle de Merteuil afin de piquer la jalousie de cette dernière mais redouble également cette scène de façon fortuite et fatale pour le héros lors de la fête galante : Diane ne s’intéresse à Valmont que parce qu’il n’a d’yeux que pour Merteuil et a osé l’ignorer mais aussi peut être également parce qu’il intéresse la Marquise... Ainsi entre le trio se tisse une relation d’amour et de haine subtilement mise en scène dans le dessin de Djief grâce aux regards, aux cadrages serrés et aux gros plans. La description du contexte social est elle aussi d’une grande finesse et semble anticiper le portrait crépusculaire de l’Ancien régime dressé par Laclos. Le lecteur plonge dans l’atmosphère du siècle de Louis XV et son style rococo à travers tous les motifs de coquillages, de feuillage, de théâtre de verdure présents notamment dans les scènes libertines des « fêtes galantes » mais ces dernières sont bien différentes des allégories de Watteau et beaucoup plus crues : elles s’apparentent à des orgies durant lesquelles s’exerce un batifolage cruel (Diane fait preuve de sadisme à l’égard du duc qu’elle mutile à dessein). On a ainsi, à travers de superbes séquences nocturnes à l’éclairage particulièrement soigné, dans des pages muettes, la description d’une société oisive et hypocrite qui pratique la débauche mais est en même temps corsetée par la religion et dans laquelle ne sauraient s’épanouir d’authentiques sentiments. On a également dans le portrait des deux héroïnes la description de l’aliénation de la femme qui ne peut disposer librement de son corps et ne s’appartient pas. L’on retrouve donc bien dans l’album le ton désabusé du roman.

    bd.otaku Le 18/12/2019 à 22:37:17
    Mattéo - Tome 5 - Cinquième époque (septembre 1936-janvier 1939)

    Une petite musique mélancolique

    Amélie et Mermoza partis à bord de l’avion de ce dernier pour effectuer des relevés topographiques dans une zone où s’affrontaient phalanges franquistes et Républicains n’étaient pas rentrés de mission à la fin du quatrième volume de Mattéo et leur sort était resté en suspens tandis que le héros éponyme s’était installé chez le notable du village, Don Figueras. Le cinquième tome nous apporte des réponses et, formant diptyque avec le précédent, conclut superbement l’épisode de la guerre civile espagnole en narrant les aventures de nos héros de septembre 1936 jusqu‘à la retirada de janvier 1939.

    Depuis le début de la série, Jean-Pierre Gibrat alterne entre des tomes qui couvrent une longue période (14-18 pour le tome 1, la révolution bolchevique pour le 2 et la guerre espagnole pour le 5) et des moments beaucoup plus courts (15 jours en 1936 pour le tome 3 et quelques semaines pour le 4) et il profite de ces différents tempos pour installer les petites histoires des protagonistes dans la grande Histoire…

    Ce tome 5 se déroulant dans un quasi huis-clos, le village d’Alcetria, a déjà des allures de conclusion. Sous le soleil plombant espagnol, les espoirs politiques se délitent, les personnages des premiers volumes se retrouvent pour mieux se perdre et c’est le tome des révélations sans happy end. Les relations s’étoffent et acquièrent une vraie densité. Pourtant, Gibrat n’a jamais été aussi peu disert que dans ce volume : il laisse place à toute l’expressivité de son dessin en nous proposant des doubles pages muettes et de nombreuses vignettes de visages en gros plan en champ contrechamp dans lesquelles les regards et les expressions extrêmement travaillés en disent beaucoup plus que de longs discours. Il fonctionne par litote en montrant par exemple la belle Amélie, ex-otage des phalangistes, préférer un Mauser à sa sacoche d’infirmière. L’auteur ne tombe jamais dans la grandiloquence ni dans le pathos. Soit il manie l’ironie (le sentimentalisme des retrouvailles entre Amélie et Matteo quand elle lui tombe dans les bras au moment de l’échange est immédiatement mis à mal par la scène quasi identique dans laquelle le curé abattu finit dans les bras du général) soit il pratique l’art de la retenue. Il use de l’ellipse et de la symbolique aussi comme dans ces grandes cases symétriques dans lesquelles Robert part à la conquête de Saragosse, la fleur au fusil, par une belle journée d’été pour revenir battu et dépité deux pages plus loin – et quelques mois plus tard- à Alcetria un soir d’hiver enneigé.

    Dans cette œuvre très construite, le long monologue de Matteo comme la phrase gimmick d’Aneschka « là y a pas rien » acquièrent une valeur particulière, presque musicale : en devenant point d’orgue et variations. La légèreté initiale se mue en gravité. Petit à petit l’étau se resserre autour des héros : c’est la débâcle historique et la déroute des sentiments. On est loin du « pessimisme sifflotant » des premiers tomes et les confrontations acquièrent ici une grandeur tragique. Gibrat, au sommet de son art, ne semble rien laisser au hasard : le moindre détail est signifiant et ce qui apparaissait comme une digression s’avère finalement capital. On ne sera pas surpris d’apprendre qu’il a en tête le scénario du tome 6 - dont il a déjà écrit la dernière réplique - qui réorchestrera toute la petite musique mélancolique de la série.

    « Matteo » est une somme et une œuvre rare dans la bande dessinée parfaitement orchestrée scénaristiquement et splendide graphiquement…déjà un classique dont on attend, avec une impatience mêlée de tristesse, le dénouement.

    bd.otaku Le 25/11/2019 à 07:35:21
    Le château des Animaux - Tome 1 - Miss Bengalore

    Ce premier tome de Xavier Dorison et Félix Delep ouvre en beauté une série prévue comme une tétralogie. D’emblée, elle se place sous le patronage d’Orwell tant par le titre choisi que par l’avant-propos. Mais loin d’être une nouvelle adaptation - après celle de Jean Giraud et Marc Bati parue en 1985 - de ce roman paru en 1945 qui s’attaquait principalement au stalinisme, il s’en affranchit en élargissant le propos et s’attaque à tous les totalitarismes. C’est sans doute la raison pour laquelle les cochons si importants dans l’œuvre du romancier britannique ne sont ici que de simples figurants domestiques du tyran.

    Les personnages principaux, comme le montre la superbe couverture, sont donc Sylvio le taureau et Miss Bengalore la petite chatte blanche. Le premier présenté « en majesté » en contre plongée, encadré par de lourdes draperies occupe le centre du tableau : les lignes de fuite constituées par sa garde de molosses faisant converger le regard sur lui. Il semble dominer de sa masse noire (ceci est encore plus patent sur le visuel de couverture de l’édition de luxe) le frêle félin qui se trouve à ses pieds. Son sabot, et ses cornes paraissent démesurés. Il incarne véritablement la force. Mais une lecture symbolique peut se superposer à cette confrontation en apparence défavorable à la petite chatte : le carrelage en damier blanc et noir rappelle le plateau du jeu d’échecs et à la force physique va s’opposer la force intellectuelle puisque bien sûr, le Roi y a une valeur bien moindre que la dame !

    L’album se place en effet également dans la lignée des fables et Dorison montre à l’instar de La Fontaine que « si la raison du plus fort est toujours la meilleure », l’art peut en triompher ! Et c’est là que réside la véritable originalité de cet album. Il ne se contente pas de dénoncer la dictature (ce qui n’aurait pas grand intérêt car c’est un sujet plutôt consensuel !) mais de montrer comment on peut lutter contre elle : l’album rend véritablement hommage aux artistes grâce au personnage du rat Azelar. Miss B. qui ne pensait jusque-là qu’à survivre et à assurer difficilement la pitance de ses deux chatons découvre, grâce à lui, à la fois le pouvoir de l’ironie (le rat se moque des molosses de Sylvio en faisant semblant de respecter à la lettre le protocole et en leur faisant chanter l’hymne à la gloire du président Silvio) et l’histoire de Gandhi. Grâce au mime, elle comprend qu’une autre voie peut s’ouvrir à qui veut combattre les dictatures : celle de la non-violence. Son patronyme indien qui paraissait jusque-là surprenant revêt ainsi tout son sens : à l’instar du « fakir » présenté dans le spectacle qui l’a bouleversée, elle va se dresser de façon pacifique contre les iniquités et la violence aveugle de Silvio et ses molosses.

    Pourtant, l’album, si engagé soit-il, n’a rien d’un pensum et il est très drôle. Ce, grâce aux dialogues certes mais également grâce à la galerie de personnages mis en scène par Félix Delep dont c’est le premier album. Dans un graphisme étonnamment maîtrisé pour un premier opus, il nous présente des héros à la fois très travaillés, à la manière de Claire Wendling, et également très cartoonesques. Si l’héroïne est Miss B, ce sont les personnages secondaires qui donnent tout le sel à la bande dessinée : mention spéciale à César le chaud lapin à la chevelure gominée et la moustache qui frise, à Azov le chef de la garde prétorienne de Silvio au regard torve et à son n°2 Boris qui ne rêve que de « devenir calife à la place du calife » et fait toujours la gueule ! Ce qui à chaque fois est savoureux, ce sont les expressions très humaines dont sont dotés les animaux. On y retrouve des influences des dessins animés de Disney « les Aristochats » pour l’héroïne bien sûr mais surtout du « Robin des bois » de Reitherman ainsi que des références au « Brisby et le secret de Nimh » de Don Bluth. On soulignera aussi le découpage très dynamique avec une alternance de somptueuses pleines pages qui posent le décor et de cases parfois verticales et même diagonales et multipliées lorsque le rythme s’accélère. On évoquera également le soin apporté aux cadrages avec des inserts ou des angles de prise de vue inattendus et un gaufrier revivifié qui abandonne les classiques trois bandes. On notera enfin les superbes couleurs symboliques réalisées à quatre mains avec Jessica Bodard : douces lors des scènes intimes parfois presque monochromatiques lors des scènes crues de violence extrême.

    Un premier tome extrêmement riche donc tant dans la narration que dans l’expression qui aura mis plus de deux ans à être réalisé et qui a vocation de devenir un classique au même titre que « La bête est morte » de Calvo ou le « Maus » de Spiegelman ! Un très bel ouvrage, plus drôle et plus optimiste que l’œuvre dont il s’inspire, à lire de préférence dans la version de luxe grand format qui rend pleinement justice aux inventions graphiques de Dorison et à la beauté du trait de Delep.

    bd.otaku Le 24/11/2019 à 10:09:10
    Le boiseleur - Tome 1 - Les mains d'Illian

    La phrase d’introduction « en des temps fort lointains » nous plonge d’emblée dans l’univers du conte et des légendes : nous sommes à une époque indéterminée (mais les costumes font penser à la Renaissance), dans la ville imaginaire de Solidor, en un pays d’Orient, ainsi que le soulignent les consonances arabisantes, l’architecture (la place du marché aux oiseaux et les minarets en arrière-plan) et les tons ocres et sables.

    Ce monde imaginaire est peuplé de figures archétypales : le jeune et candide apprenti, son maître cruel et cupide et sa fille, belle et douce ingénue. Et comme dans les contes à nouveau, l’onomastique choisie permet de caractériser les personnages : Koppel signifie en allemand, « ceinturon » ou « enclos » et montre bien (y compris dans ses sonorités) la violence et la cruauté de cet homme qui emprisonne son apprenti, Flora au contraire est un prénom parfait pour une jeune fille en fleur tandis qu’Illian veut dire « descendant de haute origine »en hébreu ou « grandeur spirituelle » en arabe et met en valeur les qualités du héros. Et le graphisme est à l’avenant : Koppel ressemble à l’ogre des contes par sa stature massive et sa barbe menaçante, Flora emprunte ses traits et sa belle chevelure rousse aux peintures des Préraphaëlites (particulièrement à celles de Burne-Jones) et le héros a les traits et l’épi du personnage d’Arthur de « Merlin l’enchanteur » de Disney.

    L’album est d’ailleurs un objet hybride entre livre de contes (grandes illustrations pleine pages voire double pages comportant de longs encarts de textes et séparation en chapitres indiqués par des pages noires) et album de bande dessinées avec cases et phylactères dialogués. On remarquera un hommage à Edmond Dulac à la page 29. Cet illustrateur célèbre de livres d’étrennes de la fin du XIXe siècle qui s’inspirait des estampes japonaises et des miniatures persanes fait partie des lectures de Flora ! On pourrait presqu’y voir d’ailleurs une mise en abyme car les couleurs un peu passées du « Boiseleur », les inspirations orientales, et la finesse du trait de Gaëlle Hersent rappellent la manière de Dulac tout en inspirant un sentiment de nostalgie au lecteur. Mais la tentation serait grande alors d’assimiler « le Boiseleur » à l’un de ces beaux livres pour enfants – ce qu’il est de facto par le soin tout particulier apporté à sa réalisation comme souvent dans la collection « Métamorphoses »-.

