
From Hell n'est pas une BD facile. La lecture peut être fastidieuse, le dessin
rebutant et peu agréable, le scénario difficile à saisir... Mais si on fait l'effort
d'aller jusqu'au bout, si on arrive à surmonter les passages ennuyeux, on se
rend alors compte qu'on vient de lire un chef-d'oeuvre, une bande dessinée
construite de manière extrêmement complexe (et complète), avec un nombre
important de niveaux de lecture.
Au départ l'ambition peut sembler assez faible : donner une version de
l'énigme de Jack l'Eventreur. Mais là-dessus viennent se greffer tout un tas
d'intrigues secondaires, un nombre impressionant de points de vue, de styles,
de genres. From Hell est un livre complet, entier, comparable de par son
étendu et le champs qu'il recouvre aux grands romans-fleuves tel que Guerre
et Paix ou Les Misérables. C'est un livre énorme, tant par l'érudition et les
connaissances qu'il aura fallu à son auteur pour l'écrire que par sa
construction narrative impressionante et son contenu extrêmement riche. Seul
une BD pouvait offrir un tel rendu (bien plus qu'un roman), et sans doute seul
Moore pouvait le faire ainsi.
Le livre débute difficiliement : on commence par ne rien comprendre. On nous
livre des scènes, des informations dont on ne voit ni l'utilité ni même le
rapport qu'elles ont entre elles, ça semble extrêmement confus et fouillis. Puis
ça s'éclaircit petit à petit... vient alors un chapitre extrêmement fastidieux à
lire (on est alors vers la page 90). Il s'agit de la visite des symboles francs-
maçoniques de Londres par William Gull, accompagné de son fidèle cochet
Nettley. Sans doute les 30 pages les plus denses de toute l'histoire de la
bande dessinée (surtout compte-tenu du format comics). Il m'aura fallu plus
d'une heure pour en venir à bout, et comme beaucoup j'ai faillit décrocher à
ce moment-là, malgré que ce passage soit une mine de savoir vraiment
intéressante à découvrir, passionante même sur certains points.
La suite est moins difficile, on arrive à vraiment entrer dans le livre, avec ses
hauts et ses bas. Viennent alors les 150 dernières pages, véritablement les
plus prenantes du bouquin, les plus extraordinaires... Et dire que j'avais faillit
lâcher le livre pas longtemps avant d'arriver à cette partie finale. On a le droit
(enfin) au dénouement de toutes les intrigues que l'auteur a trainé jusque là,
au recoupement de toutes les informations qui ont été éparpillées tout le long
du bouquin. Et puis cet extraordinaire chapitre 14, tout à fait onirique,
déroutant mais tombant à point, qui à cette faculté de nous transcender... On
comprend d'ailleurs en re-feuilletant le bouquin que ce chapitre est dans la
continuité logique d'autres parties et n'est pas un ovni malgré l'impression qu'il
pourrait donner.
Difficile à cerner dans sa plenitude lors d'une simple lecture, From Hell contient
heureusement une appendice de 50 pages où Moore explique les passages
sombres ou peu compréhensibles, donne ses sources, cite ses auteurs. Les
renvois à ces notes sont du coup souvent le bienvenue et permettent de saisir
l'oeuvre dans sa totalité pour peu qu'on se donne la peine de pousser la
réflexion personnelle assez loin.