Les avis postés par D H T
Par D H T le 30/05/2009 Continuons à soutenir cette série extraordinaire: deux albums, deux chefs d'oeuvre. De quoi ravir les amateurs de BD picturale, de poésie graphique aux confins de la figuration et de l'abstraction, de science-fiction onirique, d'audace artistique, d'infographie créative... La narration est complexe mais passionnante une fois qu'on se laisse gagner par cet univers. Tous n'aimeront pas mais ceux qui vont aimer risquent d'adorer et depuis le début c'est mon cas!
Par D H T le 28/02/2009 Pinocchio est une oeuvre émouvante et bouleversante, qui dépeint la fragilité dans un monde dur, sombre et cruel. On touche à l'imaginaire enfantin là où ça fait mal, on est forcément pris aux tripes. Le monde de Pinocchio ressemble à notre monde, à son désespoir, à la difficulté d'y trouver asile et réconfort. C'est le regard de l'innocence dans une confrontation directe et brutale avec la bestialité la plus affligeante. Ce monde, qui n'offre aucun havre de paix, est en mouvement permanent, le mouvement d'une descente aux enfers. Comme par compensation, la victime prend courage dans une forme d'humour pathétique et sublime. On dépasse le mélodrame pour atteindre une sorte de jubilation improbable, presque inconsciente, celle d'une poésie visuelle qui cherche l'espoir dans son propre renouvellement au fil des pages. Il en émane une énergie et un enthousiasme surprenants. Y aurait-il plus d'humanité dans le regard d'un robot?
Par D H T le 27/02/2009 Il est salutaire qu'une oeuvre aussi abstraite, dont on peut s'interroger sur la teneur narrative, soit reconnue comme une bande dessinée. Elle interroge les notions d'histoire et de fiction, repousse les limites de la représentation séquentielle. Elle contribue à faire en sorte que la BD ait, elle aussi, son art abstrait ce qui élargit le champ de cette pratique et libère d'autres possibilités pour les auteurs du neuvième art. Cet album est officiellement reconnu comme une bande dessinée par le monde de l'édition BD, par ses pairs, par ses lecteurs, par la critique et par BDGest. Dont acte: tous les nouveaux auteurs qui sortent des sentiers battus peuvent invoquer à bon droit ce type d'ouvrage pour revendiquer, contre vents et marées, leur appartenance au monde de la BD. Aujourd'hui, demain, ce bleu est marqué au fer rouge.
Par D H T le 27/01/2008 Comme si le dénouement ne suffisait pas, il fallait en remettre une couche. Après le chantage, car tout ce cycle n'est que chantage à la vie à la mort, voici venu le temps des remords, des regrets, des souvenirs heureux souillés jusqu'à l'usure, des explications fumeuses, des familles à jamais mutilées, des cas de conscience et des alibis d'inspiration fantastique ou religieuse faits pour rassurer certains et pour en amuser d'autres, les meilleurs n'étant pas toujours ceux qu'on imagine. Voici venu enfin le temps de l'évocation du suicide, jusqu'alors différé pour les besoins de la tension dramatique: c'est humain de vouloir vivre, mais ne l'est-ce pas tout autant de vouloir mourir? La question se pose dès le début, comment ont-ils fait pour tenir le coup alors qu'ils avaient tous une arme à la main et qu'il était donc si "facile" d'en finir? La réponse est aussi celle à une autre question: une histoire sombre jusqu'au bout ne se termine qu'une fois tous les personnages morts. Rideau noir.
Par D H T le 27/01/2008 Diviser pour mieux régner, comme si tout ramenait à une histoire de pouvoir dépassant la plupart des protagonistes, une histoire dont on ignore les motivations premières, si ce n'est une sorte de jeu. Comment peut-on s'amuser autant devant un tel déploiement de dilemnes, de souffrance et d'agonie? Plus que jamais la question se pose et c'est pourquoi la tension est ici à son comble, une tension nourrie de contrastes, contrastes qui opposent violemment le détachement de la cruauté au flot des larmes et du sang versé dont on ne sait plus très bien par qui, pour qui, pourquoi, au nom de quel prétexte ou de quelle mauvaise bonne raison. On sait juste que la machine est lancée et qu'il est trop tard. C'est bientôt l'explosion, c'est déjà l'explosion. Les hallucinations sont tenaces mais la confusion plus forte encore. Les échos meurtris du champ de bataille qui se vide appelent déjà le soulagement. L'homme est un terroriste pour l'homme, surtout avec un couteau sous la gorge.