    Il ne faudrait pourtant pas le réduire à cela. Comme dans « Beauté » et « Les Ogres-dieux », le conte est cruel et se mue en apologue et en dénonciation des travers de notre société. On y perçoit ainsi une critique du matérialisme et de la société de consommation. Hubert fustige délicatement notre tendance au panurgisme en montrant bien comment à la mode des oiseaux réels puis en bois succède en un laps de temps très court celle des sauriens (beurk !). Ce dernier engouement lui permettant de créer des cases délicieusement absurdes telles celle des gentes dames promenant nonchalamment leurs crocodiles en laisse et provoquant des accidents ! Il évoque également la condition de l’artiste et règle peut être ses comptes avec quelques éditeurs au passage en montrant comment un créateur peut être réduit de force à une répétition stakhanoviste des mêmes succès !

    Enfin cet album célèbre vraiment l’importance de l’art et tout cela dans une langue aussi ciselée que les dessins. Cette poésie se trouvant présente dès le mot valise choisi pour titre : le « (b)oiseleur », c’est Illian le sculpteur qui tel un OISELEUR capture la beauté de l’oiseau dans sa statue de de BOIS mais c’est aussi Hubert qui par le choix et l’énumération de noms d’oiseaux aussi poétiques qu’authentiques semble nous en faire entendre le ramage tandis que Gaëlle Hersent en les reproduisant magnifiquement et scrupuleusement avec un trait haché à l’ effet quasi buriné donne l’éclat de leur plumage dans des pages et des médaillons aux couleurs vives et chatoyantes qui tranchent sur les tonalités douces et passées du reste de l’album !

    Une œuvre polysémique et d’une grande beauté prévue en trois tomes qui pourront se lire indépendamment. Je vous invite vivement à découvrir d’ores et déjà le splendide « Mains d’Illian » !

    bd.otaku Le 10/11/2019 à 18:10:15
    Legio Patria Nostra - Tome 1 - Le tambour

    Un premier tome mené tambour battant !

    Casimir Berthelot et son inséparable ami Dino Laï sont deux gamins des rues de Lyon qui perpétuent de menus larcins. Depuis qu’il a entendu un tambour lors d’un défilé de l’Empereur, Casimir rêve d’en jouer. Il touche ce rêve du doigt quand, profitant de la crue du Rhône et de l’inondation de l’école de musique, il s’apprête à mettre la main sur l’un de ces précieux instruments ; mais survient une bande rivale qui l’humilie et l’en empêche. Deux ans plus tard, il a grandi et réagit cette fois en voyant sa mère se faire molester par son souteneur. Il tue ce dernier accidentellement et doit s’enfuir. Dino l’accompagne. C’est le début d’un long périple qui mènera Casimir jusqu’à Camerone au Mexique …

    Cette série est prévue cinq « chapitres » comme l’inscrit Marc-Antoine Boidin à la fin de ce premier tome. On pourrait dire qu’il s’agit plutôt des cinq « actes » d’une tragédie. En effet, l’album débute par la fin : la célèbre bataille de Camerone au Mexique pendant laquelle 62 légionnaires affrontèrent plus de 2000 combattants mexicains et refusèrent de se rendre pour obéir au serment qu’ils avaient fait à leur officier, le capitaine Danjou. Or, cette issue tragique - accentuée par les tons orangés et pourpres de l’incipit qui rappellent le charnier et par les larmes de sang sur les visages en gros plans reprenant l’imagerie christique- va orienter notre lecture et montrer le déterminisme à l’œuvre dans la destinée du héros. D’ailleurs on remarquera souvent des gros plans sur des objets symboliques : Vierge dans sa niche, statue sans tête, doigt de pierre menaçant en gros plan, église inachevée comme si le salut n’avait plus sa place dans ce monde du second Empire. L’empathie envers le héros est accentuée également par l’utilisation d’une narration à la première personne dans les récitatifs : c’est Casimir qui endosse le rôle du chœur antique et raconte son histoire a posteriori : à chaque fois que le personnage émet un vœu ou un espoir dans les dialogues, le récitatif vient le contredire. Casimir apparaît ainsi comme le jouet du destin … A la manière d’une ouverture d’opéra, cette première scène va mettre en place un des éléments fondamentaux de la vie de Casimir : la confrontation à la violence.

    La rupture de construction à la page suivante avec le flash-back de l’enfance et Dino va jouer le rôle de contrepoint en mettant en scène une amitié, de la légèreté, de la drôlerie aussi (Dino ne pense qu’à manger) en déployant également une palette de couleurs complémentaires dans les tons gris verts et de superbes cases panoramiques sur le vieux Lyon qui donnent une respiration en occupant la moitié de la page. On passe alors à des scènes classiquement dialoguées.

    Tout l’album est construit dans cette alternance de tons et de rythmes. Des passages presque immobiles et d’autres trépidants, des moments drôles et d’autres extrêmement violents et cette scansion est magnifiquement rendue par le découpage : dans les moments de calme et de bonheur on a des panoramiques sur les villes où se trouve le héros dans de grandes vignettes et des tons bleus ou au contraire dorés (chaleureux) ; dans les moments de tension on observe des cadrages resserrés quasi étouffants, un éclatement du gaufrier et une succession de cases étroites (à la fois verticales et horizontales )qui jouent sur le sens de lecture et se multiplient frénétiquement. Dans ces cases le rouge et le noir (menaçants) finissent par contaminer la page et pour créer de telles atmosphères, Marc Antoine Boidin joue une fois de plus en virtuose des lumières et des éclairages.

    Mais cet acte 1 est aussi un acte d’exposition : il met petit à petit en présence tous les protagonistes du drame. On fait ainsi la rencontre de la belle Zélie aux yeux verts qui rêve de s’établir au-delà des mers en Algérie, du Maure méchant hyperbolique à la cruauté exacerbée ainsi que de ses sbires aux trognes pittoresques. Tous dignes de figurer dans un roman de Dickens (il y a des accents de « Oliver Twist» dans l’épisode marseillais) ou dans un roman-feuilleton par leur côté archétypal formidablement croqué par Boidin qui avait déjà travaillé sur ce genre romanesque en adaptant « Chéri-Bibi » de Gaston Leroux. On pourrait croire que le personnage d’Evariste Berg, le joueur beau-parleur et bretteur, fait partie de cette distribution fictive mais, en se documentant sur Camerone, l’on s’aperçoit qu’il a réellement existé et que le scénariste comme le dessinateur ont scrupuleusement respecté sa biographie et ses traits ! Il en est de même pour le capitaine Danjou dit « main de bois » ou encore pour les caporaux del Caretto et Louis Maine à la vie rocambolesque et pourtant réelle et aux états de service scrupuleusement exacts et savamment distillés dans des dialogues savoureux. Lorsqu’on examine la liste des légionnaires de Camerone on y trouve aussi un tambour, Casimir Laï, le seul à ne pas avoir été fait prisonnier, et dont on ne connaît pas la date de mort ! Ce vécu énigmatique rattrape la fiction, laisse une aura de mystère et donne furieusement envie de lecteur de savoir ce que Jean -André Yerlès ont brodé autour de cette destinée et de connaître la suite des aventures de Casimir, de Zélie et des autres !

    bd.otaku Le 31/10/2019 à 20:56:49

    Après un album consacré à Victor Hugo en 2013, Laurent Paturaud et son épouse Esther Gil s’intéressent à un personnage tout aussi mythique : Mata Hari. Cette femme de la belle époque continue à fasciner plus de cent ans après son exécution. Depuis 1920, elle a été incarnée à l’écran par les plus belles actrices (Greta Garbo, Jeanne Moreau et Sylvia Krystel entre autres) et au moins un livre par an lui est consacré. D’ailleurs en ce mois d’octobre paraît également un autre album qui en fait son héroïne: « Rendez-vous avec X : Mata Hari » de Virginie Greiner et Olivier Roman. Pourquoi un tel engouement pour ce personnage ? Parce qu’il s’agit d’une femme mystérieuse à l’identité trouble, d’une danseuse ensorceleuse et d’une femme vénale avec une âme d’intrigante comme en témoigne son nom de scène devenu nom commun dans l’expression : « c’est une véritable Mata Hari » pour désigner une femme fatale capable de toutes les traîtrises…

    Une grande majorité des œuvres qui lui sont consacrées débutent par la présentation de la femme « fétiche » au faîte de sa gloire posée en figure érotique et en objet de désir. Laurent Paturaud et Esther Gil innovent : ancrant son destin dans le contexte historique, ils en font une victime expiatoire qui sert d’exemple pour contrer les mutineries qui se multiplient après la défaite du chemin des dames. Ils commencent, eux, par sa fin pour donner d’emblée une dimension tragique à l’héroïne et ils choisissent également de consacrer près de la moitié de leur biographie dessinée non pas au personnage public mais à la femme qu’elle fut avant de le devenir.

    C’est là une des grandes forces de l’album : d’abord il met en scène tout un pan de la vie de Mata Hari qui est souvent laissé de côté (son expatriation avec son mari officier aux Indes orientales) et, ce faisant, il la présente en tant que mère aimante et femme battue et l’humanisent. Les auteurs montrent la personne derrière le masque et soulignent qu’elle fut, avant tout, victime des hommes et des circonstances. D’ailleurs, ils lui donnent la parole : la narration alterne entre le récit à la première personne dans les récitatifs et des pages classiquement dialoguées. On entend donc la voix de Margareth et l’on comprend à la dernière page que tout l’album n’est qu’une lettre adressée à son dernier amant. Gil et Paturaud évoquent vingt années de la vie de la danseuse et décident de la resserrer sur trois périodes et trois figures masculines : son mari Rudolf et ses jeunes années en garnison dans les Indes orientales ; l’officier allemand Alfred Kiepert lors de sa période de gloire dans le Paris de la belle-époque ; et son dernier amour Vadim Massloff, un russe qui servait dans l’armée française pendant la Première guerre mondiale. D’aucuns diront qu’ils aseptisent ainsi cette courtisane en limitant considérablement le nombre de ses amants mais cela permet d’une part une plus grande lisibilité et elle apparaît ainsi d’autre part comme une grande amoureuse malheureuse et non plus comme la mante religieuse qu’on se plaît à portraiturer.

    Cette lisibilité est accentuée par le traitement graphique. D’abord parce que chacune des périodes est caractérisée par une palette chromatique bien définie : Les Indes sont dépeintes en couleurs vives ; le Paris du succès est dans les tons rouge et or et enfin la période de la guerre et de la mort est peinte en gris et bleus. Ensuite parce que pour résumer certaines périodes, Paturaud n’hésite pas à mettre en scène des pleines pages ou des double pages qui condensent plusieurs années et plusieurs époques : les tournées triomphales de Mata Hari à travers le monde sont ainsi évoquées par un « collage » de reproductions de différentes affiches et programmes tandis que ses voyages avec son riche amant sont évoqués par une succession de plans sans gaufrier qui montre le couple devant des monuments célèbres. On ne perd pas de temps en détails inutiles (tels les voyages de l’espionne entre la France la Hollande, l’Espagne ou l’Angleterre) et paradoxalement l’œuvre est minutieusement documentée ! Les auteurs ont ainsi reconstitué d’après documents le musée Guimet tel qu’il existait au début du XXe siècle, prêté attention aux décors, toilettes et costumes et bien recrée aussi l’atmosphère de Berlin ou du Paris de la Grande Guerre On remarquera d’ailleurs que les arrière plans sont toujours très détaillés et rehaussés au feutre fin ce qui donne de la profondeur par rapport au premier plan souvent réalisé au pinceau.

    On échappe cependant à un aspect trop lisse grâce à un éclatement des cases : le côté passionné de Mata Hari est donné à voir pour la première fois dans sa découverte de la danse à Java par le mouvement, les incrustations, la déconstruction de la page. La beauté de la danse est à nouveau exprimée dans la superbe pleine page de la représentation au musée Guimet qui présente un montage parallèle et qui grâce au mouvement des voiles et à l’harmonie des courbes crée beaucoup de sensualité et de volupté tout en magnifiant l’héroïne dans une légère contre plongée comme le fait également la surimpression des plans à la Scala. Dans ces pages de la période de gloire, le dessinateur donne à son personnage une dimension quasiment mythologique et laisse percevoir au lecteur tout le charisme de cette femme et les passions qu’elle put déchaîner. De même, en laissant hors champ l’exécution de Mata Hari, Gil et Paturaud laissent dans la tête du lecteur l’image d’une femme forte, rebelle, assumant jusqu’au bout qui elle est.

    Cette glorification se retrouve aussi dans l’hommage à Mucha de la couverture. Le peintre viennois n’avait jamais portraituré la danseuse même s’il a immortalisé d’autres gloires du temps (comme Sarah Bernarhdt). Paturaud réalise un superbe « à la manière de » qui tout en renvoyant d’emblée au cadre Belle-époque met en évidence la beauté, la grâce et la sensualité de l’héroïne (à travers la forme évocatrice du lys) mais il ajoute une dimension supplémentaire en lui donnant un air profondément mélancolique. Ceci résume bien la vision du duo : une femme magnifique et fragile à la fois, qui a voulu vivre sa vie comme elle l’entend mais s’est laissé piéger par amour ainsi que le laissent entendre ses dernières paroles : « Finalement quel crime ai-je commis si ce n’est d’avoir trop aimé ? ».

