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Les avis de - bulles.de.lorraine

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    bulles.de.lorraine Le 21/10/2021 à 10:29:14

    Comment définir l’album René.e aux bois dormants d’Elene Usdin paru aux Éditions Sarbacane ? Bande dessinée ? Roman graphique ? Difficile d’enfermer dans une case, des cases cet univers onirique, cette quête d’identité traitée par le biais de la métaphore, le rêve et la poésie. Un monde, des mondes, hauts en couleurs dans lesquels personnages et paysages se métamorphosent sans cesse. Un pur chef d’œuvre graphique dans lequel couleurs éclatantes et formes se font narration.

    Il rêvait d’autres mondes
    « Road-trip halluciné à la croisée des mythes.
    René n’est à sa place nulle part. Ni dans l’appartement qu’il partage seul avec sa mère, femme absente, aux manières froides ; ni avec les autres enfants de son école ; ni dans cette ville canadienne trop grande. Hypersensible, sauvage, il est sujet aux évanouissements durant lesquels il voyage dans des mondes fantasmagoriques. Au cours de l’un d’eux, il part à la recherche de son lapin qui s’est enfui. René bascule alors dans un monde peuplé de créatures aussi terrifiantes que bienveillantes. Sorcière sensuelle et cannibale en souffrance, ogre mangeur de lumière, créatures sans mémoire ou géant au cœur simple, côtoient René, qui lui-même se métamorphose au gré des rencontres. Il devient Renée, fleur, chatte, arbre… Et revisite les mythes fondateurs des Premières Nations, peuples autochtones canadiens. Mais, où s’arrête le rêve ? Et qui rêve, véritablement ? René, petit garçon à la recherche de son lapin ? René, homme au crépuscule de sa vie, à la recherche de ses blessures enfouies ? Ou encore Judith, sa fille, à qui René révélera la terrible histoire de son enfance volée et de sa véritable identité, par l’intermédiaire du rêve ? »
    Tel est le pitch extrêmement bien fait des Éditions Sarbacane. Chaque mot y est pesé et donne les grandes lignes du récit sans trop en dévoiler.
    Les métamorphoses sont la clé même du récit puisqu’elles permettent à l’enfant en passant d’un état à un autre de franchir des seuils et progresser dans son histoire. Chaque transformation va lui permettre de savoir un peu plus d’où il vient et de découvrir ses ancêtres. Et c’est par le rêve qu’on va apprendre en fait les évènements tragiques et le drame qu’a vécus René.e.

    Tableaux d’une narration
    Artiste protéiforme, peintre de décors de cinéma, photographe et illustratrice de presse et de livres jeunesse, Elene Usdin signe là son premier roman graphique. Projet initié il y a une vingtaine d’années, elle le ressortira de ses tiroirs en 2017 après avoir trouvé lors d’un voyage à Montréal le fil conducteur du récit : l’épisode dramatique qui a frappé la population amérindienne dans les années 60.
    Cet album est le fruit d’une véritable démarche artistique. Chaque planche est par sa composition même un véritable tableau en soi. Au commencement sont les couleurs, puis elles prennent forme pour nous raconter une histoire, des histoires. Cette utilisation de la couleur va permettre au lecteur de distinguer les différents fils temporels de l’histoire. Le rêve est un véritable feu d’artifice : on en prend plein les yeux ! La réalité ou plutôt le temps présent est décliné en camaïeu de gris. Monochromes bleus et rouges liés aux souvenirs ou flash-backs ponctuent le récit. Mais tout n’est pas si simple. Où et quand s’arrête le rêve ? Les frontières entre rêve, souvenir enfoui, et réalité sont poreuses. Priorité est donnée à l’image. Les dialogues, la voix off n’ont été posés à la main que lors de l’ultime étape, une fois le découpage achevé.