Par D H T le 27/01/2008 Il y a les personnages humains et puis il y a les autres personnages: ceux qui ne sont pas désignés comme tels habituellement mais dont l'importance dans l'action, la nécessité qui les lie à l'histoire dans ses aspects les plus vivants et les plus triviaux, la profondeur de champ et le charisme psychologique leur confèrent une présence tout aussi viscérale que les sujets animés, personnifiés et prétendument civilisés ou civilisés malgré eux. Ces personnages qui dépassent l'humain et qui transpirent l'humain, le célèbrent, l'oppressent et le trahissent, ont des formes diverses. On les désigne sous les nom de Ville (Los Angeles, voire Hollywood et ses chimères proches et lointaines), Sexe, Argent, Corruption... Ils ont un corps, une consistance, une identité, une raison d'être, une place en ce monde, l'art de se faire détester par les besoins ou les envies incontournables qu'ils suscitent, la manière de revendiquer à bon droit ou indûment l'amour et la vacuité des relations humaines quand tout se réduit à une affaire de survie. A mesure que cette série de personnages implicites noue jusqu'au sang ses liens avec les personnages explicites, ceux auxquels on s'était identifié dans le premier album, la tension se confirme. Plus que le tentateur, le corrupteur est celui qui enchaîne les enchaînés.
Par D H T le 27/01/2008 Les règles sont fixées, le théâtre déploie son décor, un décor brisé aux couloirs sombres, aux visages sordides et fantomatiques. Ces personnages sont des morts-vivants, l'amertume se lit sur leurs visages et les rend toujours un peu difformes. Famille à charge, vieillesse, dettes de jeux, leur passé est déjà derrière eux, leur vie tout entière est déjà derrière eux et jamais pourtant la frénésie de vivre ne les avait autant habités. Même l'adolescent marginal en proie à ses frustrations respire la déchéance des personnes revenues de tout, confrontées à l'ultime rempart de leur existence. Mais tous luttent avec une force qui dépasse le cynisme et la ruse du mystérieux marionnettiste, une force qui tour à tour les sort de leur engrenage et les y enfonce de nouveau, bien plus que les ficelles mêmes du complot dont ils sont à la fois les spectateurs et les acteurs, les victimes et les bourreaux. Ce premier album du cycle personnifie l'énergie du désespoir. A la fois ennemis et complices, la cruauté et la compassion pour l'humain s'y profilent à chaque détour de case, à chaque constat d'échec, à chaque larme versée, à chaque ombre portée, avec toujours la désillusion comme fil rouge.