    Ce livre extrêmement documenté (et doublé d’un magnifique cahier graphique et d’explications sur le contexte historique comme souvent chez Maghen) dresse donc un superbe portrait de femme tant dans le scénario que dans les somptueux dessins. Une pièce de choix à verser au dossier de réhabilitation de la danseuse mythique !

    bd.otaku Le 29/10/2019 à 20:05:00

    Deux sœurs de 17 et 18 ans Nell et Eva doivent apprendre à survivre seules dans leur maison isolée au milieu d’une forêt de séquoias près de Redwood City dans le Nord de la Californie alors que, dans un futur proche, la société américaine s’est effondrée : les pannes d’électricité se sont multipliées, les magasins sont vides, il y a pénurie d’essence, les trains et les avions ne circulent plus, des épidémies se propagent et des survivants rôdent …

    « Dans la forêt » (« Into the forest ») était le premier roman de Jean Hegland. Originellement paru en 1996, il fut traduit en français, plus de vingt ans après en 2017. Il fait partie du courant de la « collapsologie » (ou littérature post-apocalyptique) dont Barjavel fut l’un des précurseurs en France. Lomig, qui avait déjà écrit une dystopie, (« Le Cas Fodyl » dans lequel il imaginait que le travail était devenu obligatoire et que les chômeurs parasites étaient condamnés aux travaux forcés) en est l’adaptateur pour les éditions Sarbacane.

    L’album commence par un flash-back sur l’enfance insouciante et complice des deux sœurs qui passaient leur temps à explorer la forêt près de chez elles. Puis, sans transition, on passe à leur présent. Elles sont seules, le jour de Noël. C’est le mode de narration choisi par Hegland et repris par Lomig : des allers-retours entre passé et présent pour dévoiler peu à peu au lecteur les éléments essentiels : comment le monde en est-il arrivé là ? Que sont devenus leurs parents ? Quelles étaient les aspirations des deux jeunes femmes ? Pourquoi ont-elles pris leurs distances l’une vis-à-vis de l’autre jusqu’à leur cohabitation forcée ? Et l’on s’aperçoit vite que la dimension post-apocalyptique n’est que secondaire.

    Ce qui compte vraiment c’est la relation entre Eva et Nell. D’ailleurs Lomig choisit de nombreux cadrages serrés et s’attarde sur les visages et les regards en les rendant magnifiques d’expressivité. Il reprend également la narration à la première personne (Nell la plus jeune relate leur existence dans un journal intime) et cela accroît l’émotion puisque cela favorise l’identification. Le duo sororal est par deux fois perturbé par des intrusions masculines mais ces personnages ne restent que secondaires : le seul autre personnage qui compte vraiment c’est la forêt qui de décor devient protagoniste. Avec la formation de ce trio, le récit se transforme donc en un récit initiatique. Les adolescentes apprennent à grandir, font l’expérience du deuil et du renoncement à leurs rêves de gloire (la danse et l’écriture), se « reconnectent » à la nature et renaissent. Le dessinateur montre parfaitement dans de grandes pleines pages souvent muettes et extrêmement détaillées l’évolution du rapport à la forêt qui d’hostile devient nourricière puis protectrice. Il varie les angles et les plans, fonctionne en « caméra subjective » et nous fait véritablement ressentir les émotions des deux héroïnes. Nous sommes au cœur de la forêt, en véritable immersion, lorsque nous regardons par exemple cette magnifique contre plongée sur la cime des séquoias centenaires où perce le soleil ( p.107)

    L’album fait 156 pages mais on ne s’ennuie jamais grâce au mode de narration (flashback et première personne), grâce au suspense instauré par les révélations progressives, grâce aux variations de rythme aussi : parfois haletant et angoissant, parfois lent et descriptif toujours subtil et délicat grâce aux non-dits et au trait « esquissé » de Lomig. L’album devait originellement être en couleurs mais l’auteur et l’éditeur ont préféré le laisser au crayon. Au gris de la mine de plomb se mêle un peu de sépia et l’ensemble rend parfaitement la fragilité presque passée de l’existence des héroïnes. On terminera en saluant la beauté de l’album en tant qu’objet : dois toilé de couleur verte et épais papier crème qui créent une harmonie entre la forme et le fond.

    Jean Hegland avait détesté l’adaptation cinématographique qui avait été faite de son roman en 2015 et elle est enchantée de celle de Lomig. On comprend pourquoi : c’est une vraie réussite !

    bd.otaku Le 28/10/2019 à 10:01:54

    Jonathan Harker jeune clerc de notaire anglais est envoyé par son patron au fin fonde l’Europe dans les Carpates pour y finaliser une vente de propriétés londoniennes. Il laisse derrière lui sa jeune fiancée Mina Murray qui l’attend chez son amie Lucy qui, courtisée par trois prétendants, vient d’accepter la demande en mariage de l’un d’eux : Arthur Holmwood. Jonathan arrive au terme de son périple mais la population locale lui déconseille d’aller au château du comte Dracula réputé maudit. Le jeune homme s’y rend tout de même et fait connaissance avec son mystérieux client. Il comprend très vite qu’il est piégé dans l’antre du comte quasi en ruine à fleur de précipice et découvre la vraie nature de son hôte. Dracula prépare son départ pour Londres en laissant Jonathan aux mains de ses concubines Au même moment Lucy atteinte d’un mal mystérieux dépérit sous les yeux impuissants de son amie et de ses prétendants …

    Tout le monde ou presque connaît le personnage de Dracula et tout particulièrement ses déclinaisons cinématographiques mais beaucoup moins le roman de Bram Stoker (1897) qui est à l’origine du mythe.

    C’est la raison pour laquelle après Mike Mignola, Yves H/Hermann, Sera et Dany dans « sur les traces de Dracula », Françoise-Sylvie Pauly et Pascal Croci pour n’en citer que quelques-uns, Georges Bess s’attaque lui aussi à cette figure : « Tout le monde connaît Dracula mais peu de personnes savent vraiment de quoi il est question exactement. C’est pour cela qu’il fallait le dessiner, l’illustrer ». Il relève donc le défi et aura mis deux ans à réaliser un volumineux album de plus de 200p.

    Alors que Mignola adoptait la vision de Francis Ford Coppola dans laquelle Gary Oldman était un séduisant vampire à la recherche de son amour perdu, Bess revient aux fondamentaux : « Dracula est un conte merveilleux, avec un personnage d’une noirceur totale, un véritable prédateur. Aujourd’hui on en fait quelque chose de sexy. Alors que l’image que j’en ai est plutôt de quelqu’un qui croupit dans une crypte. Murnau a représenté le plus beau vampire selon moi. Mais je ne voulais pas faire le même, je m’en suis détaché pour proposer une nouvelle forme ». Son comte des Carpates redevient donc bien un monstre, une créature maléfique et sanguinaire repoussante. Bess pousse également la fidélité jusqu’à recréer la forme originelle de l’œuvre : il s’agissait d’un roman épistolaire polyphonique : on y trouvait des extraits du journal de Jonathan Harker, des lettres, des journaux de Jonathan Harker, de Mina, de Van Helsing et du docteur Seward, du journal de bord du Déméter, de correspondances commerciales, de lettres échangées entre les protagonistes et de coupures de journaux. Toutes ces voix (parfois enchâssées) créaient une narration multiforme et énigmatique : le lecteur devait faire le lien entre des histoires apparemment juxtaposées et finalement mener l’enquête pour reconstituer le puzzle de l’histoire. Mais si Bess conserve des narrateurs multiples et des ruptures de constructions, contrairement à Guido Crepax qui dans son « Dracula » gardait une narration si complexe qu’elle en devenait confuse, il simplifie tout de même pour rendre lisible son récit en élaguant les récitatifs et le nombre de chapitres (16 au lieu de 27).

    « Le romantisme noir » de l’œuvre est superbement recrée dans des planches en noir et blanc expressives à mi-chemin entre illustration (nombre de pleines pages voire de doubles pages ainsi que des encadrements pour marquer les ouvertures de chapitres) et bande dessinée. La mise en page est extrêmement innovante mariant les inserts, les superpositions, les « débordements »de case, la transformation des cases traditionnelles en sorte de nébuleuses dans les passages consacrés à l’aliéné Reinfeld et les changements de trames de fond (avec parfois des incrustations de photos). Chaque page est à couper le souffle dans ses contrastes, ses cadrages, ses effets de mouvements et la prolifération de détails. Enfin on notera des clins d’œil à l’iconographie romantique : les eaux fortes d’Hugo, les palais de Gustave Moreau, le « paysage montagneux : ruine dans une gorge » de Lessing ou « Le rivage avec la lune cachée dans les nuages » de Friedrich.

    Pour profiter pleinement de cette œuvre magnifique je vous conseille d’ailleurs vivement d’acquérir l’édition de luxe (à prix très raisonnable). Elle est somptueuse et reprend le format des planches originales.

    bd.otaku Le 28/10/2019 à 09:47:24
    Conan le Cimmérien - Tome 7 - Les Clous rouges

    Conan est à la poursuite de Valeria une flibustière de la Fraternité rouge pour le compte de Zarallo et des francs compagnons. Mais quand il retrouve la belle bretteuse il ne reste pas insensible à son charme et décide de ne pas remplir son contrat. Ensemble ils doivent faire face à un terrible dragon et se réfugient dans une cité en apparence abandonnée pour échapper aux congénères du monstre. Mais la cité est habitée : entre ses murs deux clans se livrent une guerre fratricide et Conan et Valeria vont se retrouver au cœur de leurs intrigues…

    Cet opus, terminé il y a déjà plus de deux ans par ses auteurs, était très attendu de la part des aficionados des nouvelles de « Conan le Cimmérien ». En effet, « Les clous rouges » est considérée comme le chef d’œuvre de Robert E Howard. Cette longue nouvelle, extrêmement sombre, est la dernière nouvelle de l’auteur et paraîtra dans « Weird Tales » quelques jours après son suicide. Elle est marquée par une noirceur inégalée liée au contexte biographique dans lequel elle a été conçue. La santé de la mère d’Howard se dégrade, il doit faire face à de très nombreux frais médicaux, et se sent acculé financièrement. Au même moment, il découvre la trahison de sa petite amie Novalyne Price qui fréquente à son insu l’un de ses meilleurs amis avec qui il avait prévu de longue date un voyage au nouveau Mexique qu’il décidera malgré tout de ne pas annuler…
    « Les clous rouges » portent l’empreinte cette double désillusion amicale et amoureuse mais également de la visite effectuée, lors du voyage néo mexicain, à Lincoln, théâtre de la « guerre sanglante du Comté de Lincoln » : un village dans la vallée, au milieu de montagnes et de grandes étendues désertiques, coupé du reste du monde dans lesquelles s’amplifièrent jusqu’à la tragédie, cinquante ans auparavant, des querelles de voisinage sans importance … Sous les oripeaux orientalo-aztèques du palais de Xuchotl on peut voir la résurgence de l’impression indélébile reçue par l’écrivain devant « ce village momifié » : « je n’ai jamais ressenti en aucun autre endroit les sensations bien particulières que Lincoln a provoquées en moi, au premier rang desquelles une sensation d’horreur ».

    A la lecture de la description de la cité, totalement murée et artificielle, sans lumière du jour, sans rapport avec la nature, le lecteur ne manque pas d’éprouver un sentiment de claustrophobie. La vision de la société qui y évolue est d’une noirceur inégalée jusqu’alors : Howard y dresse le portrait d’une civilisation décadente où règnent trahison et folie et l’obsession du sexe. Il qualifiera lui-même cette histoire de Conan de « la plus sombre, la plus sanglante et la plus impitoyable de la série à ce jour ».

    Or, dans l’album on ne retrouve pas ce rythme lent, angoissant. C’est un Conan à la sauce Tao Bang qui nous est présenté : 20 ans après l’équipe se reforme peu ou prou. On a de nouveau une belle pirate et de très beaux dessins. La technique en couleurs directes employée par Cassegrain fait merveille, les paysages de jungle et le dragon dinosaure sont superbes (le dessinateur avoue lui-même adorer tout ce qui est « organique »). Vatine est un storyboardeur renommé et un concepteur de décors dans l’animation et cela se voit également dans la présentation de la cité perdue ! Les dialogues d’Hautière sont savoureux dans la première partie : Conan a un sens de l’autodérision et de l’humour détonant : il apostrophe ainsi le dragon : « Viens un peu par ici gros lard » avant d’ajouter « j’ai toujours eu envie de m’offrir un sac en peau de lézard ». Nos auteurs ont le sens du découpage et du cadrage particulièrement dans les scènes d’action virevoltantes à souhait (Cassegrain a lui aussi commencé sa carrière dans l’animation et il a vraiment le sens du mouvement !) qui deviennent drôles à force d’être hyperboliques et de jouer sur les codes ! On a parfois l’impression de voir en images des passages d’ « Yvain le chevalier au lion » ! Comme dans « Yvain contre le géant Harpin » : ça tranche des biftecks dans les cuisses des adversaires. Le sang coule à flot mais de façon très série B au second degré (voir par exemple le plan moyen en contre plongée dans lequel Conan tranche un adversaire littéralement en deux)…

    C’est léger, plaisant, mais on y perd le côté tragique et mythologique du texte originel (toute la tragédie de la cité perdue commence par le vol d’une femme comme dans la guerre de Troie). C’est peut- être dû au format : depuis le début de la série, les albums sont calibrés à 56 pages quoi qu’il advienne. « Les clous rouges » ont ainsi la même pagination que « la fille du géant du gel » qui est à l’origine une nouvelle de 7pages seulement. C’est beaucoup trop condensé, le rythme n’a pas le temps de s’installer, la tragédie des Tlazitlas est résumée à la hussarde et on s’y perd ! Les personnages n’ont plus ni profondeur ni ambiguïté et plus grave subissent une véritable édulcoration.