    René.e aux bois dormants
    Quel magnifique titre évocateur à la fois du conte et du rêve ! Le fil narratif a été construit à partir des propres rêves de l’autrice qui depuis très longtemps a pris l’habitude d’en garder une trace et en possède des carnets entiers. Ajoutons à cela l’univers des contes et des mythes du monde entier qu’elle connaît bien puisqu’elle a illustré entre autres de nombreux ouvrages de la collection Histoires noires de la mythologie (Nathan) et Mon tour du monde en 80 contes (Lito). Alors, mixant rêves et mythes, l’autrice donnera naissance à cet univers original, un univers animiste dans lequel, aux côtés de l’enfant au pyjama couleur de ciel guidé par Véhicule, le Deux-esprits dont le nom vient de la Mythologie Thibétaine, on croisera les esprits de la forêt chers à Miyazaki, le Mangeur de lumière qui semble tiré tout droit de l’univers de Francis Bacon ... jusqu’à la rencontre avec Isba, femme-oiseau bleue cracheuse de corbeaux descendante des Wendigos qui réalise les vœux des gens qui viennent la consulter.
    L’album est truffé de références littéraires, picturales, cinématographiques. Pour n’en citer qu’une, la plus évidente, bien sûr est le clin d’œil à Lewis Caroll. Outre le fait que René part à la recherche de Sucre-doux, son lapin doudou qui connaît tous ses secrets, il va passer de l’autre côté du miroir, non pas par le terrier du lapin mais par le carton du frigo ou les cartons de cette ville froide dans laquelle il vit et qui va se teinter d’ expressionnisme dans ses rêves.

    Maintenant, il ne vous reste plus qu’à ouvrir ce splendide album de près de 280 pages et je suis convaincue qu’envoûté.e par la beauté des planches, vous allez vous y plonger, vous laisser dériver au fil des rêves et en ressortir groggy, n’ayant qu’une envie, tout reprendre au début. Une rené.essence !

    bulles.de.lorraine Le 04/05/2021 à 09:56:13

    De battre son cœur s’est arrêté. Après avoir rythmé celui des Longoviciens et prêté sa voix pendant presque deux ans à tous – aux sidérurgistes en lutte bien sûr, mais aussi à toute la population de Longwy – à la fin des années soixante-dix, Lorraine Cœur d’Acier, « radio pirate, libre et populaire » s’est tue. C’est l’histoire de cette radio mythique silencieuse depuis maintenant 40 ans mais encore bien présente dans le cœur et les esprits des habitants du Pays-Haut que nous content Le Messin d’origine Tristan Thil et le Longovicien Vincent Bailly dans l’album Lorraine cœur d’acier qui vient de paraître aux Éditions Futuropolis.

    Longwy, mardi 20 mars 1979, 3 jours avant la grande manif à Paris
    D’une vue de la ville de nuit jouxtant le crassier surmonté d’un SOS au pied duquel les hauts fourneaux crachent leur feu en continu, on passe dans une ruelle de maisons ouvrières adossées à l’usine. Dans cette ruelle, une fenêtre éclairée nous fait pénétrer dans une cuisine où nous assistons à une belle engueulade entre Camille et son père Eugène. La dispute tourne court après une gifle et Camille s’en va retrouver son pote Ismaël au café du coin avant que celui-ci n’aille pointer à l’usine. Sur le chemin du retour, Camille allume l’autoradio : « Lorraine Cœur d’acier, bonsoir… Je vous rappelle que vous êtes sur 100 MHz de modulation de fréquence et que notre numéro de téléphone est le 223 22 35 »...

