Avis des lecteurs zemartinus : Amer Beton aurait très bien put s'appeler Takara tant le rôle tenu par cette ville est primordial. Elle est la cible de tous les enjeux, le sujet de toutes les conversations. Et parlons-en de cette ville! enseignes lumineuses et publicités tapageuses à tous les coins de rue, comme pour parodier les villes japonaises. Parodie, car cette ville n'a rien de réaliste : façades courbées, immeubles bombés, ruelles ondulées, le tout dessiné avec un déni évident et volontaire des proportions. Une ville souple, déformée, presque organique. Une ville bourrée de détails insignifiants mais graphiquement riches, parsemée de sculptures étranges qui jonchent les places et les trottoirs. Assurément, Matsumoto a pris un grand plaisir à dessiner ce manga, tant pour les décors urbains improbables que pour les expressions exacerbées des personnages, tant pour les scènes d'actions transfigurées par les déformations de la ville que pour les tenues et coiffures assez fantastiques de certains protagonistes. Peu avenant au tout premier abord, le trait un peu enfantin et cartoonesque de Matsumoto révèle toute sa richesse au fur et à mesure que l'on avance dans le récit, un trait génial aux influences profondément underground. Takara, donc. En défenseurs de cette ville se lèvent deux petits voyous que l'on surnomme "les Chats" : Blanko et Noiro, deux frères de même pas 10 ans. Deux faces d'une seule personne : le coeur et la tête, le rêveur et le cynique. L'incarnation de la dualité des choses en quelques sortes, tant présente dans la culture japonaise et représentée en général par le yin et le yang. Noiro est réaliste, froid, tandis que Blanko - son opposé en toute chose mais aussi sa doublure, les deux frères étant véritablement inséparables - se présente à nous comme un enfant candide, joyeux, légèrement autiste, un peu attardé, un peu poète aussi, qui n'a de cesse de chantonner des textes de son cru comme "le cerveau sort par le nez mais c'est pas de la soupe!" et de répéter "y'a pas d'prob! y'a pas d'prob!" à tous propos. La violence est omniprésente et les "Chats" en use et en abuse en toutes occasions. Une violence brute et fracassante, inévitable dans cette ville grouillante de gangs et de yakuzas. Autour des deux bambins se démènent toute une faune de personnages étonnants qui viennent colorer cette comédie dramatique. Il y a Sawada, le flic tout juste débarqué et décomplexé de sa frigidité sexuelle, ne rêvant que de pouvoir un jour tirer un coup de pistolet. Suzuki, que la pègre a surnommé le Rat, un yakuza calme, débonnaire, toujours le sourire en coin et la moquerie à la bouche. Son opposé Kimura, violent, agressif, impulsif, sans scrupules. Ou encore le "grand-père" de Blanko et Noiro, un sage désabusé et réaliste, le flic Fujimura, les deux frères "du jour et de la nuit", le Serpent, Chokola... Autant de personnalités qui donnent à la ville de Takara son identité propre. Autant de personnalités qui "font" le récit. Le récit, entre autres, d'une séparation forcée et de ses effets. Un récit menée avec une très grande habileté par le virtuose de la mise en scène qu'est Matsumoto, un récit soutenu par un excellent enchaînement des séquences et un découpage en tranches horizontales d'un grand effet graphique. Amer Beton, c'est un ovni dans le monde de la bande dessinée japonaise, un chef-d'oeuvre dont on parle encore plus de dix ans après sa sortie. Et c'est bien normal. Si vous souhaitez utiliser cette fiche sur les pages de votre site ou de votre blog, vous pouvez copier/coller le code ci-dessous |