    La couverture en est un bon exemple : elle constitue en effet, dans sa composition, sa palette chromatique et l’attitude du héros un vrai hommage à l’une des illustrations les plus célèbres de Conan par Frazetta. Or, quelle n’a pas été ma surprise de découvrir que l’illustration originale de couverture (exposée cet été chez Maghen) avait été censurée ! Les créatures alanguies au pied de Conan ont été dotées de petites culottes ! Howard déclarait au moment de sa rédaction « je pense que je vais mettre dans ce récit plus de sexe et de sang que dans n’importe quel récit de ma carrière ». Or, dans l’adaptation, on a le sang, mais pas le sexe ! Contrairement au « Chimères de fer dans la clarté lunaire » de Virginie Augustin qui dépeignait fort bien la tension érotique régnant entre Olivia et Conan, on n’a ici qu’une grosse allusion grivoise émanant de Conan au début de l’album mais pas d’approfondissement des liens entre les héros ni mention de l’attirance qu’éprouve Valeria pour ce dernier. On n’y retrouve pas non plus son côté sadique (quand elle torturait dans longuement et inutilement une servante dans la nouvelle) et encore moins ses relations saphiques avec Tascela (c’était l’intention du romancier qui écrivait: « j’aimerais savoir ce que vous pensez de ma façon de traiter le thème du lesbianisme » [dans les « clous rouges »] ) ! L’ensemble de l’album est étonnamment sage voire pudibond parce qu’il y a toujours un volute de fumée bien placé, ou un bijou qui font office de feuille de vigne ! Devant cette forme moderne de puritanisme, on pourra alors se demander à quel public est véritablement destinée la série… Ce flou dans le lectorat visé, ainsi que l’impossibilité de dépasser les 56 p ont desservi ce 7eme opus. Il reste très divertissant mais n’est pas le chef d’œuvre qu’on attendait. C’est dommage !

    bd.otaku Le 28/10/2019 à 09:43:44
    Conan le Cimmérien - Tome 6 - Chimères de fer dans la clarté lunaire

    Dans les marécages d’Hyrkanie, Olivia tente d’échapper au cruel Shah Amurath qui la traque. C’est une princesse du royaume d’Ophir qui lui a été vendue comme esclave par son propre père parce qu’elle avait osé refuser un mariage arrangé. Elle s’est enfuie du palais du dictateur où elle a subi de nombreux sévices. Au moment où elle s’apprête à être reprise, Conan surgit. C’est le seul rescapé des Kozakis massacrés par ce même Shah Amurath. Le Cimmérien tue ce dernier et venge ainsi son peuple tout en sauvant Olivia. Elle décide de le suivre, malgré la crainte qu’il lui inspire, et ils naviguent sur la mer de Vilayet. Ils accostent sur une île accueillante au premier abord … au premier abord seulement …

    Dans la postface réservée à la première édition, Patrice Louinet (le spécialiste mondial de Robert E Howard) nous apprend que cette nouvelle a été écrite dans un but alimentaire parce les revues telles Weird Tales où paraissaient les œuvres d’Howard ont été sévèrement touchées par la crise de 1929 et que, pour avoir une chance d’attirer le chaland, on avait intérêt à mettre en scène des personnages féminins aussi peu vêtus que le permettait la censure et magnifiquement illustrés en couverture des magazines par la nouvelle recrue du magazine pulp : Margaret Brundage.

    Howard reprend donc « une recette » éprouvée : celle de la jeune donzelle en détresse sauvée par l’« Homme » (avec un H majuscule) ! Il ajoute, pour faire bonne mesure, trois dangers qui guettent le couple de héros : des pirates, des créatures surnaturelles et enfin un singe géant… On pourrait justement s’interroger sur la qualité de cette accumulation - très loin de faire l’unanimité chez les fans du nouvelliste - et se demander alors ce qui a bien pu motiver le choix de ce texte par Virginie Augustin pour son adaptation…

    La réponse est assez simple en fait : Chimères de fer dans la clarté lunaire est un « concentré » de Conan. Or, l’autrice s’est elle-même portée candidate pour participer à la série « Conan le Cimmérien » chez Glénat. Elle voulait réaliser « un rêve de petite fille » parce qu’elle aimait l’héroic fantasy et avait été nourrie aux dessins animés « Conan » et aux illustrations du Cimmérien réalisées en leurs temps par Barry Windsor Smith, Buscema ou encore Frazetta. Dans ce sixième volume, elle œuvre pour la première fois (de la série et de son œuvre à elle !) seule aux commandes au scénario, au dessin et à la couleur. Et elle s’en tire haut la main !

    Elle reprend les codes graphiques de ses prestigieux aînés en accentuant presque les stéréotypes : Conan a un physique parfois néanderthalien, une musculature hyperbolique et s’exprime souvent par simples onomatopées (« crom » !) ; la tenue d’Olivia, extrêmement vaporeuse et échancrée, ainsi que sa plastique savamment détaillée sous tous les angles… ne laisse ni l’homme, ni la bête, ni le lecteur indifférents !

    Si elle sacrifie à ces codes graphiques, Virginie Augustin, rend pourtant ses héros plus complexes : Conan se comporte de façon beaucoup plus civilisée que le « raffiné » et déviant Shah Amurath ou que le père de la princesse qui a vendu sa fille : le plus barbare n’est donc pas celui qu’on pense … Comme dans « Alim le Tanneur » on a ainsi une mise en question de la notion de barbarie et de civilisation. La scène orgiaque au palais d’Amurath dans les tons rouges orangés fait écho au massacre des Kozakis dans ses tonalités. Ce choix de couleurs qui s’oppose aux verts de la jungle et aux noirs des passages fantastiques permet de dresser un parallèle : les femmes sont victimes au même titre que les combattants.

    De même, l’autrice des féministes « Monsieur désire » et « 40 éléphants » ne se contente pas de faire de son héroïne une simple potiche. Olivia évolue puisque de secourue, au début du récit, elle devient celle qui sauve et qui choisit d’accompagner Conan dans ses aventures au dénouement. On pourra objecter que c’était déjà dans la nouvelle mais les relations entre les personnages semblent avoir été bien dépoussiérées ! En effet, le personnage le plus dénudé dans l’album est finalement …Conan lui-même ! Il est observé, dans un renversement de perspective, au bain par l’héroïne qui s’attarde « en caméra subjective » sur le fessier du Cimmérien ! Et c’est d’ailleurs par le jeu des regards dans des pages muettes, par les contre champs et par les changements de points de vue que l’autrice met à jour de façon très subtile la tension érotique régnant entre les deux protagonistes et une certaine égalité…

    Enfin, Virginie Augustin est aussi une grande amatrice de Lovecraft avec qui Howard entretint une correspondance assidue. Elle réussit dans son album à transmettre, dans la partie fantastique, le même sentiment de malaise, d’angoisse et même de peur qu’on trouve chez l’auteur de « l’Appel de Cthulhu » grâce à un découpage innovant et rythmé avec des cases qui se chevauchent, se superposent, et des incrustations au sein de superbes pleines pages. Quand elle évoque les créatures maléfiques et le flashback de l’éphèbe divin, l’atmosphère onirique et délétère est rendue par une magnifique utilisation de la bichromie et des lumières ainsi que par des noirs qui envahissent la page.

    On peut ainsi dire que l’adaptation de « Chimères de fer sous la clarté lunaire » n’est pas une simple œuvre de commande mais bien un hommage aux illustrateurs de l’enfance de Virginie Augustin et une revisitation du mythe qui fait d’une nouvelle mineure une œuvre plus complexe et personnelle. On regrettera simplement peut être un dénouement un peu précipité …

    bd.otaku Le 19/09/2019 à 19:03:16

    Cet album paru en 2014 est une œuvre surprenante ... On pourrait le croire destiné aux enfants mais attention Ce n’est pas un livre à mettre dans toutes les mains ! L’auteur avertit d’ailleurs son public lors des dédicaces ! Il s’agit d’un texte mêlant lettres authentiques (celles de Marie-Thérèse d’Autriche à sa fille) et écrits fictifs (les fameux carnets de Marie-Antoinette) emprisonné dans un magnifique objet livre aux splendides dorures et à la reliure en soie bleue moirée.
    D’emblée, on est projeté dans un voyage au XVIIIe siècle d’autant que les magnifiques dessins de Benjamin Lacombe reprennent des références de l’époque. On a l’impression de voir des planches de botanistes à la sanguine quand … il parle des « mouches » et de leur signification ; il cite aussi deux célèbres tableaux de la portraitiste officielle de la reine : Mme Vigée-Lebrun (« Marie Antoinette en chemise » et « Marie Antoinette à la rose ») dans ses pages et effectue également de petits clins d’œil « aux livres qu’on ne tient que d’une main » avec une double page qui imite une cotonnade ou une toile de Jouy dont étaient friandes les élégantes de l’époque … en y plaçant des motifs licencieux (les ébats de Marie Antoinette avec le comte Fersen) et en jouant ainsi malicieusement avec l’homonymie ! Enfin, il reprend les données historiques de la biographie de la Reine (l’ensemble est supervisé par une historienne, Cécile Berly) en les mêlant à son univers onirique si personnel : on connaît ainsi le goût immodéré de la souveraine pour les perruques et les coiffures haut perchées et le dessinateur s’en donne à cœur joie en inventant des parures plus extravagantes les unes que les autres mais également très symboliques : on y trouve des têtes de mort qui – comme des vanités modernes - laissent présager l’avenir funeste de la jeune reine insouciante ou encore des serrures sans clé qui font allusion à la passion de Louis XVI pour la serrurerie mais également à leur mariage resté blanc pendant 7 ans … Ce livre est un véritable régal : on peut le dévorer d’une traite puis y revenir « picorer » et chercher tous les détails qui nous avaient échappé !