    Bienvenue chez les Lipowski
    Le choix de nous faire découvrir l’histoire de la radio par le biais d’une famille fictive représentative d’une famille ouvrière lorraine permet aux auteurs d’éviter le piège d’un ouvrage didactique et également d’aborder de façon vivante et naturelle des sujets familiaux et sociétaux tels que les conflits intergénérationnels, le sentiment de trahison que peuvent ressentir les jeunes à quitter cette région qui n’a d’horizon que ses usines et leur fermeture à venir.
    Dans la famille Lipowski, il y a le père Eugène, sidérurgiste cégétiste sectaire, il y a la mère que son mari aime bien voir à sa place dans sa cuisine, il y a la fille et il y a le fils Camille, élève de terminale. Cet ado, passionné de photo, ne se voit pas passer sa vie à l’usine et, contrairement à son père qui va tout d’abord refuser d’y mettre les pieds, va s’investir dans la radio d’autant plus qu’il n’est pas insensible à la voix de la belle Mathilde qui officie sur les ondes. Et c’est à travers le prisme de Camille et des membres de cette famille que nos bédéistes vont montrer à quel point cette expérience de radio a, en libérant la parole, fait évoluer les mentalités et changer les protagonistes : émancipation pour la mère, ouverture d’esprit et tolérance pour le père, projets d’avenir pour le fils. Pour bien comprendre les choses, comme Camille nous invite à le faire dans la séquence introductive de l’album, revenons en arrière.

    Sur le plan Davignon, chronique d’une mort annoncée
    12 décembre 1978, annonce de la restructuration de la sidérurgie européenne par la mise en place du plan Davignon : suppression de 22 000 emplois dont plus de 6 000 sur le bassin de Longwy. Il n’en fallait pas plus pour allumer le feu et un SOS lumineux au sommet du crassier de Longwy, signal rassembleur d’un combat pour l’emploi tandis que dans les usines se multiplient les actions (grèves, manifestations, occupations) parfois musclées ou spectaculaires. C’est dans ce contexte que Lorraine Cœur d’Acier va voir le jour.

    LCA, what else ?
    Si l’histoire de la famille Lipowski est une fiction, celle de la radio, créée par la CGT n’en est pas une et est retracée très fidèlement depuis son cadre avec l’implantation du studio dans l’ancien Hôtel de ville de Longwy-Haut et son antenne sur le clocher de l’église mitoyenne, en passant par les acteurs de l’époque autrement dit les journalistes professionnels Marcel Trillat et Jacques Dupont, le secrétaire CGT de la section de Longwy Michel Olmi jusqu’à la reconstitution de différentes émissions allant jusqu’à reprendre les discours prononcés par les différents interlocuteurs auxquels les auteurs ont eu accès en piochant dans les archives sonores de la radio, nous livrant ainsi de grands moments d’émotions.
    Dans la France giscardienne de l’époque les radios libres étaient interdites et rapidement démantelées. Alors, comment « la seule radio libre tolérée par le pouvoir » selon Guy Bedos lors de son passage dans les locaux de LCA a-t-elle pu résister si longtemps ? C’est ce que nous apprend ou nous rappelle l’album de façon très dynamique.

    Sur les ondes de LCA, j’écris ton nom …
    « On ne peut pas brandir ses idées en faisant taire les autres », dixit Marcel Trillat.
    La liberté, la liberté de parole, un des sine qua non de LCA. On leur a donné la parole et ils l’ont prise : les sidérurgistes en lutte, les femmes venant parler accouchement, contraception, avortement, les émigrés à travers « La parole aux émigrés », une série d’émissions en langue française et arabe ... De radio conçue au départ pour la mobilisation en vue de la manifestation à Paris du 23 mars, elle s’est mise sous la protection de la population et est devenue cet espace de liberté au studio et au micro ouverts à tous et à toutes où débats, témoignages, invités se sont succédé avec priorité au direct pour les différentes actions de la lutte et les appels téléphoniques nullement filtrés. Magnifique aventure pour ceux qui l’ont vécue !