Par D H T le 13/01/2008 Il y a encore de la place pour la beauté et pour l'espoir, pour la noblesse et pour la compassion. Il y a surtout de la place pour les auteurs qui, contre vents et marées, ont décidé de faire de l'art et de continuer à en faire. Face à la médiocrité et à la bassesse sociale qui dissimule mal sa vacuité et son malaise derrière un pseudo "humour" dont l'illusion fait de moins en moins recette, ici c'est le courage de l'individu, de l'auteur original et sensible qui suit son propre cheminement et qui a raison de le faire. Comme antidote au conformisme malsain des "milieux sociaux" et du conservatisme culturel de bas étage, des coteries mondaines et autres magouilles de notables, le salut semble venir de la vie intérieure, de l'authenticité et de la sincérité vis à vis de soi et vis à vis du monde: c'est aussi ce qui émane de cette oeuvre. Il faut prendre le temps, prendre le temps de dire que "Ma'at" est une série qui va déranger le petit monde de la bande dessinée parce que l'art, le vrai, n'est jamais gratuit ni innocent: ce n'est pas juste de la peinture dans des cases (ce qui rassurerait les institutions), l'art est un acte subversif et idéologique. Raconter et peindre des histoires différemment, c'est changer le monde de la bande dessinée, c'est oser dire que de nouvelles portes peuvent s'ouvrir pour les auteurs, c'est affirmer encore et toujours qu'ils ont le droit, que tous les auteurs ont le droit, de changer les codes, de se les réapproprier, de montrer que la bande dessinée peut être différente, que le monde de la bande dessinée peut être différent, que notre regard sur le monde peut être différent et que, de ce fait, c'est le monde entier qui peut être différent. Réfléchissons deux secondes: l'industrie de la bande dessinée, qu'est-ce que c'est? Comme toute industrie culturelle, c'est une machine qui nous dit comment on doit voir les choses, comment on doit penser, comment on doit rire ou pleurer. "Ma'at" est à des années-lumières de ces stéréotypes, et à des années-lumières elle peut tout revisiter: le proche et le lointain, l'intime et l'inaccessible, l'humain et le grand inconnu, l'être et l'image, la figure et l'abstraction, l'humilité et la grandeur, la douceur et l'amertume, la tristesse et la violence, le feu et l'ombre, la matière et l'érosion, la chair et le souvenir... Ceux qui ne comprennent pas l'histoire de "Ma'at" ont sans doute oublié que notre compréhension passe par des schémas préconstruits par la société et par la culture. La compréhension cartésienne de la narration s'appuie sur certains schémas qui, pense-t-on, président aussi notre vie. Mais un simple effort d'introspection suffit pour se rendre compte que le regard même que nous portons sur notre vraie vie n'est pas forcément linéaire ni évident, et surtout pas cartésien. Combien d'horizons lointains surgissent d'un regard qui se plonge dans le ciel embrumé ou dans l'usure des immeubles qui défilent sur notre route? Combien de souvenirs confus reviennent au passager qui s'oublie dans son propre voyage? Combien de fois nos actes moteurs, les buts et destinations que nous nous fixons, les mécanismes de l'utile et du nécessaire, se perdent-ils dans ce que nous y mettons de nous-mêmes, du plus profond de notre mémoire et de nos errances face aux brouillages de nos repères, à la suspension du temps, au travail de l'oubli et des réminiscences douloureuses ou sereines? Interroger devrait être le préliminaire à toute compréhension, comme douter le préliminaire à toute certitude incertaine - et c'est plus que de doute cartésien ici dont il s'agit, car d'un doute qui dépasse toute méthode. Contempler devrait être le préliminaire à toute interrogation. Et ressentir devrait être le préliminaire à toute contemplation. A ceux qui affirment ne pas vous comprendre, vous pouvez leur répondre: "Mais est-ce que vous avez seulement pris le temps de m'écouter?" Combien d'histoires, enfin, englobent notre propre histoire, la propre histoire de "Ma'at"? La grande Histoire au-delà des histoires, et au-delà du fait historique même, la marche de l'univers qui finira par tout emporter. Il y a tout cela ici, comme cette citation de Lucrèce au début de l'album: "Quelle différence restera-t-il donc entre une masse énorme et un atome imperceptible? Aucune; car quoi que le monde soit immense, la plus petite choses contiendra autant de parts que l'infini..."
Par D H T le 13/11/2007 A la croisée de différents styles, l'univers de Paul Pope frappe par son côté atemporel. On est "à New York dans un futur proche", mais ce New York pourrait être celui de "Taxi Driver" ou la ville sans nom de "Sin City". Si c'est un "futur proche" la vision de l'avenir est désabusée, entre vieux immeubles et vieilles voitures. L'extravagance technologique s'y fait rare. Ici on parle plutôt de drogue, la drogue comme expérience intime et violente. La noirceur prévaut, servie par un encrage aussi présent que la couleur minimale, et l'action est implacable. Le rose amer survit comme un rêve d'artiste improbable dans un monde qui a touché le fond.
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