    bd.otaku Le 23/07/2019 à 23:13:28

    Automne 1940, un groupe d’hommes dans un wagon plombé cherche à deviner son lieu de destination : les mines de sel ? Non ! Brusquement le train s’arrête, on leur intime de descendre et l’horreur commence : on lâche les chiens sur eux, on leur ordonne de courir et on en abat une dizaine sans sommation sous les rires des SS. On les fait entrer dans un camp dont le portail arbore l’inscription « le travail rend libre » et on leur annonce que les portions alimentaires sont calculées de façon à ce qu’ils ne survivent pas plus de six semaines… Ces hommes sont des polonais raflés quelques jours plus tôt à Varsovie. Parmi eux, Tomasz Serafinski, alias Witold Pilecki capitaine de cavalerie membre de l’armée secrète, s’est fait prendre volontairement car il a une mission : « infiltrer le camp d’Auschwitz pour y constituer un réseau de résistance ». Il y passera 947 jours… Comment va-t-il réussir à survivre dans cet Enfer ? Parviendra-t-il à accomplir sa mission ?
    Gaétan Nocq est un passeur de mémoire : depuis son entrée en bande dessinée, il a pris l’habitude de raconter les grands événements du XXe siècle à travers des témoignages : qu’il s’agisse de la vie d’appelé en Algérie d’Alexandre Tikhomiroff dans « Soleil brûlant en Algérie » ou de celle du père de ce dernier, officier dans l’armée blanche russe, dans « Capitaine Tikhomiroff ». A l’instigation de son amie, l’historienne Isabelle Davion, il s’attaque aujourd’hui au destin extraordinaire mais méconnu de Witold Pilecki en s’appuyant sur le document rédigé par ce dernier en 1945 et traduit et publié en France en 2014 aux éditions Champ Vallon sous le titre « Le rapport Pilecki ». Nocq raconte ainsi de nouveau une histoire où l’humain et l’inhumain cohabitent, en la mettant à la portée de tous grâce à la bande dessinée mais sans souci didactique ni intentions moralisantes.
    Pour ce faire, il va d’abord choisir de mettre l’accent sur l’une des dimensions du « rapport Pilecki ». En baptisant son adaptation « Le rapport W », il instaure un certain mystère. Il va continuer de piquer la curiosité du lecteur en choisissant comme sous-titre « Infiltré à Auschwitz », il met, en effet, en avant la dimension romanesque de ce rapport - qui se voulait avant tout factuel - pour en faire un roman d’espionnage. Le lecteur assiste ainsi à la mise en place progressive du réseau : comment il se constitue progressivement par cellules de cinq membres autonomes les unes des autres, comment il fonctionne par langage codé, comment il crée de l’entraide, comment il fait sortir les renseignements du camp, comment il envisage un soulèvement ou encore comment il se débarrasse des mouchards dans deux séquences de contre-espionnage frappantes (la boîte aux lettres et l’hôpital).
    Ceci instaure une dynamique narrative et maintient le lecteur en haleine, mais Nocq ne renie pas pour autant la dimension testimoniale du récit source. Et, après s’être extrêmement documenté comme le montrent à la fois la bibliographie en fin d’ouvrage et les aquarelles de la postface dessinées lors de deux voyages de repérages (l’auteur a longtemps été carnettiste), il livre le récit du quotidien de la survie à Auschwitz I. Il évoque sans pathos (la plupart des violences sont en hors champ) les tortures arbitraires pratiquées à l’aide de tabourets par exemple ainsi que la cruauté des geôliers qui, à Noël, décorent le camp avec de beaux sapins illuminés mais font pratiquer à leurs prisonniers une gymnastique de la mort dans le froid. Il souligne la cruauté d’un tel monde ou des hommes meurent chaque jour sous les coups tandis que d’autres se préoccupent de se faire refaire une cuisine ou aménager un petit jardinet…. C’est grâce à cet oxymore entre les conditions âpres et violentes de survie des prisonniers et la peinture en bleu de Delft d’un intérieur cossu avec napperons et bibelots que l’on ressent pleinement l’enfer du camp. On peut aussi comprendre l‘importance vitale, au sens propre, que revêtent dans de telles conditions des choses qu’on juge banales : un couvre-chef, une paire de chaussettes ou quelques pommes de terre… Enfin le quotidien itératif, abrutissant et sombre qui nous est dépeint met d’autant en relief les étincelles d’humanité : les kapos qui fournissent un travail à l’abri ou du rab de nourriture malgré le danger, les discussions avec l’artiste Slawek qui permettent au narrateur de se nourrir intellectuellement ainsi que les échappées -de toute beauté - dans le rêve ou le souvenir d’enfance qui donnent de l’épaisseur au personnage et provoquent l’empathie du lecteur.
    Gaétan Nocq découpe le texte original selon une écriture véritablement musicale : on a une multiplication de rythmes : des pauses, des accélérations, des silences… Il enchaine récitatifs, dialogues et planches muettes. Il propose un découpage varié : avec des pleines pages ou des doubles pages ou au contraire une multiplication de cases. On sent ainsi tantôt l’urgence et le danger tantôt le poids du quotidien et le temps qui s’écoule très, trop lentement (les parties évoquent une sorte de compte à rebours jusqu’à son évasion mais de façon très vague « 95 jours jusqu’à Noël, » « 272 jours jusqu’à l’été », « 580 jours jusqu’au lundi de Pâques 1943 » contrairement au rapport original découpé lui année par année…) dans une sorte d’irréalité.
    Ce sentiment d’inquiétante étrangeté est également magistralement retranscrit dans le choix des couleurs. Il n’y a quasiment jamais de réalisme chromatique (hormis dans la séquence inaugurale) dans ces pages quasi monochromes qui déploient des dégradés de rouges (un magenta et un ocre rouge) ou de bleu (bleu de Prusse) et des variations de gris et de mauves par superposition. Ces couleurs primaires, a priori surprenantes pour décrire un univers concentrationnaire, permettent de retranscrire les sentiments et les émotions du protagoniste et de créer différentes atmosphères : le bleu pur associé au blanc des souvenirs d’enfance, de l’intérieur de l’officier SS et de la voute étoilée apaise et s’oppose aux gris du camp et au rouge de la violence et des cauchemars. Les paysages de l’extérieur du camp décrits avec des lignes courbes et horizontales rappellent les toiles du peintre romantique Caspar Friedrich tandis que les bâtiments à moitié plongés dans l’obscurité et éclairés par de petites lumières acquièrent un halo de mystère et évoquent Edward Hopper alors que le travail sur les ombres rappelle le cinéma expressionniste allemand.
    On a donc bien ici un texte riche et polysémique à l’instar des pages de garde de l’album avec ses cases bleues et blanches qui présentent des objets du quotidien : jouets en bois, boîte aux lettres, flacon, colis, briques... Elles peuvent en effet être interprétées comme un clin d’œil aux célèbres cadres d’Hergé dans les pages de garde des « Tintin » (jeu sur l’intertextualité) ou comme symbolisant un échiquier (roman d’espionnage) ou enfin comme étant un témoignage métonymique du vécu des camps pour lequel chaque objet acquiert une signification supplémentaire après la lecture. Bref, un livre indispensable qui, comme le « Maus » d’Art Spiegelman, fera date et mérite de figurer dans toutes les bibliothèques et CDI de France et de Navarre !

    bd.otaku Le 18/07/2019 à 15:35:05

    Le petit Jean est en sortie scolaire avec sa classe au musée du Louvre. Alors que ses pairs fatigués se plaignent d’avoir mal aux pieds, s’impatientent et se disputent, il admire la « Dentelière » de Vermeer et, absorbé dans sa contemplation, il ne voit pas que son groupe a quitté la salle. Perdu, il panique mais une des gardiennes du Louvre vient à sa rescousse et lui enjoint de l’attendre dans une salle pendant qu’elle part à la recherche de sa classe. Assis sur une banquette, il fait face à un pentaptyque d’Anthonie Palamedes représentant les « Cinq sens ». Il les trouve aussi perdus dans la masse des tableaux présentés qu’il l’est lui-même dans cet immense musée. Les personnages de ces miniatures n’en reviennent pas : eux qui sont d’ordinaire dans l’ombre des chefs d’œuvre, ils ont réussi à attirer l’attention d’un visiteur ! Et ils ne sont pas au bout de leurs surprises car vingt ans plus tard, ils vont être exposés comme ils ne l’auraient jamais imaginé !
    Les éditions du Louvre continuent leur partenariat avec des auteurs et des maisons d’édition de bande dessinée : après De Crécy, Yslaire, Taniguchi, Libergé, Bilal, Durieux (entre autres) et tout récemment Lax chez Futuropolis, c’est au tour de Jean Dytar de signer un album. Mais il choisit de le faire chez son éditeur habituel, Delcourt, dans la branche plus orientée jeunesse, a priori moins ardue, de cette collection.
    Il reprend donc le principe narratif que l’on trouve dans l’album illustré de Milan Trenc et ses adaptations cinématographiques Une nuit au musée : la nuit, quand le musée est désert les tableaux s’animent et les personnages sortent du cadre. Ils vivent, éprouvent de émotions, font la fête et se courtisent, se jalousent aussi parfois et fomentent des révoltes. Ainsi les petits tableaux délaissés projettent de se venger des chefs d’œuvres célèbres qui les méprisent en leur refusant l’accès à leurs fêtes VIP.
    Dytar, comme à son habitude, remet également en question son approche graphique et l’adapte au public visé en employant un style beaucoup plus lisible, très ligne claire mâtinée de manga, avec des visages ronds, très expressifs et de grands yeux pour les personnages de tableaux comme pour les visiteurs du Louvre. Par souci de clarté enfin ( et de vulgarisation), il reproduit dans les pages de garde de l’album les chefs d’œuvre de la peinture qu’il cite : certaines déjà très connues du jeune public comme « la Joconde » de Vinci, « La liberté guidant le peuple » de Delacroix , « Le printemps » d’Arcimboldo ou encore les toiles de Vermeer ; d’autres beaucoup moins comme les toiles monumentales de David et de Véronèse, les « autoportraits » de Rembrandt, le « saint Sébastien » de Mantegna ou encore « la vue d’intérieur » de Von Hoogstraten. Il choisit, en outre, de présenter ces reproductions « à l’échelle » puisque d’après les canons classiques une peinture historique n’avait pas les mêmes dimensions qu’une nature morte ou une peinture intimiste. Cette approche extrêmement pédagogique (on voit qu’il a été professeur !) permet une véritable implication du jeune lecteur : à chaque fois qu’il voit un personnage de tableau dans la bande dessinée, il peut ainsi rechercher l’œuvre dont il est issu et s’en imprégner. Grâce à ces pages de référence, l’enfant parvient ainsi également à comprendre les différences de « taille » entre les différents personnages de l’album mais également à appréhender la notion de détournement : on voit en effet, par exemple, les Horaces de la toile de David dans la position originelle du tableau mais en train de trinquer lors d’une sauterie organisée au département de l’école du Nord !
    Cette dernière dimension parodique élargit d’ailleurs singulièrement le public visé. Les adultes s’amuseront, eux, à goûter la transposition des cadrages et des postures des œuvres sources : Mona Lisa est ainsi présentée comme étant cul de jatte, Saint Jean Baptiste a une tendinite à force d’avoir le bras levé, Saint Sébastien est un fakir performeur etc …
    Mais ce qui nous interpelle plus que tout et intègre pleinement cet album dans l’œuvre de Jean Dytar c’est son questionnement autour des images. Dans « le sourire des marionnettes » comme dans « la vision de Bacchus » ou dans « Florida », l’auteur réfléchissait sur les effets psychologiques et politiques produits par les images. En cette époque où tout est instagramable et où la popularité remplace souvent le talent, Il pose ici des questions sur l’essence de l’œuvre d’art et sur le grégarisme et le manque d’audace. On emprunte, en effet, souvent un chemin balisé en voulant voir les œuvres célèbres et en n’accordant pas un seul regard aux autres ; on suit bien trop souvent aveuglément les prescriptions de la mode et des youtubeurs. Et l’auteur médite enfin sur « l’invisibilisation » paradoxale de certains en cette période de surexposition qui peut engendrer frustrations et révolte, ce qui provoque des échos singuliers avec l’actualité … Ces réflexions multiples sont mises en scène grâce à une magnifique et vertigineuse mise en abyme de son album (et un grand clin d’œil à la « bd des parents » de Marc Antoine Mathieu, « Julius Corentin Acquefacques ») qui débouche aussi paradoxalement sur une glorification d’un 9eme art souvent méprisé !
    On a donc un album polysémique bien moins anecdotique qu’il n’y paraît, tout public, intelligent, incisif et jubilatoire ! A consommer sans modération avant ou après une visite au Louvre !

    bd.otaku Le 15/07/2019 à 01:10:53
    Après l'Enfer - Tome 1 - Le jardin d'Alice

    1861-1865 : durant quatre longues années, « l’Union » et la « Confédération » se sont affrontés dans un conflit qui reste le plus meurtrier des Etats-Unis. La Caroline du sud a été le premier état à faire sécession. A l’issue de la guerre, la jeune Dorothy a tout perdu : son père est mort au combat, sa plantation a été dévastée et pillée et sa mère a été violée et assassinée par douze soudards après avoir réussi à la cacher. Dorothy veut se venger. Elle lance son chien sur la piste des « douze » et rencontre lors de sa quête la petite Alice qui a également croisé leur chemin et vécu l’indicible….
    Ce premier tome d’un futur diptyque est très original d’abord parce qu’il aborde l’après-guerre de Sécession du point de vue des victimes : une jeune femme Dorothy et une petite fille Alice qui se trouvent mêlées à un conflit dont les tenants et les aboutissants leur échappent. Et cet angle de vue est présenté à travers la pratique de l’intertextualité : Damien Marie annonce dès la page de garde ses « sources/références/hommages » : « The Wonderful Wizard of Oz » de Frank Baum et « Alice’s Adventures in Wonderland » de Lewis Carroll. Pour lui, ces deux œuvres ont comme point commun le basculement d’un enfant dans un autre monde sans aucun repère. Et il se sert de ces deux grands classiques de la littérature enfantine anglo-saxonne, pour donner à comprendre le traumatisme vécu par les deux protagonistes : la guerre a eu l’effet d’une tornade pour Dorothy en balayant tout son univers ; la petite Alice pour échapper à ses cauchemars s’est, quant à elle, réfugiée « de l’autre côté du miroir ». Elle a suivi un lapin blanc imaginaire auquel elle s’adresse et elle parle également au fantôme de sa mère morte sous les coups et les violences des Nordistes. L’horreur de la guerre et de ses exactions est ainsi rendue encore plus grande par contraste. On a les références familières à la chenille, au chapelier et à la reine du conte de Carroll ainsi qu’à la route en briques jaunes du Magicien d’Oz par exemple, mais on est loin des figures drôles ou merveilleuses du texte source : ce sont des surnoms donnés à de véritables bourreaux qui tuent et violent et les « briques jaunes » sont les lingots volés du trésor de guerre sudiste. Et dans le texte comme dans le dessin de l’album, rien n’est édulcoré ou embelli, bien au contraire. Aucun manichéisme ne règne : on n’a pas d’un côté les gentils nordistes humanistes et de l’autre les méchants sudistes racistes. Les nordistes sont présentés comme des pilleurs malgré leurs idéaux et l’apitoiement qu’on pourrait éprouver pour les confédérés est mis à mal par l’évocation des premières exactions du Ku Klux Klan. Dans « Après l’enfer », malgré le sous-titre « le jardin d’Alice », rien n’est bucolique : tout est cru, dérangeant voire insoutenable parfois…
    Ces deux femmes meurtries vont croiser la route de trois soldats sudistes démobilisés, des « rebs » devenus parias qui pourraient représenter les trois compagnons de Dorothy dans le conte de Baum : Hunk l’épouvantail, Hickory, l’homme de fer et Zeke le lion peureux qui viennent d’apprendre fortuitement que les « douze » ont mis la main sur le trésor de guerre des Sudistes. Tous trois, « gueules cassées », n’ont plus foi en eux ni en l’homme et souffrent également de stress post-traumatique. Comme dans le conte originel, il va leur falloir suivre un véritable parcours initiatique pour se reconstruire et se retrouver après cette guerre fratricide absurde et meurtrière. Ils trouvent une raison de vivre en accompagnant Dorothy et Alice dans leur recherche des Douze et en se lançant ainsi à la poursuite du trésor volé.
    A ce scénario surprenant, qui détourne les archétypes, correspond le traitement graphique tout aussi bluffant de Fabrice Meddour. Il propose de magnifiques planches aquarellées, rehaussées à l’encre ou au pastel sec, souvent monochromatiques. Et il choisit d’associer les couleurs froides (marrons foncés, gris bleutés, verts) à la guerre dans une palette qui peut parfois rappeler celle de Maël dans sa tétralogie des tranchées, Notre mère la guerre, tandis qu’il utilise des tons chauds pour les pages consacrées à ses héroïnes qui évoquent le feu et le sang. L’aspect monochromatique transmet au lecteur le sentiment de « dé-réalité » qu’éprouvent les héros face à l’horreur des tranchées ou des pillages et permet également de faciliter le passage d’une époque à une autre. Seul petit bémol : on regrettera le traitement informatique des onomatopées qui tranche bien trop avec le côté travaillé des vignettes. On appréciera, en revanche, le traitement des personnages qui apparaissent souvent protéiformes. Meddour change l’aspect physique de ses héros au gré de leur évolution psychologique retrouvant ainsi de façon subtile une dimension du conte : la métamorphose. Dorothy apparaît très souvent comme une belle jeune femme mais est présentée aussi sous les traits d’une enfant quand son environnement l’accable ; Hunk, défiguré, devient presque beau quand il recouvre son humanité au contact des deux héroïnes.
    A la fin de ce premier tome, le décor est bien campé, les personnages superbement caractérisés et les fils de l’intrigue noués. Vivement le deuxième !