    Quand deux Lorrains se rencontrent et racontent …
    Sensibles tous deux aux problèmes sociaux et sociétaux, les deux Lorrains avaient déjà coopéré lors de l’écriture de Congo 1905, le rapport Brazza qui levait le voile sur un côté sombre de l’Histoire coloniale française, ouvrage paru en 2018 chez Futuropolis également. Pour la réalisation de ce nouvel album, ils sont allés faire un tour du côté de l’AMICAL (Association pour la mémoire industrielle de la communauté d’agglomération de Longwy), ont recueilli divers témoignages des acteurs de l’époque et consulté les archives sonores.
    Tristan Thil, le scénariste, réalisateur de plusieurs documentaires notamment sur la fin de la sidérurgie en Lorraine dont « Florange dernier carré » en 2012 a également signé le scénario de l’album « Florange, une lutte d’aujourd’hui » paru en 2014 chez Dargaud, la réalisation graphique ayant été confiée à Zoé Thouron. Autant dire que l’histoire de la sidérurgie lorraine, il la connaît bien.
    Natif de Nancy, installé à Longwy depuis une dizaine d’années, Vincent Bailly, bien qu’étant sur place a dû malgré tout se plonger dans la documentation et notamment les photos de l’époque pour recréer ce paysage hérissé des hauts fourneaux et du crassier aujourd’hui disparus. Les magnifiques planches en couleurs directes mettent parfaitement en valeur la beauté paradoxale de la ville éclairée de ces feux continus qui ont fait vivre la région tout en consumant par leur nocivité ceux qui les alimentaient. C’est une bande dessinée haute en couleurs dont le choix judicieux des tons employés sert à merveille les différentes atmosphères. Avec ce trait très reconnaissable qui n’appartient qu’à lui le dessinateur rend parfaitement compte de la violence de la situation et en donnant à ses personnages une très grande expressivité, nous fait bien ressentir les différentes émotions qui les traversent.
    A la fin de l’album, avant qu’une chronologie ne retrace conjointement la lutte des sidérurgistes et l’histoire de LCA. un troisième Lorrain est venu apporter sa modeste contribution dans une postface de 3 pages. Il s’agit de celui « qui dessine si bien les hauts fourneaux », autrement dit Baru.

    Cet album passionnant nous dresse le portrait d’une radio pas comme les autres avec en creux la fin d’un monde, l’agonie de Longwy Texas, cette région qui était passée en un siècle de l’état de pâturage à celui d’eldorado industriel avant de retourner en friche. Elle fut le théâtre du baroud d’honneur des derniers sidérurgistes, le témoin d’un bel élan de solidarité dans l’adversité et un bel exemple de libération de la parole populaire. Pour conclure, laissons, comme dans l’album, le mot de la fin à Marcel Trillat qui aurait dû signer la préface s’il n’était malheureusement décédé en septembre 2020 :
    « Ce n’est pas parce qu’on a perdu qu’on avait tort !»

    bulles.de.lorraine Le 29/03/2021 à 13:38:14

    Un immense coup de cœur ! Quel magnifique cadeau que Le don de Rachel qui vient de paraître aux Éditions Casterman, album de presque 200 pages sorti tout droit de l’imagination fertile d’ Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risjberg, nos Rachel et Page des temps modernes. Nous voilà embarqués dans un fantastique récit ou plutôt un récit fantastique à travers le regard envoûtant de Rachel qui après nous avoir fait découvrir le Paris de 1848, nous conduira à Copenhague en 1980 au cœur d’une création de la chorégraphe Liv Nexø pour le Kongelige Ballet puis s’achèvera (encore que …) au XXIe siècle derrière l’objectif de Virginia Day une photographe londonienne. Trois capitales européennes, trois époques, trois femmes … Une prodigieuse mise en abyme, un subtil jeu de miroirs lynchien qui interroge, entre autres, sur l’acceptation de la différence, l’inspiration et la transmission dans le cadre du mystère de la création artistique.