    bd.otaku Le 15/06/2019 à 16:41:00
    Bootblack - Tome 1 - Tome 1

    En 1945, sur le front en Allemagne, un jeune G.I erre au milieu des corps de ses camarades et se souvient de son enfance new-yorkaise. Fils d’immigrés allemands, le jeune Altenberg s’est brusquement retrouvé orphelin à dix ans, en 1929, quand sa famille a péri dans l’incendie des baraquements du Lower East Side qui leur servaient de logements.
    Pour survivre, il devient« bootblack », cireur de chaussures, dans un pays en pleine dépression. Il grandit en compagnie de Shiny, un autre enfant des rues en admirant sa belle voisine Maggie la fille du fruitier d’à côté qui l’ignore car ils ne sont pas du même monde. Quand, en 1935, les deux garçons font la connaissance d’un jeune pickpocket, Joseph « Diddle » Bazilsky, Al qui se fait désormais appeler Al Chrysler, décide de s’associer avec lui pour sortir du bourbier et conquérir sa belle…

    Après son superbe diptyque "Giant" qui racontait la vie des ouvriers immigrés « célibataires économiques » qui bâtissaient les gratte-ciels new-yorkais dans les années 1930, Mikaël poursuit cette geste avec une seconde histoire en deux volumes. Il ne s’agit pas vraiment d’une suite mais on y trouve des rappels de l’histoire précédente : ainsi, Al et son camarade Shiny apparaissaient en figurants dans le tome 2 de "Giant" et indiquaient au mafieux Frankie et à son homme de main Vito où se trouvaient leurs protégées et l’on retrouve également le duo de malfrats dans ce nouvel ouvrage ; de même l’un des migrants de "Giant" racontait l’histoire du petit garçon devenu muet après avoir assisté à la mort de sa mère renversée par un tramway et ce petit garçon, William alias Buster, occupe une place clé dans ce 1er tome de "Bootblack" puisqu’il fait partie de la bande des « loups de l’East river » que dirige Al.
    Mais, là où "Giant" s’appuyait sur une photo célèbre « Lunch at top of a skyscraper », allant jusqu’à en retracer la genèse imaginaire avec le personnage de la photographe, "Bootblack" s’ancre davantage dans notre imaginaire collectif et notre représentation des années 30 et de la grande pomme façonnée par des références plus cinématographiques. On retrouve ici, en effet des clins d’œil à "Des hommes sans loi" de John Hillcoat mais surtout à l’épopée de Sergio Leone "Il était une fois en Amérique" : le voisin des parents d’Alterberg s’appelle Bercovicz comme le personnage de Max dans le film, les adolescents épient les danseuses du club d’à côté par une fente dans la cloison comme David (De Niro) espionnait Deborah et surtout l’album raconte également la naissance d’une amitié et d’une rivalité amoureuse en se situant au même endroit, le quartier de Fulton Market près de L’East river.
    Mikael utilise enfin, comme le cinéaste, une narration éclatée qui mélange les époques (1945, 1929, 1935) et donne une véritable originalité et son album. En effet, il met ainsi en place une redoutable mécanique narrative. Un peu à la manière du chœur antique au début de "La Machine infernale" de Cocteau, le protagoniste dans le cadre désolé de la guerre, nous avertit dans son récitatif que tout finira mal. Dès lors la tragédie n’a plus qu’à se dérouler sous nos yeux. Ainsi, chaque fois que dans l’adolescence du héros, l’espoir naît et l’optimisme prend le dessus (dans une palette de jaunes mordorés ou de vieux rose dans les pages consacrées à Maggie), on observe un retour au vert de gris et aux fonds blancs de la guerre en 1945. Ces couleurs vertes « contaminent » d’ailleurs les pages-paysages de New-York et en font une vaste prison et un champ de bataille par avance. Dans Giant, on « côtoyait les nuages » et il y avait de nombreuses scènes en intérieur. Ici tout ou presque se passe dehors ; nombre de plans sont à hauteur d’homme ou plutôt à ras de trottoir.
    La magnifique couverture en témoigne d’ailleurs puisqu’on y observe un enfant à genoux, véritable esclave moderne, travaillant pour un salaire de misère (indiqué en gros : 10 cents). Il a le regard baissé, des souliers crottés, évolue dans un environnement insalubre (pot d’échappement, papiers gras, humidité) dans une antithèse parfaite avec l’adulte aux chaussures rutilantes et à la grosse voiture occupé à lire son journal. Le côté écrasant de New-York, « la monstrueuse cité » (p.8) se retrouve dans la contre-plongée sur les immeubles et surtout dans le reflet sur la flaque d’eau : il n’y a aucun horizon au propre comme au figuré.
    Alors que "Giant" se déroulait de façon linéaire et adoptait un rythme lent propice à narrer le quotidien répétitif et désabusés des ouvriers ; celui de "Bootblack" est plus trépidant, plus saccadé à l’image de ces jeunes gens qui veulent croquer la vie et croient encore au rêve américain. Il y a davantage de violence avec l’évocation des gangs et des rivalités ethniques et l’on passe de la chronique sociale du premier opus au thriller. Grâce aux flash-backs et aux ellipses, on est, enfin, souvent dans l’implicite. Le lecteur doit être aux aguets, attentif aux moindres détails et élaborer des hypothèses pour résoudre des énigmes pour l’instant sans réponse : qui est ainsi l’homme mystérieux à la Rolls-Royce qui fait surveiller Al par son chauffeur ? La Margaret des dog tags des scènes d’ouverture et de clôture est-elle la Maggie du héros ?
    On retrouve ainsi dans ce deuxième diptyque de ce qui s’annonce comme « la trilogie new-yorkaise » de Mikael la même signature graphique (les noirs profonds, l’encrage brut et brossé, les magnifiques camaïeus de couleurs et les cadrages cinématographiques) mais ce dernier est davantage abouti que Giant dans sa construction narrative et surtout dans le portrait de personnages moins manichéens et plus fouillés : que ce soient Al, Joe ou encore Maggie tous sont porteurs de secrets et de contradictions.
    Une vraie grande réussite !

    bd.otaku Le 22/04/2019 à 17:57:47

    Cet album fait partie de la prestigieuse collection du Louvre coéditée par Futuropolis dans laquelle ont œuvré entre autres De Crécy, Yslaire et Bilal. Paradoxalement, le musée n’y fait son entrée qu’au bout d’une dizaine de pages. Le vrai sujet est ailleurs : il s’agit de narrer l’aventure d’Alou, un jeune chasseur de miel malien. Un jour, ce dernier est pris à parti par des intégristes qui lui reprochent de vénérer des idoles (il a fait la danse du miel pour remercier la nature de lui avoir indiqué un gisement de miel dans un baobab), ils le menacent et pour l’intimider font exploser l’arbre centenaire. Dans les débris de celui-ci, l’adolescent trouve une statuette dogon ancienne, une « maternité rouge ». Il va demander conseil à un vieux sage Hogon qui lui enjoint de l’amener en France, au Louvre, pour qu’elle soit protégée et sauvée. Le jeune garçon va alors entamer le même périple que tant d’autres migrants, assister à des scènes effroyables (intimidations, viol collectif, meurtres, noyades …) pour trouver au bout du chemin une terre d’asile qui n’en est pas vraiment une…
    Deux thèmes fondamentaux s’entrelacent donc : la sauvegarde du patrimoine historique de l’humanité et le sort des migrants. Lax établit une construction en montage alterné : nous suivons d’une part l’odyssée d’Alou et faisons d’autre part connaissance avec des membres du personnel du Louvre qui travaillent au Pavillon des Sessions (département des arts premiers, sorte de « vitrine » du musée du quai Branly) Claude le conservateur érudit et Claire la jeune scientifique radiologue ce qui permet d’aborder « les coulisses » du musée et de rendre hommage à ses travailleurs de l’ombre. Enfin nous rencontrons des bénévoles qui aident de leur mieux les migrants installés dans leur campement de fortune sous la Cité de la Mode en plein Paris et en plein cagnard. Cette démultiplication des intrigues permet de questionner la notion d’engagement et de priorité. Alou s’interroge sur le sens de sa mission : il ne sauve pas une personne à deux reprises pour protéger sa précieuse statuette tout comme Claire qui se demande si ses connaissances en radiologie ne seraient pas mieux employées à sauver des vies plutôt qu’à analyser des œuvres… Le sage Hogon voit lui-même ses certitudes vaciller : ce en quoi il croyait jadis (contrer la spoliation colonialiste) ne tient plus devant la montée des intégrismes… De multiples interrogations naissent pour le lecteur dans la confrontation des destinées et des idéaux mais si l’auteur soulève les questions, il ne pontifie jamais et refuse de délivrer un message unique dans une perception manichéenne. Il propose une fin ouverte et manie très subtilement l’art de l’ellipse et de la juxtaposition significatives ; il évite le « verbiage » et le sermon dans de splendides planches muettes qui sont pourtant profondément éloquentes.
    Poursuivant la recherche graphique entreprise dans Un certain Cervantès, il utilise des lavis où se déploie tout un camaïeu de gris savamment travaillés et relevés de bleu et de jaune avec des reliefs, du volume ( apport de blanc, technique du masquage à l’aide de gras). La seule couleur franche, le rouge, étant réservée à la « maternité ». Il met à mal le gaufrier traditionnel et alterne entre personnages hors-case ( Alou exultant de joie lors de sa danse du miel ; le caravansérail …) et paysages grandioses de savane, de désert, de tempêtes et de côtes accidentées en pleine page. Véritables peintures, ces planches sont empreintes de romantisme et de mélancolie.
    Un album indispensable tant par son propos que par sa maîtrise artistique qui questionnant le bien-fondé de l’art est la démonstration même que celui-ci peut être utile et engagé tout en n’omettant pas la beauté.