    « J’ai quelque chose en moi que les autres n’ont pas. Et je veux le partager. » Pendant un peu plus de 100 pages, nous allons donc parcourir le Paris de 1848 aux côté de Rachel. Rachel n’invente pas, elle voit. De ses immenses yeux bleus magnétiques à la profondeur insondable, elle voit à travers les choses et à travers les gens. Elle est non seulement capable de voir le passé et le présent, mais également l’avenir. Elle voit le poème que Victor Hugo n’écrira que dix ans plus tard et cela stupéfie Page, son alter ego, son ami et confident, son double qui scrupuleusement trace le fil de la vie de celle qu’il nomme sa muse dans un carnet qui ne le quitte pas. Mais autant dire que son don extraordinaire sera diversement accueilli par ses contemporains. Elle va devoir faire face à la curiosité et au scepticisme des gens qui n’auront qu’une envie, la démasquer. Vont suivre une série de représentations au cours desquelles on ne lui demandera que des futilités, faisant fi des révélations autrement plus importantes qu’elle voudrait transmettre. On la considère au mieux comme un phénomène de foire, au pire comme une sorcière. Puis dans ce monde superficiel, elle va devenir la coqueluche de la haute société parisienne mais celle-ci aussi fera peu de cas de son moi profond. Son regard peu à peu va perdre de son éclat et un beau jour, ne laissant derrière elle que le fameux carnet et un daguerréotype, elle va disparaître à l’instar des fées dans le monde imaginaire de Peter Pan où « chaque fois qu’un enfant dit : “Je ne crois pas aux fées”, il y a quelque part une petite fée qui meurt. » …
    L’histoire aurait pu s’arrêter là et cela aurait été un très beau conte fantastique mais la réapparition (?) de Rachel plus de 100 ans plus tard dans la vie de la chorégraphe danoise, puis de la photographe londonienne lui donne une toute autre dimension.

    Un album connecté
    Nous ayant d’abord enchantés au rythme d’un album par an aux Éditions Sarbacane avec Mine une vie de chat (2012), L’astragale (2013), Le roi des scarabées (2014), La lionne (2015), Perceval Le Gallois (2016) et Serena (2018), c’est à présent aux Éditions Casterman qu’officie ce tandem inspiré et inspirant.
    C’est là le deuxième ouvrage qu’ils signent chez l’éditeur et s’il entre en résonance avec le premier, Enferme-moi si tu peux paru en 2019, ce n’est nullement le fait du hasard.
    Lors de la genèse de ce précédent album consacré à l’art brut à travers le portrait de six personnes exemptes de toute formation et culture artistiques possédant un don naturel indéniable et inexplicable pour la peinture ou la sculpture, l’idée leur est venue d’aborder également le spiritisme à travers un second tome consacré aux artistes spirites. Et puis ils ont décidé finalement de produire deux albums séparés, le premier avec des personnes ayant existé, le second mettant en scène un personnage de fiction ce qui leur a apporté une plus grande liberté dans la narration et a donné libre cours à leur … imagination.

    L’ancrage dans la réalité historique
    Le XIXe siècle est une période où spiritisme, surnaturel, magie ont le vent en poupe.
    Une des forces de ce récit, c’est cette plongée dans un imaginaire profondément ancré dans la réalité par son cadre, les personnages célèbres que Rachel va y croiser et certains évènements qu’elle va vivre.
    Si Rachel est un personnage fictif, elle s’inspire toutefois du plus grand médium et magnétiseur de ce siècle, Alexis Didier. Aussi, quelques séquences de l’album relatent-elles des épisodes de sa vie notamment la confrontation à deux reprises avec l’illustre illusionniste Robert-Houdin qui attesta qu’il ne s’agissait nullement de prestidigitation. Rachel est un personnage de fiction, certes, mais qui va évoluer parmi des personnalités bien réelles de l’époque.
    Alors, Charles Chevalier, un ingénieur opticien avait bien ouvert un cabinet de daguerréotypes et Frédéric Lemaitre était bien un célèbre acteur qui fit ses débuts au Théâtre des Funambules. Concernant la princesse Mathilde, cousine du futur Napoléon III, il y a bien une sombre histoire de bijoux … Et puis il, y a ces lieux emblématiques : Le Théâtre des Funambules et le Théâtre Robert-Houdin, le château de Monte-Cristo, demeure d’Alexandre Dumas, la mention de la fameuse armurerie Le Page, connue notamment pour avoir distribué des armes à la foule pendant la révolution de 1830. N’oublions pas que nous sommes à la veille de celle de 1848 ...