    bd.otaku Le 27/03/2019 à 08:01:08

    La première page condense les représentations stéréotypées que l’on se fait de Rio : la plage d’Ipanema au sable fin encadrée de montagnes, un soleil de plomb, une fille gracieuse en bikini et des cocktails aux agrumes… Mais elle est déceptive : ce cliché est littéralement balayé : la jeune vacancière en maillot prend une photo de ce paysage de carte postale à l’aide de son instax mini et l’accroche sur le panneau d’entrée de son auberge de jeunesse : un tel tableau « pour touristes » ne sera pas celui que dressera pour le lecteur l’auteur franco brésilien Nicolaï Pinheiro.
    Il se focalise sur Lapa, lieu frontière, à la jonction des quartiers Nord et Sud, et ses lieux emblématiques : l’aqueduc, les escaliers Selaron, la salle de concert du Circo Voador... Grâce à Joanna la jeune réceptionniste de l’auberge et à son ami Fabio, deux jeunes issus des quartiers sud, qui deviennent les guides d’un soir d’Erika la jeune allemande ; grâce aussi à Cacique, un jeune homme des quartiers nord qui se joint au trio, nous découvrons un Rio nocturne, plus interlope, plus menaçant, plus authentique et plus drôle parfois. La temporalité resserrée (la majorité de l’album se déroule le temps d’une soirée), et la multiplicité des intrigues créent une tension: on trouve à la fois le côté festif de la capitale dans l’emploi de couleurs chaudes notamment mais on éprouve aussi l’impression d’un danger qui rôde comme le souligne le personnage de Fabio sorte d’alter ego de l’auteur ( qui lui a d’ailleurs donné ses traits ) : « je sais pas, j’avais l’impression qu’il y avait tout le temps un… comme un danger qui rôdait, autour de nous […] t’as pas senti ça ? Comme si à tout instant ça pouvait basculer ». Cette dualité est d’ailleurs magnifiquement rendue sur la couverture où se détache à la fois le trio des jeunes gens insouciants descendant les escaliers en couleurs vives et des silhouettes inquiétantes, dans les tons noirs, démesurées par le cadrage en contre-plongée au premier plan et démultipliées à l‘arrière-plan.
    Au début de son ouvrage précédent, « La drôle de vie de Bibow Bradley », Pinheiro mettait une playlist pour accompagner la lecture de l’ouvrage. Ici, pas besoin de titres de samba, la bande son est extrêmement travaillée : on entend au fil des cases du Pagode et les percussions des concerts en plein air près des escaliers Selaron, mais aussi la musique électro du Circo Voador, les dialogues de télénovelas, les paroles machistes des titres de funk qui cartonnent à la radio, et les sirènes stridentes de la police.
    Tout cela participe à réelle une immersion dans l’atmosphère de la ville en en rendant le côté trépidant mais sert également de lien entre les différentes scènes et saynètes. En effet, le livre est véritablement orchestré : à la manière d’un Arthur Schnitzler dans « La Ronde » (ou d’un Max Ophuls dans le film qui en a été adapté), l’auteur met en scène le quatuor et une douzaine de seconds rôles croisés au fil de leurs pérégrinations.
    Les histoires et les perspectives se font écho, se déploient, se croisent, se précisent l’une et l’autre (on entend ainsi des dialogues téléphoniques « des deux côtés »). Une simple silhouette figurante d’une saynète (la mystérieuse femme au tatouage au serpent par exemple) est mise soudainement en lumière pendant quelques pages grâce à un art consommé du montage parallèle, de la variation, et de la rupture de construction. On découvre, de cette façon, différentes facettes des personnages et de la ville. Certains thèmes graves (la montée de l’extrémisme et la nostalgie de la dictature militaire) sont ainsi abordés mais sans dogmatisme ; même les personnages les plus caricaturaux tels les malfrats d’opérette et le policier militaire sont à la fois grotesques et profondément humains parce qu’ils incarnent la bêtise mais aussi la solitude et sont finalement victimes du déterminisme social. Tous les personnages sont plus complexes qu’ils ne paraissent. On ressent à la fois l’énergie des protagonistes mais aussi leurs failles et leurs hésitations, tout particulièrement dans les gros plans des visages. L’album acquiert ainsi une réelle densité et rend justice à la fois à la complexité de la mégalopole mais également à celle de ses habitants. Une fois, l’album refermé, on a envie de s’y replonger pour tenter d’en repérer toutes les subtilités.

    bd.otaku Le 27/02/2019 à 12:22:33

    Michel Bussi est un auteur de best-sellers et son écriture très scénarisée attire l’intérêt des producteurs : « Maman a tort » et « Un avion sans elle » sont ainsi devenus des séries et d’autres sont en chantier. Pourtant l’un de ses romans, « Nymphéas noirs » était réputé inadaptable comme le rappelle l’auteur lui-même dans l’exergue de l’album…
    Inadaptable par son genre d’abord : à la fois biographie de Monet, histoire de Giverny à différentes époques, portrait de femme(s), histoire d’amour et intrigue policière particulièrement retorse. Inadaptable par sa construction ensuite : narration polyphonique et feuilletage des époques, multiplication d’ « impressions » prodiguées au lecteur et d’autant de fausses pistes…
    Et pourtant, Duval et Cassegrain y parviennent de façon magistrale ! Si l’on pourrait penser de prime abord que le rôle de Duval est secondaire puisqu’après tout l’intrigue et les personnages existaient déjà, il n’en est rien. Son découpage est ESSENTIEL. C’est lui qui fonde la réussite de cette adaptation. Il reprend des passages entiers du roman et choisit à chaque fois avec sûreté LA phrase à garder conférant à l’album la même ambiance de conte de fées noir mais aussi de satire sociale (la description des touristes par exemple ou celle du conservateur imbu de lui-même). Il sait garder le rythme du « page turner » originel en maintenant le compte à rebours des dix journées. Et il manie surtout l’art de l’ellipse et du flou d’arrière-plan qui permet le déploiement de l’intrigue …
    Le dessin de Cassegrain accompagne magnifiquement ce découpage ciselé : La première page de toute beauté avec sa première case qui occupe les deux tiers de l’espace nous plonge littéralement dans la peinture de Monet. On est en immersion complète ! Même chose pour la scène qui se déroule devant la cathédrale de Rouen! Pourtant, même s’il emploie des couleurs douces, « désaturées » et travaille les jeux de lumières et de transparence en utilisant la couleur directe, il ne singe nullement les grands maîtres impressionnistes. Il arrive parfaitement à garder lui aussi des arrières plans flous et la palette chromatique pastel à l’œuvre dans la majorité des toiles de ce courant tout en adoptant un dessin semi réaliste précis pour ses protagonistes. Certaines pages sans dialogue mettant en scène des confrontations entre les protagonistes laissent ainsi complètement percevoir les sentiments qui les animent rien que par les cadrages et leurs expressions. D’autres pages, dans une palette beaucoup plus « noire », sont également somptueuses.
    On saluera aussi le souci d’exactitude historique des auteurs. Ils ont repris graphiquement toute l’érudition présente dans le roman source. On découvre ainsi au détour de quelques cases le Rouen de la fin du XIXe (dans une magnifique concrétion des époques et juxtaposition de la couleur pour le XXeme siècle et du noir et blanc pour le XIXe) ; le tondo de Monet du musée de Vernon, la maison de Monet à Giverny ; l’histoire de Murer et même celle d’ « Aurélien » d’Aragon. Ce n’est jamais pesant mais tout est soigné jusqu’au moindre détail : la couverture du roman que l’héroïne prête à l’inspecteur reproduit ainsi celle de l’édition de poche de l’époque ! Une telle minutie n’a rien de maniaque mais participe au plaisir de la lecture et de la relecture une fois l’œuvre achevée en forçant le lecteur à chercher les indices dissimulés au fil des pages …
    C’est donc une totale réussite et on ne peut qu’attendre avec impatience la sortie du prochain opus : Duval et Cassegrain travaillent actuellement sur l’adaptation de « Ne lâche pas ma main » d’un certain … Michel Bussi !

    bd.otaku Le 24/02/2019 à 21:33:42
    Liaisons Dangereuses - Préliminaires - Tome 2 - De l'amour et de ses remèdes

    Info ou intox ? L’adaptation des Liaisons dangereuses en bd aurait été commandée à Stéphane Bedtbeder par l’agent d’un certain John M(alkovitch). Elle ne s’est jamais faite comme nous l’apprend la dédicace liminaire du tome 1 mais à la place Betbeder et Djief nous offrent un préquel prévu en trois tomes qui retrace la jeunesse des deux protagonistes de l’œuvre de Laclos : le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil.
    Le tome 1 ne m’avait qu’à moitié convaincue. Assez lent, présenté sous forme d’un récit autobiographique extrêmement linéaire avec de longs récitatifs ; doté d’un héros loin d’être charismatique : puisqu’épileptique, benjamin d’une fratrie de sept, il apparaissait faible, souffreteux et écrasé par la prestance paternelle. Si on le voyait évoluer un peu grâce aux enseignements de son initiatrice et mentor, la comtesse de Senanges, il restait bien falot et ses amours avec la charmante Adélaïde plutôt mièvres.
    Pourtant ce tome 1 possédait déjà des qualités : Djief est très à l’aise dans la peinture du XVIII e siècle (il s’était déjà distingué dans le diptyque « St Germain ») et ses décors et personnages féminins sont somptueux. On y trouvait quelques citations picturales également -- du « colin maillard » de Fragonard par exemple -- mais Betbeder plaçait surtout le volume sous l’égide du peintre Charles Lebrun et de son traité de physiognomonie. Il faisait en effet de sa comtesse une adepte de cette théorie qui s’intéresse aux passions et affirme qu’on peut connaître la personnalité en comparant la physionomie humaine à celle des animaux. Il y a avait donc de belles scènes satiriques que n’aurait pas renié le romancier du XVIIIe et Mme de Senanges était bien un personnage complexe et ambigu comme ceux de Laclos (d’ailleurs c’est elle et non Valmont qui avait les honneurs de la couverture). Les scènes de bals masqués ou celles du théâtre d’ombres chinoises -- pleines pages très réussies de la fin de l’album -- reprenaient aussi la thématique chère au romancier du jeu social et du règne des apparences On retrouvait bien également le ton des « Liaisons » dans la joute verbale libertine et vacharde que se livraient cette femme au sommet de sa gloire mais amante blessée éconduite au profit d’une plus jeune et la nouvelle favorite, Mme de Merteuil, qui faisait là une apparition déjà marquante !
    Le tome 2 est beaucoup plus abouti : dès la couverture qui montre « la femme et le pantin » Valmont, on sent une grande maitrise tant dans le dessin que le scénario. Même si on peut toujours regretter un usage un peu fantaisiste de l’imparfait du subjonctif pour faire « époque », ce volume est bien davantage dans l’esprit du roman. En effet il adopte la forme épistolaire de l’œuvre source puisqu’il est constitué de quatre lettres que Mme de Merteuil écrit à son confesseur qui l’a bannie de son confessionnal à cause de ses mœurs dissolues. Ces lettres seront l’occasion pour elle de se raconter et de présenter les hommes qui ont compté pour elle et forgé sa personnalité : son père, son oncle débauché et retors, son mari libertin et conciliant et enfin Sébastien de Valmont dont le portrait n’est qu’ébauché puisque de toute évidence, le troisième tome sera consacré au duel/duo entre les protagonistes. Les personnages masculins ont une certaine épaisseur psychologique et sont bien campés graphiquement. Merteuil est magnifique et pétillante à souhait. On a de nouveau des clins d’œil à des œuvres picturales (« l’oiseau mort » de Greuze au moment de la défloration ; « les hasards heureux de l’escarpolette » de Fragonard en pages de garde, une illustration célèbre des « voyages de Gulliver » de Swift … ) et cinématographiques ( « Ridicule » de Patrice Leconte et « Barry Lindon »). Les références et citations abondent et les pages sont très travaillées et fouillées. On a même le droit à Voltaire, Rousseau et Diderot en guets stars ! Contrairement au tome 1 le rythme est très rapide comme calqué sur l’impétuosité de l’héroïne et souvent le gaufrier est malmené, bousculé au profit de pleine pages, de hors-cases et parfois d’explosions de couleurs et de juxtapositions de styles et de techniques différentes qui confèrent une tonalité expressionniste à l’ensemble ! Les jeux de lumières sont très maîtrisés pour créer les différentes ambiances et les scènes libertines suffisamment suggestives pour éviter le moindre voyeurisme.
    Bref, un tome haletant, surprenant (à chaque relecture son lot de découvertes), touchant aussi par son beau portrait de femme en avance sur son temps. On attend avec impatience la confrontation avec Valmont et la conclusion de ce triptyque .

    bd.otaku Le 29/01/2019 à 09:36:51
    La venin - Tome 1 - Déluge de feu

    Encore un western ? A la mode spaghetti et parodique comme « L’homme qui n’aimait pas les armes à feu » de Lupano et Salomone ? Oui certes, comme on le voit dès les premières pages de l’album avec l’hommage rendu à « Il était une fois dans l’ouest » (arrivée en gare de l’héroïne qui se retrouve seule et découvre que l’homme qu’elle devait épouser est mort). Mais pas seulement ! Là où la couverture aurait pu nous laisser penser qu’on allait avoir les aventures d’une « pétroleuse » à la Louis Malle dans « Viva Maria », déjantée et fantaisiste (et il est vrai qu’Emily a les traits et le décolleté de Claudia Cardinale qui incarna la Jill de Leone et la Maria de Malle), on a aussi du bon vieux western.
    Pas une des figures archétypales ne manque (voir les gueules patibulaires des planches du train ou du saloon!) y compris un cameo de Blueberry himself ! Et l’on retrouve d’autres citations de monuments de la BD aussi variées qu’ « Angel face », Lucky Luke ou les « Tuniques bleus ! L’album convoque également les films de Ford (plus particulièrement « La prisonnière du désert ») ou d’autres plus récents et à message pacifiste tels « Soldat bleu ».
    L’auteur semble très à l’aise dans les grands espaces de cet univers qui a visiblement baigné son enfance et son dessin est magnifique : le découpage est parfois véritablement cinématographique : on a des plans séquences qui se déploient sur des double pages, ou des bandes entières, les plans larges et américains abondent, ainsi que les inserts. Les planches rivalisent d‘originalité dans leur composition alternant tantôt des fonds blancs et des fonds noir, multipliant les cases et dynamitant littéralement le gaufrier ce qui crée un rythme haletant. Les camaïeux de bruns, ocres et jaunes sont, quant à eux, somptueux.
    Laurent Astier reprend aussi les codes de Sergio Leone avec les flash-backs liés à l’enfance – non plus celle d’ « Harmonica » mais bien celle d’Emily -- qui donnent une véritable épaisseur à l’héroïne et créent une respiration pour le lecteur. Lors de ces retours en arrière, on passe à une nouvelle palette chromatique et on change de genre avec la description de relations mère-fille pour le moins complexes et ambiguës qui pourraient être la clé de voûte des 5 tomes prévus pour la série.
    On notera également l’immense travail historique fourni par l’artiste qui ne se contente pas d’être dessinateur et coloriste mais œuvre aussi en tant que scénariste ! Chaque case fourmille de détails et d’anecdotes ; des figures qu’on penserait romanesques (tels la photographe Annette Rose Hume, les deux agents Pinkerton ou le chamane au surnom peu glorieux) ont réellement existé. On nous présente même une société secrète (« chapter 322 ») qui plus connue sous le nom de « skull and bones » est l’un des piliers de la société américaine et sans doute à l’origine de la vengeance que fomente Emily.
    Bref … l’histoire est tout aussi réjouissante et passionnante que le dessin. Le jeu entre Histoire et fiction est d’ailleurs fort joliment signalé dans la jolie trouvaille stylistique que constituent « Les Carnets d’Emily » en fin de volume. Mise en abyme qui brouille de nouveau les pistes pour notre plus grande joie ! Un album introducteur foisonnant, rythmé, extrêmement maîtrisé qui donne vraiment envie de découvrir la suite !
    Mon coup de cœur de ce début d’année !