    Un jeu miroirs dans lesquels se reflètent tour à tour le réel, l’imaginaire, le surnaturel, le rêve …
    La narration donnant une apparence de simplicité en raison de sa linéarité est a contrario particulièrement subtile et malgré (ou en raison de) son extrême précision joue sur l’ambiguïté et ouvre la porte à de nombreuses interprétations. A commencer par le titre avec la double signification du mot « don ».
    Qu’est-ce qui est réel, qu’est-ce qui est du domaine de l’imaginaire ou du rêve ? Et si toute cette première partie n’était une métaphore et Rachel l’allégorie de la création artistique ? Et ce fameux carnet, qui en est l’auteur ? Page ?... Rachel ?... Les deux ?... Une romancière  ?... Et si … ? Toutes les questions sont permises et de nombreuses réponses sont possibles.
    Dans une judicieuse postface, la scénariste nous livre quelques clés de lecture et évoque en passant le côté non anodin des prénoms tout en se gardant bien de donner le moindre indice concernant notre héroïne principale. Il n’en fallait pas plus pour piquer ma curiosité. Alors, Rachel Archer ? ... Pour le patronyme, comment ne pas penser à un autre « Portrait de femme » celui d’Isabel, l’héroïne de Henry James … Quant au prénom … « Rachel ? la perfection, et rien de plus ! » se serait exclamé Frédéric Lemaître à propos de la plus grande tragédienne de l’époque, modèle de Sarah Bernhard : Rachel Félix, celle qu’on appelait « Mademoiselle Rachel » …

    Mais revenons à ce récit qu’on peut voir également comme une ode au monde artistique tant il est ponctué de références notamment littéraires et cinématographiques. Des références littéraires tout d’abord. Outre l’épisode avec Alexandre Dumas et l’allusion à Victor Hugo au tout début du récit, lors d’une de ses séances dans un salon mondain, l’extrait de livre qu’on lui donne à deviner n’est autre que la toute dernière phrase du Père Goriot déterminante pour l’avenir du héros des « Illusions perdues » …
    Des références cinématographiques également avec bien sûr celle évidente aux Enfants du paradis de Marcel Carné mais d’autres beaucoup plus discrètes comme cette illustration pleine page qui clôt l’épisode danois avec la superposition de 3 images : l’une de Liv, une autre, surexposée de Rachel et enfin une troisième composée de silhouettes noires qui fait irrémédiablement songer à la scène d’ouverture de Mulholland Drive, soulignant le côté lynchien du récit … ou encore le fragment d’affiche de Blow up d’Antonioni entraperçu dans l’appartement londonien de Virginia situé au 43 Kensington Gardens Square, adresse non anodine...

    Il y a quelqu’un sans lequel cet album n’existerait pas. Il s’agit de Terkel Risbjerg, bien sûr. Comme dans les précédents albums, son trait tout en simplicité et en sensibilité vient donner vie à cette histoire hors-normes. La mise en couleur alternant et conjuguant le noir profond de l’encre de Chine à des lavis tour à tour sombres ou lumineux est impeccable, retranscrit formidablement bien les différentes ambiances et sublime le charme envoûtant de Rachel. La couverture déjà annonçait la couleur, ou plutôt les couleurs, couleurs éclatantes qui vont d’ailleurs être reprises pour les pages de garde venant souligner l’élégance de l’objet. Quant aux scènes oniriques, elles sont de toute beauté. Mention spéciale au survol nocturne chagallien de Borgen où plane encore l’ombre de Peter Pan …

    Le don de Rachel confirme, si besoin est, le don du duo Pandolfo/Risberg pour les histoires captivantes. Ne passez pas à côté de cet album d’une richesse telle que chaque relecture ouvre de nouvelles perspectives.
    Quant à la mystérieuse et fascinante Rachel, elle mérite d’entrer au panthéon de ces héroïnes de papier qu’on n’oublie pas.