    bd.otaku Le 21/01/2019 à 08:42:40

    Pénélope Bagieu avait déjà consacré un de ses portraits de « Culottées (2) » à Hedy Lamarr actrice et inventrice née en 1914 et morte en janvier 2000 mais il était extrêmement condensé. Dans ce biopic de 176p, William Roy et Sylvain Dorange développent donc le destin de cette personnalité au parcours incroyable, féministe avant l’heure et incomprise de ses contemporains qui ne voyaient en elle que « la plus belle femme du monde » et refusaient d’admettre qu’on pouvait être magnifique et scientifique à la fois !
    Le scénariste qui a travaillé cinq ans sur cet ouvrage lui rend donc longuement justice et la réhabilite tout en évitant l’écueil d’un biopic linéaire. Il emploie au contraire une narration dynamique et polyphonique : l’ouvrage commence en 1957 avec des « images d’archives » d’un show télévisé et s’achève pratiquement sur le même genre de show douze ans plus tard qui enferment donc l’héroïne dans son image de fantasme masculin tout comme la très drôle mise en abyme de 1977 (un guide spécialisé dans les tours de maisons de célébrités à Hollywood prend en charge une partie de la narration et raconte de façon racoleuse la vie d’Hedy Lamarr à l’aide d’anecdotes croustillantes) mais, fort heureusement, le finale de l’album et le reste de la narration permettent de redonner à cette personnalité toute son épaisseur et sa complexité !
    Les dessins de Sylvain Dorange participent à ce plaidoyer et suscitent également tout l’intérêt du lecteur : le dessinateur adopte pour chaque période un style graphique particulier ( jusque dans les polices), rend bien les changement vestimentaires des différentes époques qu’il et fait revivre grâce aux décors soignés et un travail extrêmement documenté en incluant même des images d’archives ( posters, shows, affiches de cinéma ou de propagande, extraits de films). Il arrive également fort bien à créer différentes ambiances (angoissante pour la montée du nazisme, « pailletée » pour les années hollywoodiennes…) pour accompagner le parcours de cette femme qui a traversé le siècle et qui était trop moderne pour ses contemporains. Une belle réussite !

    bd.otaku Le 20/01/2019 à 18:54:00

    Quel dommage que cet album ne soit plus au catalogue de l’éditeur ! C’est vraiment une œuvre originale et surprenante qui mériterait d’être rééditée en cette période de commémoration !
    Elle se déroule dans les années 20, les stigmates de la Grande guerre sont encore présents dans les âmes et dans les corps : Théo de la Roche Gouanvic est revenu du front défiguré et marqué par les horreurs vécues dans les tranchées. Il faisait partie du régiment spécial des « caméléons » avec son ancien condisciple des beaux-arts, Vincent le Gagneur. Ensemble, ils étaient chargés de camoufler les batteries de canons et de peindre des trompe-l’œil pour dissimuler les tranchées. Toujours en première ligne, ils se battaient avec leurs crayons mais servaient tout de même de chair à canon et le jour où Vincent a été grièvement touché, Théo a achevé son ami par pitié … Pitié ? pas si sûr…
    Il y a en effet une femme entre les deux hommes : la belle Elsa, riche héritière d’un marchand d’art qui était la femme de Le Gagneur et s’est ensuite remariée avec Théo devenu peintre à succès grâce à sa « nouvelle manière » proche du cubisme. Mais le passé refait surface. Et chacun des protagonistes en véritable « caméléon » cherche à survivre et n’est pas ce qu’il paraît être…
    Le scénario (malgré la petite faiblesse des codes beaucoup trop faciles à décrypter !) est très bien ficelé. Il est également documenté sur le plan historique et cite des peintres qui ont réellement vécu la grande guerre comme Méheut, André Mare et Otto Dix. Les dessins de Le Hénanff quoique parfois inégaux (surtout dans les gros plans des héros) sont globalement magnifiques : dans une dominance de bruns, gris et rouge sang , palette chère à l’artiste, ils dépeignent fort bien l’atmosphère du Paris des années folles et dans les flash-backs ( cauchemars du héros) l’enfer des tranchées. Parfois les dessins sont en pleine page (voire double page !) avec quelques incrustations, parfois on observe un découpage quasi cinématographique avec multiplication des plans en une seule page. L’ensemble est toujours dynamique et proche parfois de l’univers d’Otto Dix ou d’André Mare. Un coup de maître !

    bd.otaku Le 13/01/2019 à 22:24:04

    Florent Silloray est un adepte des « biopic » : après avoir évoqué dans « Le carnet de Roger » la déportation en camp de travail de son grand-père et son périple sur les traces de son aïeul suite à la découverte de son carnet ; après s’être attaqué ensuite à la vie mouvementée et passionnante du photographe de guerre Capa dans « Capa l’ étoile filante », le voilà qui nous raconte aujourd’hui la destinée hors du commun de Merian C. Cooper tour à tour élève-officier, aviateur tombé en territoire ennemi et sauvé des geôles russes par une énigmatique espionne, documentariste dans des contrées exotiques, fondateur de la Paname, associé de David O Selznick, réalisateur de « King Kong », inventeur du Technicolor et pilier du Maccarthysme…
    Or, pour raconter cette vie aventureuse, il reprend ses vieilles recettes et cela ne fonctionne plus : si le dessin est toujours aussi abouti, le récit est linéaire et très (trop) sage. Les seules cases en couleur sont celles qui font référence à la situation d’énonciation (l’interview par l’étudiante) reprenant un système déjà mis en place dans « Le carnet de Roger » … Là où le sépia prenait tout son sens pour raconter les tribulations du soldat Roger et rendre la réalité à la manière du photographe Capa, on reste sur notre faim pour l’inventeur du technicolor ! On aurait bien aimé également du dynamisme et du mouvement pour un héros qui a vécu toute sa vie à 100 à l’heure et qui inventa la couleur au cinéma !
    Cette vie si palpitante et sujette à controverse est moins scénarisée qu’illustrée : l’album est constitué d’un long monologue de Cooper et il y a très peu de dialogues. On frôle l’hagiographie parfois (le côté raciste de ce sudiste n’est que très brièvement évoqué et son rôle important dans la chasse aux sorcières à Hollywood absolument minoré) et c’est tout autant monotone que monochrome …. On se prend à rêver de ce qu’aurait pu donner le récit de cette vie haute en couleurs et « bigger than life » avec une réelle mise en scène !

    bd.otaku Le 13/01/2019 à 18:49:04

    Lors de l’album précédent de Camille Benyamina ( l’adaptation avec Eddy Simon de Chaque soir à onze heures de Malika Ferdjoukh) le lecteur était un peu laissé sur sa faim : les relations n’étaient qu’ébauchées, les rebondissements parfois précipités. Avec ce one shot écrit en collaboration avec Véronique Cazot toute la palette des sentiments … et des couleurs se déploie !
    J’aime beaucoup l’alliance de l’orange pimpant, solaire et « léonin » et du blanc « transparent » qu’on trouve dès la couverture puis tout au long de l’album et qui finit par caractériser les personnages. J’ai trouvé géniale l’utilisation « tremblée » que faisait la dessinatrice du gaufrier pour traduire le mouvement, et la transformation des cases en arrondis pour montrer les angoisses de Léonie ou au contraire les vraies « bulles » de bonheur des petites choses du quotidien. J’apprécie également les illustrations pleines pages où les couleurs pastel font tout passer, même les scènes un peu crues !
    Pour montrer l’invisibilité de son héros, Cyril Bonin choisissait dans L’homme qui n’existait pas d’en faire un peu un Passe-muraille à la Marcel Aymé et utilisait une palette de bleu et de vert pour le dépeindre en contraste avec les couleurs chaudes de la vraie vie. J’adore la solution de « transparence » adoptée par les deux auteurs (lorsque Max est par exemple sur le canapé) et l’utilisation de couleurs un peu délavées pour montrer la deuxième dimension dans laquelle évolue le héros ; le fonctionnement « en dédoublement » des objets imaginé par Véro Cazot est lui aussi vraiment inventif.
    C’est un travail extrêmement abouti qui mélange les genres : vaudeville (le triangle amoureux des voisines et du mari un peu benêt), satire (ah la psy ! ah le coloc relou et le hipster à deux neurones), comique (la mine et la verge réjouies de Max au parc m’ont valu un bon fou rire !) ; propose des personnages vraiment individualisés et croqués à la perfection qui ont le temps de s’épanouir sur les 120 pages. Ce roman graphique est à la fois une belle tranche de vie, une métaphore superbe sur « l’ultra moderne solitude » (le côté dégingandé et lunaire de Max me rappelle d’ailleurs un peu Souchon) et une extra-ordinaire histoire d’amour. La seule chose qui m’a moins convaincue est l’histoire de Maximilien que j’ai trouvée trop redondante par rapport à l’intrigue principale et trop grandiloquente. Il me semble que la simple mention du déni de grossesse de la mère aurait suffi à faire comprendre que Max était voué à l’invisibilité » dès sa naissance ….
    Alors en résumé : j’ai passé vraiment un moment aussi délicieux avec Max et Léonie que doit l’être la mousse framboise pistache des jardins de Léo !

    bd.otaku Le 11/01/2019 à 23:52:25

    A l'instar de son titre fondé sur l'homonymie, le détournement et les solides références culturelles de son scénariste (il n'est nullement question de gyrophare ici mais d'une créature mythique croquée par un peintre pompeux) , cet album paru dans la collection -prédestinée!- "poisson pilote est tout bonnement surprenant et jubilatoire.

    Situé aux débuts de l'impressionnisme, il constitue tout d'abord une féroce satire des salons et des peintres académiques (tels Cabanel et Bouguereau que goutait tant Napoléon III )grâce à son portait caustique du peintre raté Gélinet et du critique d'art imbu de lui-même Fulmel et surtout grâce au bonus présent dans la première édition : un faux catalogue d'exposition aux commentaires ampoulés à souhait !

    Mais il ne se réduit pas à la peinture d'un milieu étouffant, hypocrite, corseté et moribond ( qu'on retrouvera une dizaine d'années plus tard dans "Monsieur désire ? " du même Hubert); En effet le scénariste qui est aussi coloriste lui offre une dimension poétique dans une palette pastel ; cet aspect est accentué par le dessin délicat de Zanzim qui magnifie l'héroïne, "sirène défectueuse" ( elle chante affreusement mal et déteste noyer ses amants ) qui, même sans jambes, mène la danse ! Montée à Paris de sa Bretagne , elle va découvrir l'amour mais surtout éprouver un véritable coup de foudre pour … la peinture impressionniste , refuser son rôle de potiche "modèle," ne pas finir tragiquement comme sa cousine de Copenhague et répudier son "prince" pour mener sa vie comme elle l'entend !
    Bref, cet album hommage en creux à la peinture impressionniste est également féministe ! A déguster sans modération !

    bd.otaku Le 06/01/2019 à 17:22:40
    Hypnos - Tome 1 - L'Apprentie

    Attirée tant par la superbe couverture que par le nom du scénariste dont j'apprécie beaucoup le travail, je me suis plongée dans cet album.
    S'il dresse de beaux portraits de femmes ( Camille l'héroïne mais également Albertine) et déroule une intrigue assez originale et intéressante ( avec tout particulièrement le personnage de Clémenceau retors à souhait), j'ai été très déçue par le dessin : les protagonistes masculins sont peu identifiables et on a tendance à les confondre ; Camille quant à elle est méconnaissable d'une case à l'autre. Il y a certes une grande attention portée aux décors, les cases sont dynamiques et le gaufrier loin d'être "planplan" mais le manque de lisibilité lié au traitement graphique des personnages nuit à l'histoire et c'est dommage !
    J'attends néanmoins avec curiosité la suite des aventures de cette héroïne tellement humaine malgré ses dons extraordinaires !